‹ La poésie devant la BibleChapitre 36 sur 120 · MÉTASTASE, CROCUS · texte numérisé non relu

MÉTASTASE, CROCUS

iooo.

Si l'on ne consultait que la réputation de Fracastor, l'épitaphe inscrite sur son tombeau, les hommages qui lui ont été rendus par ses contemporains, môme par des poêles ses émules, on devrait s'attendre à trouver dans son poëme une conception remarquable , des traits sublimes ou brillants. Tous, jusqu'à l'Arétin, ont loué Fracastor. Scaliger a dit, dans un quatrain, que les lèvres de Fracastor avaient été scellées à sa naissance, mais qu'Apollon avait ouvert sa bouche pour prêter un langage divin au grand médecin et au grand poëte. Ce même Scaliger

déplora la perte du grand poëtc. Il s'en plaint sur tous les tons et à tout le monde. Il s'en plaint à la Renommée, aux Grâces, à l'Esprit céleste qui nous gouverne, aux Parques, à l'Aurore, aux peupliers, à l'âme de Fracastor, lui-môme, et il a intitulé toutes ses plaintes : Arœ Fracastoriœ. Nous croyons, il est vrai, que ces louanges se rapportent aux autres œuvres de Fracastor plutôt qu'à son poëme de Joseph, qui fut entrepris par l'auteur dans sa vieillesse et interrompu par sa mort.

Fracastor vivait dans un siècle littéraire qui, tout pénétré de la renaissance des lettres antiques, en faisait abus et mêlait souvent, sans goût et sans discernement, le profane et le sacré. La sévérité de Bossuet interdisait à Santeuil, dans ses vers, toute intervention de divinités païennes; mais il n'en était pas de même à la cour de Léon X. Aussi, quoique le poëme soit dédié au cardinal Alexandre Farnèse, les puissances de l'enfer payen y jouent-elles un grand rôle. C'est Pluton, qui est jalouxdu bonheur de Joseph, et qui voit surtout avec envie sa postérité future; c'est Alecto, qui brûle les cœurs des méchants frères.

Nec non Alecto diris serpentibus Instans, Corda urit, tantùmque odii, tantùm excitât ignis, Ut jam imane nefas animis meditentur iniquis, Perdendi puerum et sese in scelus orane parandi.

C'est Tisiphone, qui prend la forme et le costume d'Iphiclès, nourrice d'Tempsar, et qui, après avoir

versé à l'épouse de Putiphar (que Fracastor appelle Fetiphar) un breuvage mêlé d'eau du Styx, répand dans son sein le venin d'un amour illégitime; enfin, c'est un suppôt de l'enfer qui vient solliciter Josepii de céder aux avances d'Iempsar. Toute cette mythologie est aussi déplacée que ridicule.

Un autre reproche, peut-être encore plus grave, doit être adressé à Fracaslor. La Bible nous montre dans Joseph une bonne et aimable nature qui se porte au bien sans effort, évite le mal avec simplicité et ne punit les méchants que par quelques courtes appréhensions. Dans son poëme, Fracaslor détruit toute la spontanéité de Joseph. Pas une action, pas une résolution qui ne soit déterminée par l'envoi exprès d'un ange. Pas une épreuve qui ne soit adoucie par les consolations venues du ciel. Quand les frères de Joseph descendent leur frère dans la citerne, un ange vient l'encourager et lui dévoile les grandes destinées de ses descendants. Si Tisiphone vient tenter Joseph, un ange est là pour le défendre; il fait briller une épée aux yeux du démon qui s'enfuit en toute hâte avec les ailes d'un oiseau nocturne. Dans la prison, l'ange assiste encore Joseph et lui fait entendre ses consolations accoutumées. Le geôlier, qui voit les ténèbres de la prison dissipées par l'ange, s'écrie : « Cette lumière révèle un Dieu, le juste Jupiter sauvera Joseph innocent. »

Fracastor n'a laissé que deux chants de ce poëme

et n'a conduit l'action que jusqu'au second voyage des fils de Jacob. Luvicini, comme Fracastor, médecin et poëte, y ajouta un troisième chant. J'en préfère la versification à celle de Fracastor. Le continuateur a eu à peindre la reconnaissance de Joseph, l'arrivée de Jacob en Egypte ; il a retracé aussi la mort de Jacob et l'inquiétude des frères de Joseph après la mort de leur père. Cette matière naturelle du poëme a été amplifiée par des vues sur l'avenir et même par une partie de l'histoire de Moïse. L'apostrophe du poëte à Jacob mourant ne manque pas d'éloquence. On verra, du reste, que Luvicini reste fidèle aux traditions mythologiques de Fracastor :

Fortunate senex ! non te migrantis Averni, Tenariœ fauces, non horridusore triformi, Cerberus, Eumenidesque satee Phlegetontis ad undas, Terrebunt sontem, diris piacula noxis, Sed miseras locus excipiet formidinis expers, Quo nec deleri contagia sueta, nec imi, yEternas scelerum pœnas, dependere Mânes, Hic longam duces per secla abeuntia noctem, Nascetur Deus intactâdùm virgine qui te, Ereptum tenebris radiantibus inférât astris, Cœlitibusque suis immisceat et tibi nimbos, Sub pedibus cœli tonitrus ac nubila sistat.

