POEME EN QUATRE CHANTS, PAR NÉPOMUCÈNE LEMERCIER
M. Lemercier expose dans sa préface qu'il a conçu dès sa jeunesse le dessein de célébrer l'art de la guerre, la poésie, les sciences physiques et la législation. Pour accomplir ce projet, il avait déjà publié Alexandre, Homère etNetvton. Moïse est le dernier des quatre poèmes : il parut en 1823.
Cette froideur de calcul qui aligne les vers comme un autre alignerait des bataillons, est-elle bien poétique? Reconnaît-on bien là le vales qui, comme la sybille, se débat sous l'esprit qui le tourmente? Quoi qu'il en soit, tenons-nous le pour dit : c'est Moïse législateur qui est le sujet du poëme. Ce n'est donc
pas un poème épique que nous aurons, car il supposerait le récit d'un grand fait historique accompli; c'est un poëme-portrait , c'est un poëme-biographie que M. Lemercier nous promet. Donnons une idée de son plan.
L'action commence au moment où la Terre-Promise vient d'être explorée par les envoyés du chef hébreu. Grand découragement dans le camp. Coré, Dathan et Abiron, que l'auteur peint, l'un comme un ambitieux , l'autre comme un envieux , le troisième comme un avare, en profitent pour semer l'esprit de révolte parmi les Israélites. Satan monte sur la terre, il vient les seconder. Il appelle Y Anarchie, un des personnages allégoriques que M. Lemercier introduit dans son poëme. Moïse va se présenter aux séditieux. Il est accompagné, on ne sait trop pourquoi, de ses deux fils Éliézer et Gersam. Il expose toute sa conduite en Egypte et depuis sa sortie d'Egypte.
Si j'eusse fait mentir son saint nom profané, Moi-même, avec mes fils, ii m'eût exterminé, Quel séjour si lointain où son bras ne m'atteigne? Les enfers? Il s'y venge. Et les cieux? Il y règne.
En rentrant dans sa tente, Moïse y trouve Job qui vient lui demander l'hospitalité. Cette supposition, admissible rigoureusement, puisque le temps de l'existence de Job n'est pas bien défini, n'amène rien de neuf. Job ne figure dans le poëme que comme un
simple auditeur à qui Moïse raconte les détails de sa vie pastorale chez son beau-père Jéthro, la vision du buisson ardent , la rentrée de Moïse en Egypte , les plaies qui frappent Pharaon par l'ordre de Dieu, la mort du fils aîné du roi. Ce morceau mérite d'être cité :
0 pour toi, Pharaon, quel horrible réveil! Ton jeune fils promis à la flamme fidèle D'une vierge qu'il aime, heureux d'être aimé d'elle. En un calme trompeur ton fils était plongé. Quel spectacle ! En sa couche, il expire égorgé. Son beau sang coule et fume, et souille la richesse Des tapis dont ses pieds foulèrent la mollesse. Ses esclaves nombreux, et sa mère, et ses sœurs, Remplissent le palais d'épouvante et de pleurs. L'ange a d'un même coup frappé chaque famille. La foule accourt, s'écrie, et partout le fer brille. Les torches éclairant le désordre et le bruit, Font d'un éclat sinistre étinceler la nuit. L'asile du tyran est déjà sans barrières, Et lui même, appelé par des voix meurtrières, Aux lueurs des flambeaux, regarde avec effroi Tout ce peuple irrité dont il s'est cru le roi, Qui, bravant ses soldats et sa présence même, Fait pâlir sur son front l'orgueil du diadème.
Moïse continue son récit qui passe ensuite dans la bouche de ses fils, et il faut avouer que pour un homme à qui Dieu a refusé le don de la parole, Moïse a parlé assez longtemps. Aaron parle à son tour et doit exposer le séjour des Israélites dans le désert et la soif qui les afflige. Mais ici M. Lemercier a
changé la Bible en Métamorphose d'Ovide. Le désert, c'est Raphidim, géant sourcilleux qui prédit la mort aux Hébreux. La source, c'est Meribée, que Xi Nature a cachée pour la soustraire aux empressements de Raphidim. Dieu ordonne à la Nature de faire jaillir la source Meribée pour les Hébreux, et Raphidim est changé en montagne. Comment M. Lemercier a-t-il pu croire que cette triste invention valait mieux que le récit de la Bible? Il prétend qu'elle a été approuvée par Delille ; je me permets d'en douter. Mais M. Lemercier avait la manie des personnages allégoriques. C'est ainsi que plus loin il fait parler la Foi, la Justice et la Pureté à la place de Dieu.
Dans le troisième chant Moïse rapporte (toujours à Job) les commandements donnés par Dieu au peuple israélite : On verra peut-être avec intérêt comment ils ont été rendus par M. Lemercier :
Je suis le Dieu, dit-il, qu'ont servi tes ancêtres,
Et qui brise le joug de tes injustes maîtres.
Ne brûle point d'encens à des dieux étrangers ;
Ne sculpte point mes traits en marbres mensongers ;
De l'Auteur éternel n'adore aucun ouvrage,
En blasphémant son nom ne lui fais pas outrage.
Dieu jaloux, Dieu terrible aux pécheurs endurcis,
Mon courroux les atteint jusqu'en leurs derniers fils,
Et dans les cœurs pieux, ma bonté paternelle,
Répand de voluptés une source éternelle.
Après six jours voués au travail assidu,
Réserve, à m'honorer, un saint jour qui m'est dû,
Pour que, libre de soins, ton âme tout entière,
Recueillant à loisir ma divine lumière,
M'admire comme après six jours laborieux, Celui qui fit la terre, et la mer elles cieux, Contemplant en repos sa grandeur infinie, Des mondes admira l'éternelle harmonie.
