LA FIN DU DÉLUGE
par MILTON.
Le petit poëme du Déluge de Soé, écrit par Drayton au milieu du seizième siècle, et dont le souvenir a été ressuscité dans le dix-huitième, après le succès des poëmes de Miltoii et de Gessner, a des beautés, saus doute ; mais le mauvais goût y préside presque d'un bout à l'autre. Par je ne sais quelle méprise, ce grand sujet du déluge est devenu souvent, dans les poètes, matière à puérilité. Ainsi Ovide, dans son Déluge de Deucalion et Pyrrlia, se perd dans des détails oiseux sur les mœurs des animaux.
Nat lupus inter oves, fulvos vehit unda leoaes ; Unda vehit tigres, nec vires fulminis apro, Crura nec ablato prosunt velocia cervo.
Le loup nage avec les brebis; le lion fauve et le tigre sont portés sur les eaux. En vain le sanglier a la force de la foudre; en vain le cerf a des jambes rapides.
Drayton a cru poétique de retracer la joie de chaque animal à la cessation du déluge : « Le dogue aboie, le cheval hennit, l'ours grogne, le loup hurle, le chien vigilant caresse, saute, court et glapit autour
de ses maîtres dans l'arche le perroquet pensif,
cause et contrefait chaque son qu'il entend ; le rossignol chante mélodieusement et les petits oiseaux lui forment un chœur. j>
Ailleurs, Drayton fait de la théologie.
« Certaines personnes soulèvent cette question : Lorsque Dieu tout-puissant se servit de l'eau pour détruire le inonde entier, n'en exceptant que Noé et les siens, est-ce à cause d'eux ou à cause de lui que le Seigneur exerça sa clémence envers eux ? »
Et Drayton décide que, sous le patronage de Noé, ses enfants devaient apprendre et conserver la justice.
Ailleurs, il examine, en réfutant certaines critiques, comment la dimension de l'arche a pu suffire à renfermer ceux que Dieu y avait appelés , et il la compare à un vaisseau de guerre à trois ponts , qui porte des troupes et de l'artillerie.
Mais, après tout, le caractère de Noé est tracé religieusement : ses prières , ses exhortations , ses actions de grâces sont belles et nobles. C'est sans doute ce qui a fait attribuer à ce poëme plus de mérite qu'il n'en a réellement.
Bodmer, poêle allemand, qui a fait école, a traité son sujet avec plus d'ampleur. Le déluge forme seulement un épisode de sa Noachide. A côté de l'arche du juste, il a placé le vaisseau construit et monté par les méchants. Il est bientôt le théâtre de leurs désordres et ils s'y en tr' égorgent, animés par la rage et la cupidité. Og, qui est leur prêtre, reste le dernier, et voici comment Bodmer décrit sa mort :
« Og était au désespoir : il essaya de se donner la mort ; mais il n'en avait pas le courage et, dans une telle détresse, il trouvait encore quelque volupté à vivre, ou plutôt il passa ainsi plusieurs jours sans vivre ni mourir, quand, tout à coup, il aperçut l'arche flottante et reconnut Noa. Cette vue le chagrina ; mais il essaya des paroles flatteuses. « Est-ce que le sort éternel, dit-il à Noa, en détruisant des myriades d'hommes, t'a réservé à la vie, comme il m'y a réservé aussi? Je rends grâce à cette puissance qui nous a sauvés, puisque tous deux elle nous exempta de la destruction universelle. Vivons donc ensemble en bonne compagnie et en bonne intelligence. Prenezmoi sur votre arche, ou, si vous le préférez, confiez votre vie à mon vaisseau, où les morts ont laissé beaucoup de place ; j'y suis le seul être vivant. » Mais T\oa lui répondit : « Og, n'espérez pas échapper à l'onde destructrice ; vous êtes condamné à mourir. Demandez la paix : demandez-la d'abord au juge suprême,
et reniez en mourant l'enfer que vous avez servi pendant votre vie. » Tandis qu'il parlait ainsi, l'arche s'éloignait du vaisseau, qui s'approchait des cimes du paradis. Og les reconnaît et, plein de joie d'apercevoir la terre ferme, il saute sur le sol d'un pied léger et rend grâce au hasard de l'avoir sauvé, en disant : « Je me suis confié au hasard, et j'ai atteint la terre ; mais, hélas ! je suis tout seul. Enfin, j'existe encore, et le hasard qui travaille dans les ténèbres pourra faire revivre quelques germes du genre humain. » C'est ainsi qu'il mit tout son espoir dans l'aveugle hasard ; mais il ne lui fut pas permis de profaner longtemps la montagne. Lorsqu'il se promenait dans les vastes prairies, il entendit rouler dans les souterrains les tonnerres emprisonnés ; le sol se déchira, un abîme affreux s'ouvrit devant lui. Ses yeux se troublent, il perd les sens et, désespéré, il tombe englouti dans les profondeurs de la terre. Son dernier soupir est encore une malédiction contre celui qui l'avait créé, contre le sort et contre Satan. La terre se referme sur lui. Ainsi périt le dernier pécheur. » (1).