« Heureux vieillard, tu n'es pas un coupable à qui le noir Averne, les abîmes du Ténare, Cerbère à la triple gueule, et les Euménides , nées sur les bords du Phlégéton, doivent inspirer la terreur; ces expia-

— 15G — tions sont faites pour les grands crimes. Tu seras reçu dans un lieu d'où la crainte est absente, un lieu qui n'a rien d'expiatoire , un lieu qui n'est pas fait pour les mânes condamnés à acquitter les peines éternelles de leurs crimes. C'est là que pendant les siècles qui vont s'écouler , tu passeras une longue nuit jusqu'à ce que d'une vierge pure naisse un Dieu qui t'enlève aux ténèbres, te porte au milieu des astres radieux, te place parmi les habitants du ciel et mette sous tes pieds les nuages et le tonnerre (1). »

L'admirable récit de l'histoire de Joseph a été le sujet de plusieurs poëmes et de plusieurs drames. Métastase a fait un drame lyrique de la reconnaissance de Joseph par ses frères. Il ne s'écarte point de la simplicité de l'Écriture. Il a seulement introduit dans son drame un rôle de femme, Asenete, épouse de Joseph, dont le poëte ne nous dit ni l'origine, ni la condition. La scène s'ouvre au moment où Joseph attend ses frères partis pour aller chercher Benjamin. L'attendrissement de Joseph en les revoyant, en les entendant attribuer leurs tribulations à uu juste châtiment; l'invitation au festin, les craintes des Israélites , l'émotion plus vive que ressent Joseph à la vue de Benjamin, sont fidèlement retracés. Un récit pathétique de Juda sur son départ de Si-

(i) Traduction inédite.

— 15*3 — chem , achève de briser le cœur de Joseph ; il verse des pleurs et se fait reconnaître. Ce drame contient de beaux vers. Joseph y parle de Dieu en termes magnifiques, et termine le drame par un mouvement demi-prophétique dans lequel il s'interroge lui-môme et présage des douleurs et des grandeurs que présagent les siennes pour un autre sauveur de la terre.

Un auteur hollandais, nommé Crocus, est peutêtre le seul qui ait eu l'idée de mettre en scène l'esclavage de Joseph chez Putiphar, et encore à l'usage de la jeunesse des collèges.

Dans son prologue, écrit en latin, comme la tragédie elle-même, l'auteur se contredit un peu lui-même :

« Je ne vous apporte pas^ dit-il, un de ces drames de Plaute ou de Térence, qui présentent des fictions vaines, profanes et lubriques ; notre comédie a pour base la vérité, la sainteté, le sérieux; elle est chaste, pudique , digne d'être dictée par les Muses ou par Minerve. »

Et plus loin :

a N'allez pas attaquer nos licences comiques ; ce serait user de son intelligence et n'en pas user. Dans ce genre Piaule et Térence peuvent être nos modèles (1). »

Quoi qu'en dise railleur el malgré quelques plaisanteries mises dans la bouche de Putiphar, le sujet n'a pas été traité et ne pouvait pas être traité d'une manière comique. Il rappelle le sujet de Phèdre et fait admirer d'autant plus la délicatesse de Racine. Dans le drame de Crocus, Sephira, épouse de Putiphar, accuse ouvertement Joseph, ce qui la rend odieuse. Phèdre, au contraire, laisse parler OEnone, et d'ailleurs tout est racheté, du moins dans les idées payennes, par les remords qu'elle témoigne et par la mort qu'elle se donne.

Dans le rôle de Joseph on ne trouve rien sans doute qui approche des beaux vers :

D'un mensonge si noir justement irrité, etc.

Mais l'expression y est souvent digne de la noblesse des sentiments. On s'étonne que Joseph soit traîné en prison. « Ce n'est pas la prison, dit-il, qui est un malheur, c'est le crime digne de la prisou. » Thomas Corneille a rendu la même pensée dans un beau vers :

Le crime fait la honte et non pas l'échafaud.

Du reste, la pièce de Crocus est savamment divisée en protase , épitase et catastrophe. Il faut dire que l'auteur écrivait au milieu du seizième siècle, en 15/jS.

SOPHOMPANEE

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