LA CHUTE D'UN ANGE
par M. DE LAMARTINE, poème divisé en qchsze visions.
Il en coûte de critiquer M. de Lamartine , dont la bienveillance pour tous est notoire ; et, d'ailleurs, les Français peuvent dire de lui ce que Corneille disait de Richelieu : il nous a fait trop de bien pour en dire du mal ; il nous a fait trop de mal pour en dire du bien. Toutefois, c'est un devoir de signaler la Chute d'un Ange comme une grave erreur. Nous avons cité avec bonheur les beaux vers par lesquels M. de Lamartine avait célébré les magnificences de la création. Par ses premières poésies lyriques, M. de Lamartine avait peut-être fait autant pour le christianisme, que V:. de Chateaubriand vingt années auparavant. Mais plus ses services avaient été grands, plus sa gloire naissante était déjeà grande , plus ses lecteurs se sentirent pénétrés de pitié et d'indignation, en voyant M. de Lamartine déserter les traces de Racine et de J.-B. Rousseau pour celles de Moore et de lord Byron. Non pas que la Chute d'un Ange
porte cette empreinte d'un esprit sceptique et railleur, que M. de Lamartine avait combattu dans des vers sublimes ; mais son poëme est une fantaisie appliquée a des objets sacrés , à des croyances intimes et intangibles ; ajoutons : c'est la fantaisie appliquée sans goût et sans succès, même aux yeux de l'indifférent.
M. de Lamartine eut à se défendre d'avoir fait un mauvais poëme, et surtout un mauvais livre. Il résista particulièrement à la dernière attaque. Son apologie était-elle justifiée ? On l'appréciera par l'analyse que nous allons donner de la Chute d'un Ange. M. de Lamartine suppose qu'un vieillard le conduit vers un ermite du Liban. Cet ermite habite parmi les Maronites. L'auteur fait, à ce propos, l'éloge du mariage des prêtres maronites. Cet ermite est un prophète ; il a le livre des secrets de la terre : il fait douze récits au voyageur, et la Chute d'un Ange est le second de ces récits.
Un ange, gardien d'une jeune fille, s'est épris d'elle ; il néglige l'habitation des deux (on voit que ce sont des idées empruntées à Moore et à lord Byron). Daïdha, c'est le nom de la jeune fille, est exposée à un immense danger. L'ange désire être homme pour la secourir; il le devient. Daïdha est une des filles des géants, née du commerce des vierges et des anges ; et quoique Cédar (c'est le nom de l'ange déchu) soit un géant aussi, il est enchaîné et fait esclave
— 9i ■ dans la tribu de Daïdha. Muet et sans parole, rebelle a tout autre joug qu'à celui de Daïdha, il est pour elle seule esclave docile. Peu à peu il lui inspire l'amour qu'il ressent pour elle. Daïdha lui apprend à parler; ils s'enflamment déplus en plus; ils s'épousent, ce qui est une honte indélébile pour la jeune fille, dans les idées d'honneur de cette tribu. Cédar est enchaîné avec plus de rigueur ; Daïdha est liée par ses propres cheveux (les cheveux jouent un grand rôle dans ce poëme) à des racines d'arbre, dans un antre obscur. Elle rompt celte chaîne et vient trouver Cédar chaque nuit. De leur union naissent deux jumeaux. A peine sont-ils nés, que leur mère passe une rivière à la nage pour les porter à Cédar, qui les cache et les fait allaiter par une gazelle. Le maître de Cédar passe ses troupeaux en revue ; il découvre les enfants. On noie Cédar dans l'Oronte. On élève une tour de la Faim, pour y enfermer et y laisser mourir Daïdha. Elle obtient cependant, de la pitié des femmes, qu'on lui passe ses enfants à travers une fente de la tour; mais elle va mourir avec eux, lorsque survient Cédar, que le palmier même auquel il est attaché a soutenu sur l'eau, et qui démolit avec une rare facilité la tour de la Faim. De ses débris, il écrase les géants qui sont nés des vierges et des anges. Il fuit avec son épouse et ses enfants ; ils parviennent au pied du Carmel. Arrêtés et ne sachant comment se frayer un passage, ils ont confié leurs jumeaux aux branches d'un pal-
mier el sont allés à la découverte. Lorsqu'ils reviennent, leurs enfants ont disparu. En levant les yeux au ciel, ils voient un aigle les emporter dans son aire. L'amour paternel et maternel leur donne des forces inusitées ; ils gravissent le roc, qu'ils ont cru d'abord inaccessible. L'aigle colossal s'envole à leur
approche, et ils trouvent à sa place un prophète
qui berce leurs enfants. 11 est difficile de comprendre si ce prophète, qui exerce un charme sur les animaux, a donné à l'aigle l'ordre d'enlever les enfants. Quoi qu'il en soit, il est charmé delà vue de cette jeune famille et, arrivé au terme de la vie, il veut déposer en eux. de saints enseignements. Il ouvre donc le livre primitif (c'est ainsi que l'appelle M. de Lamartine), où l'on trouve la plupart des commandements de Dieu, mais où l'on en trouve aussi quelques-uns particuliers à l'auteur. Tel est celui-ci, sur lequel M. de Lamartine a eu à se débattre :
Vous n'établirez point déjuges ni de rois,
Pour venger la justice ou vous faire des lois;
Car si vous élevez l'homme au-dessus de l'homme,
De quelque nom sacré que le monde le nomme,
En voyant devant lui ses frères à genoux,
Son orgueil lui dira qu'il est plus grand que vous.
Il lira sur vos fronts le joug de vos misères,
Vous aurez des tyrans où Dieu voulut des frères.
