DRAME LYRIQDE, DE MÉTASTASE
MOLLEVAUT, WIÉLAND, ZIÉGLER.
L'obéissance d'Abraham est une vertu passive qui n'offre rien de dramatique ; la résignation d' Isaac a le même défaut. Sara, que la Bible n'a pas nommée dans cet épisode de l'histoire d'Abraham, figure dans la pièce de Métastase ; mais elle n'y paraît guère que
pour occuper la scène en l'absence d'Abraham et d'Isaac. Elle verse des larmes sur la mort d'ïsaac, mais sans y résister, et elle dément ainsi ce mot sublime attribué à une mère. Dans une maladie grave de son fils, on lui recommandait d'imiter la soumission d'Abraham. Ah ! dit-elle, Dieu a pu ordonner ce sacrifice à un père ; il ne l'aurait pas demandé à une mère.
Le récit que fait Abraham de ce qui s'est passé sur la montagne est beau, sans doute; la prophétie qui termine la pièce est poétique ; mais ce drame , dépourvu de tout contraste, nous parait faible et languissant.
Daus sou poëme du Sacrifice d'Abraham, Mollevaut n'a pas conservé les nuances délicates de la Bible. Déjà nous avons fait remarquer qu'elle ne nomme pas Sara. Comme Métastase, Mollevaut en a fait un personnage de son poëme, et ce personnage embarrasse la simplicité de l'action.
L'auteur sacré débute en disant : « Après cela Dieu éprouva Abraham et lui dit, etc. >• Le lecteur est donc prévenu que ce n'est qu'une épreuve. C'est ce qui manque dans le poëme de Mollevaut. Abraham y verse continuellement des larmes. C'est une faute que Métastase a évitée. Qui ne sent que le père doit disparaître chez Abraham, pour ne laisser voir que le serviteur de Dieu ?
Les promesses que Dieu fait à Abraham ue me paraissent pas développées dans toutes leurs magnificences.
Un grand peuple à ton fils va devoir la naissance; Sa valeur déployant douze fortes tribus, Des peuples enchaînés recevra les tributs.
Quelle différence avec ces paroles de la Bible.
« Je te bénirai ; je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la mer. Ta postérité possédera les portes de ses ennemis. »
Mollevaut ajoute :
De cette tige auguste en vertus si féconde, Sort et la sainte Église et le Sauveur du monde.
Il n'a pas plu à Dieu de parler avec tant de clarté ; il a dit seulement à Abraham : « Et toutes les nations de la terre seront bénies en celui qui sortira de toi. »
A l'âge de vingt ans, Wiéland , célèbre poëte allemand, composa un poëme intitulé l'Épreuve d'Abraham. Le sujet a été amplifié par la féconde imagination et quelquefois aussi par la verbosité du jeune poëte. Dans la facture de ce poëme , que nous ne connaissons, du reste, que par une analyse exacte (il n'en existe pas de traduction), nous ne reprochons pas à l'auteur d'avoir supposé qu'lsaac. au
moment d'être sacrifié, revenait d'un voyage où il s'était fiancé avec Rébecca. Cette fiction ne tend, après tout, qu'à rendre plus méritoire le sacrifice d'Abraham. Mais nous regardons comme un contresens la fiction qui ramène Ismaël dans les bras de son père et rend Sara la gardienne du fils aîné d'Ismaël. Pourquoi cet adoucissement possible à la douleur du patriarche? Cette diversion n'est pas heureuse.
