DE SODOME
Ce sujet délicat a été traité par Mollevaut dans une ode qui ne manque pas de force poétique et dont les strophes rappellent suffisamment les principaux faits tirés de l'Écriture. Je relèverai seulement une inexactitude. Le poëte dit, en parlant des filles de Loth :
Ses filles, que l'hymen enchaîne, Des vices ont bravé la haine, Et leur front connaît la pudeur.
La Bible parle des gendres de Loth, mais dans notre langue c'est fiancés qu'il faudrait les appeler. « Loth vint vers ses gendres qui devaient épouser ses filles; mais l'Écriture ajoute: il leur semblait parler en se jouant. Aussi ne furent -ils pas sauvés de l'incendie; l'ange conservateur emmena seulement Loth, sa femme et ses deux filles, parce que Dieu leur faisait grâce.
Mollevaut retrace ainsi la catastrophe :
Dieu pardonne, pardonne encore, De ton courroux retiens les traits;
Mais tandis que ma voix t'implore,
Ils ont disparu pour jamais.
Un océan de feu les couvre,
Sous leurs pieds tremblants la mer ouvre
Un lac de bitume écumant.
Et l'enfer qui frémit de joie,
Dévorant son immense proie,
Trois fois pousse un long hurlement.
Le Feu du ciel, de Victor Hugo, est une pièce remarquable où se manifestent les qualités du poëte à côté de ses défauts. Tantôt ce sont des rimes redoublées et harmonieuses, qui rappellent les plus belles strophes de J.-B. Rousseau ; mais on sent parfois aussi dans ce style le poëte qui ne prend pas les choses au sérieux. Victor Hugo cherche toujours l'effet, sans l'atteindre toujours. Du reste cette Orientale vaut bien la peine d'être lue tout entière. L'auteur suppose qu'une nuée de feu marche, par Tordre de Dieu, sans savoir où elle s'arrêtera. Elle parcourt les mers, elle traverse l'Egypte; enfin, à la voix du Tout-Puissant, elle tombe sur Sodome et Gomorrhe.
Ah! villes de l'enfer, folles dans leurs désirs! Là, chaque heure inventait de monstrueux plaisirs; Chaque toit recelait quelque mystère immonde, Et comme un double ulcère elle souillait le monde.
Le feu fut sans pitié; pas un des condamnés Ne put fuir de ces murs brûlants et calcinés. Pourtant ils levaient leurs mains viles,
Et ceux qui s'embrassaient dans ce dernier adieu, Terrassés, éblouis, se demandaient quel Dieu Versait un volcan sur leurs villes.
Contre le feu vivant, contre le feu divin,
De larges toits de marbre ils s'abritaient en vain.
Dieu sait atteindre qui le brave.
Ils invoquaient leurs dieux ; mais le Dieu qui punit, Frappait ces dieux muets, dont les yeux de granit,
Soudain fondaient en pleurs de lave.
Ainsi tout disparut sous le noir tourbillon, L'homme avec la cité, l'herbe avec le sillon.
Dieu brûla ces moVnes campagnes.
Rien ne resta debout de ce peuple détruit, Et le veut inconnu qui souffla cette nuit,
Changea la forme des montagnes.
Aujourd'hui, le palmier qui croît sur le rocher, Sent sa feuille jaunir et sa tige sécher
A cet air qui brûle et qui pèse.
Ces villes ne sont plus les miroirs du passé, Sur leurs débris éteints s'étend un lac glacé,
Qui fume comme une fournaise.
Ces strophes nous paraissent belles et à peu près irréprochables.
La métamorphose de la femme de Loth a été éloquemment retracée par M. Alfred de Yigny :
Telle Sodome a vu cette femme imprudente, Frappée au jour où Dieu versa sa pluie ardente, Et brûlant d'un seul feu deux peuples détestés, Éteignit leurs palais dans des flots empestés.
Elle voulut, bravant la céleste défense, Voir encore une fois les lieux de son enfance; Ou peut-être, écoutant un cœur ambitieux, Surprendre d'un regard le grand secret des cieux. Mais son pied, tout à coup, à la fuite inhabile, Se fixe ; clic pâlit sous un sel immobile, Et le juste vieillard, en marchant vers Ségor, N'entendit plus ses pas qu'il écoutait encor.
Je ne sais seulement si cet hémistiche : elle pâlit sous un sel immobile, explique suiïisamment que la femme de Loth fut changée en statue de sel.