Dans la vision que Milton prête à Adam, il représente le déluge, non-seulement dans ses maux, mais aussi dans ses consolations :
Adam regarde et voit s'abaisser les orages ; Les vents changent, les flots déjà moins furieux
S'abaissent lentement, redescendent des cieux.
Les nuages ont fui devant le froid Dorée;
Dans un lit plus étroit, la mer s'est resserrée;
La vague s'aplanit, et l'humide séjour,
Comme un vaste miroir, renvoie au loin le jour.
Le soleil à longs traits boit les eaux qu'il attire,
L'onde silencieuse à pas lents se retire,
La terre, dans son sein, rappelle ses ruisseaux,
Et les torrents des cieux ont suspendu leurs eaux.
Tout se tait. Le vaisseau longtemps jouet de l'onde,
Enlin vient d'arrêter sa course vagabonde,
Et tel qu'un roc debout sur les hauteurs d'Athos,
Demeure suspendu sur la pointe des flots.
Cependant par degrés, de l'orageux abîme,
Les bois lèvent leurs fronts, les montagnes leur cime.
Pareils à ces écueils élevés sur les mers,
Leurs flancs sont sous les eaux, leur tête est dans les airs,
Et les derniers torrents, précipitant leur onde,
Tombent dans l'Océan qui recule et qui gronde.
Hors de l'arche bientôt le corbeau prend l'essor.
Après lui, messager plus diligent encor,
Le pigeon part, va, vient, cherche dans la nature,
Pour reposer son vol, un reste de verdure,
Repart, gagne en volant le toit hospitalier,
Et porte dans son bec un rameau d'olivier,
Du retour de la paix témoignage fidèle.
La terre sort des eaux ; la flottante nacelle
Lui rend l'heureux vieillard et ceux qu'il a sauvés.
Les mains et le regard vers le ciel élevés,
Il rend grâce au Très-Haut. Alors un beau nuage,
De la faveur des cieux annonce un nouveau gage.
Humide encor de pluie aux rayons du soleil,
D'une triple couleur il peint son arc vermeil ;
A l'éclat radieux que son cintre déploie,
L'heureux Adam respire et tressaille de joie.
— fil — LE DELUGE
mystère, D'ALFRED DE VIGNY.
Le Déluge, ou plutôt une scène du déluge,, tel que l'a inventé M. de Vigny, offre, au milieu de beaux détails et de beaux vers, une composition confuse, ainsi que l'a remarqué un partisan de M. de Yigny luimême.
Lepoëte suppose que le fils d'un ange, Emmanuel, s'est uni à Sara, fille des hommes, et que tous deux, sur le mont Arar, implorent la clémence de Dieu dans le déluge universel. Ils ne l'obtiennent pas, et ils périssent malgré l'intercession de l'ange, père d'Emmanuel.
Est-il permis de risquer, sous le nom de mystère, des idées aussi hétérodoxes ? La poésie de M. de Vigny, faible dans certains endroits, dans d'autres peu intelligible, est, quelquefois aussi, brillante de clarté et digne du grand sujet qu'il avait abordé :
L'Océan a paru, bouillonnant et superbe,
Entraînant les forêts comme le sable et l'herbe.
De la plaine inondée envahissant le fond,
Il se couche en vainqueur dans le désert profond,
Apportant avec lui, comme de grands trophées,
Les débris inconnus des villes étouffées.
Et là, bientôt plus calme en son accroissement,
Semble dans ses travaux s'arrêter un moment,
Et se plaire à mêler, à briser sur son onde, Les membres arrachés au cadavre du monde.
L'extinction du feu dans l'univers est rendue par quatre beaux vers :
Le volcan s'éteignit, et le feu périssant, Voulut en vain y rendre un combat impuissant. A l'élément vainqueur il céda le cratère, Et sortit en fumant des veines de la terre.
Nous citerions aussi avec plaisir les suivants, si les deux vers qui terminent ne nous paraissaient contraires à la véritable idée.de l'amour de Dieu pour les hommes. C'est l'ange qui parle à son fils :
Prie, et seul, sans songer au destin des mortels, Tiens toujours tes regards plus haut que sur la terre, La mort de l'innocence est pour l'homme un mystère, Ne t'en étonne pas, n'y porte pas tes yeux ; La pitié du mortel n'est pas celle des cieux. Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine ; Qui créa sans amour fera périr sans haine.
Tel est le petit poème de M. de Vigny, qui a été plus heureux lorsqu'il s'est moins écarté de l'Écriture.