Ce qui respire dans ce poëme, c'est une vive piété. Nous en donnerons pour exemples la prière d'Abraham et celle d'Isaac. Yoici comment Abraham s'adresse au Seigneur :
« Seigneur, me voilà prêt ; mon cœur ne soupire pas et toute mon âme est soumise à vos commandements. Je vous rends le meilleur de vos présents ; je le dépose à vos pieds, et je vois s'évanouir devant moi la volupté de ma vie, le soutien de ma vieillesse. Oh ! mes beaux rêves ! permettez qu'une fois encore je vous envisage. Bientôt une douleur silencieuse remplacera la joie qui chaque matin se levait dans mon âme ; bientôt on n'entendra à Mambré, au lieu des cantiques sortis de la bouche d'Isaac, que de tristes soupirs. Hélas ! j'étais accoutumé d'entendre des lèvres florissantes de mon fils le doux nom de père : doux nom, je ne t'entendrai plus ! Mais, Seigneur, je ne me plaindrai pas. Des remerciements, c'est tout ce que vous entendrez, mon Dieu. Oui, je vous re-
mercie, mon créateur, de m'avoir laissé mon fils si longtemps. Soyez béni pour chaque jour que j'ai senti plus vivement par lui , pour chaque jouissance qu'il m'a préparée, quand déjà je voyais en lui le Sauveur qui devait naître de lui. Agréez, ô mon créateur, mes vifs remerciements pour toutes ces grâces, et agréez en même temps le sacrifice de mes mains obéissantes. » Isaac, averti qu'il est la victime destinée au couteau, verse des pleurs. « Ce ne sont pas, dit-il h son père, ce ne sont pas des larmes désobéissantes, ce ne sont pas des larmes de peur : l'œil de celui qui lit dans les cœurs est témoin de mon obéissance. J'espérais, il est vrai, rester plus longtemps sur la terre pour faire la joie de votre vieillesse et fermer, bien tard, les yeux de la meilleure des mères : c'est le souvenir de ma mère qui me fait verser des larmes. Comment supportera-t-elle la nouvelle de ma mort ? Donnez-lui des forces, Dieu par qui mon sang coulera, donnez-lui des forces, et qu'elle ne succombe pas à la douleur qui va bientôt attrister son âme. Mais j'espère que le Seigneur la consolera , et qu'il vous consolera aussi , mon père. Que la tristesse s'éloigne donc de moi. Tarissez, mes larmes, et qu'un seul soupir ne soulève plus ce cœur voué au Seigneur. Mon père, me voici, la victime est prête ; faites de moi comme Dieu l'a commandé. O espoir sublime ! espoir qu'aucune parole ne peut rendre, de regarder la divinité et de vivre! Rien ne pourrait à présent troubler la tran-
quillité de mon àme ; aucune espérance, aucune amitié, pas même les pleurs de ma mère. Mes amis, encouragez-moi ; ne pleurez pas mon sort ; regardez plutôt d'un œil serein le ciel, où je jouis des plaisirs éternels. » (1).
Certes, il est regrettable que Wiéland n'ait pas développé son génie dans le sens religieux, et qu'il se soit détaché de la société de Bodmer pour tomber sous l'influence du comte de Sladion et de ses amis.
Dans un drame qu'il a intitulé C Immolation d'Isaac, ce même Ziégler qui est l'auteur du Protoplastus, a renfermé la vocation d'Abraham, la naissance d'Ismaël, la prédiction des anges à Sara, la fuite d'Àgar, le sacrifice sur la montagne, et même le mariage d'Isaac. L'unité d'action et de lieu est complètement méconnue : c'est un certain nombre de versets de la Genèse, que le poëte se propose de mettre sur la scène, et voilà tout. 11 y mêle, dans des chœurs, une imitation des psaumes et même des odes d'Horace.
Dans son prologue, il se félicite de la moralité de son drame : « Approchez, fidèles serviteurs de notre grand Dieu ; venez entendre une ancienne histoire de la sainte Bible, de laquelle nous faisons une repré-
l Traduction inédite.
sentation nouvelle. Nous ne vous présenterons pas les fictions de Térence ni de Plante. Ici des esclaves ne courent pas chercher à leurs maîtres des esclaves infidèles ; on n'y voit pas des femmes perverses et intrigantes ; on n'y entend pas les menaces de l'orgueilleux soldat : le parasite gourmand , l'impudent sycophante, l'entremetteur qui cherche un gain honteux, n'y jouent pas un rôle, non plus que le triste, le dur, le cruel Démée. Ce que nous offrons à nos spectateurs, c'est l'immense bonté de Dieu, etc. »
Ce mélange de littérature antique avec des inconvenances ridicules est vraiment étrange. Loisque l'ange annonce à Sara qu'elle aura un fils, elle entre en gaieté; mais cette gaieté est vraiment grivoise.
ÎIEBECGA