KLOPSTOCK
L'idée première de tous ces êtres, qui ne sont ni
hommes, ni anges, ni démons, vient de la Messiade, de Klopstock. Cet auteur est le premier qui ait introduit dans son poëme le personnage d'un ange déchu et repentant, frère jumeau d'un ange qui a conservé toute sa pureté. Abdiel Abbadona (c'est le nom de l'ange déchu) fait de l'opposition dans l'enfer : il vote contre la mort de Jésus, délibérée par Satan et par le Pandémonium. Depuis ce moment Abbadona habite rarement l'enfer et se tient presque toujours errant dans l'espace. Il est témoin de la mort de Jésus. Pénétré du repentir le plus profond, il prononce, je dois l'avouer, d'admirables paroles.
Après avoir hésité à voir dans le malheureux crucifié le fils de l'Éternel, qu'il a vu assis à la droite de son père, il ajoute : « Ah l je te reconnais enfin, Sauveur du monde. Ne tourne pas ton regard vers le misérable Abbadona ! L'horreur que te causerait sa vue te ferait peut-être remonter trop tôt vers ton trône, et j'aurais une seconde fois causé la perte de l'espèce humaine ! Cependant, tu lis au fond de mon âme : tu vois mes tourments ; mais ils ne te touchent pas. Tu es le Messie des hommes ! Ah ! si tu avais daigné devenir un séraphin ; si tu souffrais ainsi pour racheter les anges déchus ! Oh ! alors , il me serait permis de t' entourer de mes chants d'amour et de reconnaissance ! Enfants d'Adam, puisque c'est pour vous qu'il meurt, adorez le sang qu'il va verser pour vous. Si jamais vous veniez à le profaner, je brise-
rais les entrailles d'airain des enfers ; je me précipiterais aux pieds de votre médiateur, et je lui crierais d'une voix intelligible pour les deux et pour les mondes : Les pécheurs que tu as voulu racheter ont repoussé les bienfaits ; qu'ils profitent au moins aux anges déchus. L'enfer peut te haïr, mais l'infortuné Abbadona C adore. Ne jetteras-tu jamais sur son repentir un regard de miséricorde ? Ses larmes de sang couleront-elles toujours inaperçues? Il n'ose te demander grâce ; mais, las de son immortalité, il te supplie de le soumettre à la mort (1). »
A la fin du poëme, Abbadona obtient plus qu'il n'osait espérer. C'est du moins ce qu'on peut croire par le récit d'une vision d'Adam.
« Il dit (Abbadona) et se prosterna au pied du trône. Le silence régnait encore dans les cieux ; il régnait encore sur la terre, et je levais en tremblant mes yeux vers les sièges d'or. La pâleur et les traits altérés des martyrs me prouvèrent que pas un d'eux ne savait quel serait le sort du malheureux Abbadona. Les anges de la mort tenaient toujours leurs sombres nuages et leurs glaives flamboyants suspendus au-dessus de sa tête, et leurs yeux, fixés sur le Messie, attendaient que d'un regard, d'un inouve-
(1) Traduction de Mme la baronne de Carlowitz.
ment de sourcil, il leur fit connaître sa volonté suprême.
« Dominé par l'excès de son émotion, Adam se tait ; les anges et les ressuscites le contemplent avec inquiétude ; il leur semble que le sommeil qui précède la résurrection pèse une seconde fois sur lui. S'arrachant enfin aux sentiments qui l'accablaient, le père du genre humain reprend son récit :
o Et j'entendis des paroles douces comme les consolations qu'une mère adresse à son fils bien-aimé, solennelles comme les hymnes des archanges, et ces paroles, qui descendaient du trône, disaient à l'ange déchu :
« Abdiel Abbadona , viens , viens , ton Sauveur t'appelle
« Adam s'interrompt de nouveau ; mais le désir de raconter à ses célestes amis le bonheur d' Abbadona l'arrache bientôt à sa rêverie, et il continue ainsi :
« Je l'ai vu s'élever d'un vol rapide comme la pensée, puissant comme la tempête quand elle porte l'Éternel sur ses ailes immenses, et, à mesure qu'il s'approchait du trône, ses traits reprenaient leur beauté primitive et, dans ses yeux, se développait cette flamme ardente et pure qui décèle les fils de la lumière, quelle que soit la forme qu'ils empruntent (1). »
fl) Traduction de Mmt la baronne de Cailowitz.