Cédar et Daïdha vivent heureux dans cette retraite parfumée de vertu. Mais le malheur vient fondre sur
— 9»i — eux de nouveau, sous la forme d'une nacelle qui se dirige dans les airs et vient s'abattre sur le rocher du prophète. Ce sont des messagers des dieux (des dieux terrestres), qiii ont pour mission de forcer Adonaï (c'est le nom du prophète) à l'apostasie ou de lui donner la mort. Adonaï est martyrisé ; Cédar et Daïdha sont emmenés chez les dieux avec leurs enfants.
Ici commencent des scènes qui échappent à l'analyse et qu'elle ne voudrait pas retracer ; des scènes de volupté et de meurtres commis à plaisir, qui constituent véritablement le mauvais livre. Que l'histoire ait été obligée de retracer de pareilles mœurs, on le comprend ; mais que la fiction les prête à des personnages d'emprunt, uniquement pour jeter de la variété dans un poème, c'est ce qui est révoltant.
Continuons.
Cédar et Daïdha, chacun de leur côté , ont excité , sans le vouloir, la passion d'un dieu et d'une déesse, qui veulent la satisfaire à tout prix. Lachni et Àsrafiekl conspirent contre Nemphide, le roi des dieux ; celui-ci succombe. Asrafield règne à sa place et considère comme le plus beau privilège de sa royauté d'avoir Daïdha pour esclave favorite. Mais, aussi cruel que débauché, il veut la contraindre à se soumettre eu menaçant ses enfants de la mort. Elle va céder ; son époux paraît , renverse le tyran dans son sang, et enlève encore une fois sa femme et ses ju-
meaux. Libres de cette scène d'horreur, ils sont épiés par les géants. L'un d'eux, le perfide Stagyr, se présente à Gédar, se dit du pays et de la religion d'Adonaï, et promet de le guider avec sa famille vers la Mésopotamie. Il l'égaré dans le désert et l'y abandonne sans nourriture et sans eau. Les deux jumeaux meurent les premiers ; Daïdha tombe dans le délire : elle repousse Gédar avec horreur, l'accuse de tous ses maux. Cédar court à une source pour la soulager; mais quand il lui apporte de l'eau, il la trouve sans vie. Le désespoir le trouble ; il se forme un bûcher et il met fin à ses jours. Voici la condamnation que prononce sur lui un esprit envoyé par Dieu :
Va, descends, cria- 1- il, toi qui voulus descendre,
Mesure, esprit tombé, ta chute à ton remord,
Dis le goût de la vie et celui de la mort.
Tu ne remonteras au ciel qui te vit naître,
Que par les cent degrés de l'échelle de l'être,
Et chacun, en montant, te brûlera le pied ;
Et ton crime d'amour ne peut être expié,
Qu'après que cette cendre, aux quatre vents semée,
Par le temps réunie et par Dieu ranimée,
Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements,
Aura repris ton corps à tous les éléments,
Et prêtant à ton âme une enveloppe neuve,
Renouvelé neuf fois ta vie et ton épreuve.
A moins que le pardon, justice de l'amour,
Ne descende, vivant, dans ce mortel séjour.
On cherche un but à cette œuvre étrange. M. de Lamartine en a indiqué un. « La Chute d'un Ange,
dit-il dans sa prélace de 18Zt5, bien loin d'être dans ma pensée une œuvre complète, n'était qu'une introduction en drame à un poëme dont le plan général ne s'expliquera que par le développement et la combinaison de ses parties. Ce sujet, ai-je dit, est l'âme humaine, c'est la métempsycose de l'esprit ; ce sont les phases que l'esprit humain parcourt pour accomplir ses destinées perfectibles, et arriver à ses fins par les voies de la Providence et par ses épreuves sur la terre. »
Mais pourquoi un ange ? Pourquoi un ange gardien amoureux.? Ne suflisait-il pas de dégrader l'homme, sans dégrader l'ange contre toute vérité biblique ? El comment Daïdha se conserve-t-elle pure et sans tache, lorsque son ange gardien devient homme, sujet à toutes les passions ?
Le plaisir, dira-t-on, est aussi le but d'un poëme ; il faut lui pardonner s'il plait. J'ai été le premier à dire qu'on pouvait excuser le poëme de Moore, qui a commencé, d'ailleurs, par déclarer qu'il ne prétendait pas donner comme sérieuse l'union des anges avec les femmes de la terre. M. de Lamartine n'a pas pris cette utile précaution ; mais , P eût-il fait , son poëme, bien loin d'être gracieux comme celui de l'auteur anglais, est, je le répète, révoltant dans quelques-unes de ses parties. 11 est probable que M. de Lamartine l'a bien senti; car toujours dans la même
prélace, il dit : « J'avais à peindre, dans cet épisode, l'état de dégradation et d'avilissement où l'humanité était tombée après cet état primitif presque parfait, que toutes les traditions sacrées lui attribuent à son origine C'est le monde de l'athéisme. On m'a reproché de l'avoir peint avec des couleurs trop repoussantes ou trop crues. »
Et je ne vois pas que M. de Lamartine réponde rien à ce reproche adressé à son goût et à sa décence. 11 demande seulement qu'on n'en conclue pas qu'il est lui-même athée et matérialiste.
Sans doute, il s'en faut bien que dans ce poëme toute trace du talent de M. de Lamartine soit effacée : il renferme quelques tableaux gracieux, quelques vers beaux et pleins de sentiment, quelques-uns même qui mériteraient de devenir proverbes. Mais, lorsque le grand poëte a fait cet ouvrage , il était déjà dominé par d'étranges idées ; aussi ne composait-il plus des chants : il composait des visions.