‹ La poésie devant la BibleChapitre 28 sur 120 · AGAR ET ISMAEL · texte numérisé non relu

AGAR ET ISMAEL

Ce sujet touchant a été mis en action par M. Népomucène Lemercier, clans une scène en vers qu'il a appelée biblique. Nous n'avons pas à suivre M. Lemercier dans sa carrière poétique et dans les vicissitudes remarquables qu'a subies son talent; nous dirons seulement que dans cette scène d'Agar et d'ismael il a été vraiment poëte. Qui n'applaudirait, par exemple, à cette description du désert ?

Ce vallon est affreux, muet comme un tombeau ; Le plus grand cri, frappant sa limite lointaine, N'atteindrait, à cette heure, aucune oreille humaine; L'horreur borne partout l'horizon que je vois, Et du moindre ruisseau je n'entends pas la voix. «

Agar a dissimulé à son fds que l'eau leur manque. Pour tromper son désespoir elle porte avec elle le vase vide. Ismaël ne peut plus résister à sa soif.

Donne-moi de cette eau ; je meurs si tu m'en prives. Ma mère, qu'attends-tu? Ton fils pleure à tes pieds. — Bois donc les pleurs amers dont mes yeux sont noyés,

répond Agar, en lui annonçant qu'elle n'a plus rien pour étancher sa soif.

— m — Je ne sais si Ton doit faire un reproche à l'auteur d'avoir grandi Ismaël. A la vérité la Bible l'appelle un enfant, mais il est bien vrai qu'il devait avoir atteint l'âge de quinze ans, âge auquel M. Leuiercier le représente. Toutefois un jeune homme de cet âge peut succomber avant sa mère à la fatigue et à la soif, et il est étonnant que le poëte, qui a pris pour épigraphe les paroles de l'Écriture sainte, en ait changé la péripétie. Dans la Bible, rien de plus touchant que ces simples expressions :

« Et quand l'eau du vase fut consommée, elle laissa l'enfant sous un des arbres qui étaient là, et s'assit à la distance d'un trait lancé par un arc et elle dit : Je ne verrai pas mon fils mourant, et s'asseyant d'un autre côté, elle éleva la voix et pleura. »

Alors un ange lui apparaît, la rassure et lui prédit les destinées d' ismaël.

Chez M. Lemercier, ce dénouement est changé. C'est Agar qui s'évanouit; c'est Ismaël qui conserve un reste de force et c'est à lui que l'ange apparaît.

M. Lemercier a poussé la prévention pour Ismaël jusqu'à donner tous les torts à Sara, qui aurait, selon lui, payé d'ingratitude les tendres soins du fds d'Agar pour son frère lsaac.

Dans le poëme de M. Mollevaut, Agar au désert, que d'erreurs historiques! Sara, malgré ses vieux ans, qui cependant sont rappelés par l'auteur, y parle à Abraham comme une jeune amante. Dans la Genèse elle lui dit simplement : Chassez cette servante et son fils ; et même elle semble inspirée de Dieu, car elle ajoute : Le fils de ma servaute ne sera point héritier avec mon fils Isaac.

Mollevaut la représente tout autrement :

Sara pousse des cris. Aux pieds de son époux Tombe, et d'un faible bras s'attache à ses genoux. « Venge-toi, venge- moi, etc.

Chasse un coupable enfant, chasse l'Égyptienne, Dont la haine empoisonne et ma vie et la tienne. »

Tout cela est moderne, tout cela est antipathique à la Bible.

Toi qui frappas mon fils de ta main criminelle, Tu ne reverras plus la tente paternelle.

Dit Abraham.

La Bible ne donne aucun prétexte à ces deux vers ; il n'y est pas dit qu'Ismaël ait porté la main sur Isaac. C'est le ton d'égalité qui paraît avoir indigné Sara.

Quant au voyage dans le désert, il est bien écourté, et l'auteur y mêle quelques détails tout à fait faux :

Agar

Lui présente son sein, son sein est desséché.

Et Ismaël a quinze ans !

La terminaison est plus heureuse.

0 prodige! A l'instant l'ange delà pitié,

Cet ange qui relève un cœur humilié,

Du haut des cieux descend sur la nue enflammée,

Et bientôt, à sa voix, l'esclave est ranimée.

Agar, dit-il, Agar, Dieu vient te secourir.

Vois ces flots bienfaisants vers ton fils accourir.

Oui, le Dieu de bonté qui nourrit l'indigence,

Qui du pauvre orphelin soutient la tendre enfance,

Ce Dieu sauve ton fils, adopte son malheur.

Ismaël grandira sous l'aile du Seigneur.

Je le vois, père heureux d'une race féconde, •

Promenant en tout lieu la tente vagabonde.

Habile à courber l'arc, à dompter les coursiers.

Elle jette l'effroi dans les rangs des guerriers,

Et comme un cèdre antique étend un vaste ombrage,

Ses rameaux vigoureux s'étendent d'âge en âge.

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