Toutes ces inventions sont des détours pour contester le dogme de l'éternité des peines. Ce sont des témérités condamnables.
Klopstock, si tolérant pour les anges déchus, damne rigoureusement les chrétiens qui ont invoqué la vierge Marie et les saints (Chant xvm).
Il peut être curieux d'entendre Bayle réfuter ces docteurs poètes. C'est h propos d'une erreur d'Origène qu'il s'explique ainsi : « Les sociniens nient l'éternité de l'enfer, parce qu'ils ne sauraient comprendre qu'elle s'accorde avec la bonté infinie de Dieu. Ils ne comprennent pas que cette bonté soit compatible avec un enfer de cent fois cent mille millions d'années. Tant de siècles de souffrances leur paraît une cruauté horrible. Mais comme de cette cruauté on ne parviendra jamais à la bonté infinie par le retranchement de mille siècles et puis encore de mille, pendant que l'on laissera du reste quelques années de tourments, il faudra dire, si l'on veut éviter les inconséquences, que, sous un Dieu infiniment bon, il ne peut pas y avoir d'enfer. Cela prouve trop. On ne comprend point, après cette thèse, qu'il puisse y avoir des maladies et des chagrins parmi les hommes. »
Un poëte français moderne (1841) a enchéri sur Klopstock. Ce n'est plus un ange seul , c'est l'enfer
tout entier qui est racheté par Jésus, et dans ce poëme Lucifer chante ainsi sa transformation :
Gloire! ma jeune voix n'a plus de chants funèbres! Je reprends aujourd'hui l'hosanna commencé, Avant que sur mon cœur, épris de ses ténèbres, L'enfer de dix mille ans, jour à jour eût passé. Leur souvenir se perd dans mon hymne d'extase ; La place où fut l'abîme à la croix sert de base, Arbre qui, jusqu'à nous, de douleur en douleur, A travers l'infini vint plonger sa racine,
Et qui devant Dieu seul incline, Ses grands rameaux d'élus, dont l'Archange est 'a fleur.
Je sais bien que l'auteur (M. Soumet) a dit dans sa préface :
« Préoccupé de l'immense amour de Jésus-Christ pour ses créatures, absorbé dans la contemplation de son sacrifice, j'ai cru voir, pour me servir des expressions de saint Chrysostôme, le Fils de Dieu briser les portes d'airain de l'enfer, afin que ce lieu ne fût plus une prison mal assurée. J'ai cru voir, pour parler comme saint François de Sales, la grande victime souffrir en même temps pour les hommes et les anges; j'ai cru voir, avec Origène, le sang théandrique baigner à la fois les régimes célestes , terrestres et inférieurs. J'ai fait de la force expiatrice une seconde âme universelle ; j'ai supposé la rédemption plus puissante que toutes les iniquités; j'ai supposé que l'archange prévaricateur n'avait pu donner à l'édifice du
mal l'éternité pour ciment. Je dis, j'ai supposé, parce que je ne veux point qu'on se méprenne sur la signification de mon œuvre. Je n'ignore pas que les paroles de saint Chrysostôme ont été différemment interprétées par l'Église ; je n'ignore pas qu'une opinion d'Origène, puisée dans les théogonies indiennes, s'anéantit devant le jugement des conciles, et je hasarde comme une simple fiction ce qu'il enseignait comme une vérité.
« Les entraves de la réalité n'existent point pour la poésie : sa liberté fait sa grandeur, et, comme je le dis dans mon épigraphe : la lyre peut chanter tout ce que l'âme rêve. Une vue de l'imagination n'est pas une croyance ; une invention épique ne peut, en aucune manière , porter atteinte à l'inviolable autorité
du dogme. »
(Préface de la Divine Épopée.)
Ceci, sans doute, est suffisant pour justifier les intentions de l'auteur ; mais une préface préserve rarement le lecteur du mauvais effet des livres. Je n'admets pas non plus qu'une épopée tout entière puisse reposer sur une fiction. Une épopée est un poëme qui raconte une action héroïque en l'embellissant d'épisodes et de fictions. C'est la définition du Dictionnaire de r Académie, dont M. Soumet faisait partie.