Chéris avec respect ceux dont tu tiens le jour, Un long âgo sera le prix de cet amour. Garde que ta pudeur jamais se prostitue; Ne donne point la mort, je hais la main qui tue. Par d infâmes larcins crains d'offenser les loir, En calomniateur n'élève point la voix ; Que des trésors d'autrui, ton âme non jalouse, Ne désire ses champs, son toit, ni son épouse. Détourne de ses biens ton regard envieux, Et ne porte jamais l'adultère en tes yeux.
11 faut l'avouer, la traduction des commandements en beaux vers français offrait de grandes difficultés, mais nous croyons que Racine et J.-B. Rousseau les auraient surmontées plus heureusement.
En expliquant les autres lois données aux Hébreux , l'auteur a rencontré plus d'un pas difficile ; il s'en est tiré habilement.
Vient ensuite la séduction des Israélites par les filles de Moab et le meurtre de Zambri par Phinée animé d'un saint zèle. Ici, M. Lemercier a fait de la théologie à sa manière , il a rendu Zambri et son amante aussi attrayants que possible. Il a représenté Phinée rongé de remords et maudissant le jour où il a tué son ami. C'est dénaturer la Bible et en changer tout à fait la couleur. Dans la Bible, Zambri n'estpas l'ami de Phinée, et celui-ci, dont le zèle entre
dans le dessein de Dieu, n'est pas puni par les remords.
Au quatrième chant recommence la lutte entre Moïse d'un côté, Goré, Dathan et Abiron de l'autre. Ici encore l'auteur n'est pas exact historien. Il n'exprime pas les choses comme elles se sont passées ; il ne représente pas la multitude se séparant des chefs de la révolte à la voix de Moïse et les laissant seuls s'engloutir dans les entrailles de la terre. Ce tableau était pourtant d'un bel effet. Mais M. Lemercier a inventé le combat de Satan et de l'ange Gabriel qui replonge dans les enfers l'ennemi du genre humain et l'Anarchie sa fidèle compagne. L'apparition de Gabriel au sein des ténèbres infernales est plus bizarre qu'orthodoxe :
Il dit (Satan), et cependant il rappelle aux enfers L'implacable Anarchie, et dans leurs flancs ouverts, L'ange armé la replonge et pénètre avec elle; Les tristes morts, frappés d'une clarté nouvelle, Soupirent, et, de loin, les dragons réjouis, Se dressent, en sifflant, par sa vue éblouis. Avec étonnement, de l'abîme exilée.
En son dernier séjour, la Nuit s'est reculée, Et, pâlissant encor, ne sait où se cacher.
Tout le reste du poëme est occupé par une révélation faite à Moïse de tous les législateurs qui le suivront. Cette partie du poëme, pour laquelle le poëme tout entier semble fait, était sans doute l'objet
de la prédilection de l'auteur. En général, elle est brillamment versifiée ; nous citerons de préférence le morceau sur Jésus-Christ et son évangile :
Mais d'un humble bercail sort un jeune pasteur.
Tel qu'un frêle arbrisseau dans les plaines brûlées,
Tendre amour des brebis sous son ombre appelées,
Croît en dépit des vents, et n'a pour seul appui
Que le ciel qui l'arrose et rayonne sur lui.
Tel sans faste, et voilé d'obscurité profonde,
Le doux Emmanuel, roi méconnu du monde,
Des maux de l'affligé vient annoncer la fin,
Un époux à la veuve, un père à l'orphelin.
Son armée est partout; légions innombrables
Levez-vous, son royaume est tout aux misérables.
L'aumône est son trésor, sa loi, la charité;
Son pain mystérieux nourrit la pauvreté;
Il veut que la vertu ne soit récompensée
Que des regards de Dieu qui lit dans la pensée ;
Des faux biens delà terre il prescrit l'abandon,
Aux mépris, à l'outrage, oppose le pardon ;
L'acier est moins tranchant que ses simples paroles.
Quelle splendeur, quel feu brille en ses paraboles !
Lumineux vêtement de hautes vérités,
Voiles ingénieux de trop vives clartés 1
Une beauté coupable est émue à leurs charmes,
Et sa dette remise est le prix de ses larmes.
Au pied du tribunal de ce juge des cœurs,
On traîne une adultère, elle répand des pleurs;
Et prononçant sa grâce, à ses pleurs accordée :
- — Par le plus innocent, qu'elle soit lapidée,
Dit-il aux faux docteurs endurcis par la loi.
Partout il aplanit les sentiers de la foi.
Le jeûne consuma son précurseur farouche,
Lui, comme le soleil, il se lève et se couche
Aux yeux du monde entier, témoin de ses destins,
Et de ses doux élus préside les festins.
La barque du pêcheur, de rivage en rivage,
Porte ses gucrisons jusqu'au dernier village.
0 clameurs! ô concours d'ennemis furieux !
Le riche et l'indigent sont égaux à ses yeux.
Il leur dit : Aimez-vous, cessez d'injustes guerres,
Enfants du même auteur, hommes, vous êtes frères.
Il se nomme le fils du père des humains.
Prêtres, puissants du monde, arbitres souverains,
Punissez, étouffez ses leçons dangereuses,
Couronnez ce rival d'épines douloureuses ;
Ses pieds de vos grandeurs foulent la vanité;
Il a contre l'orgueil armé l'humilité.
Contemplez son maintien, qui brave la puissance
D'Hérode consterné d'un éloquent silence.
Le lys né dans les champs lui semble, en un beau jour,
Plus richement vêtu que les rois dans leur cour.
Chaste, sobre, il apprend l'indulgence aux lévites,
Arrache aux imposteurs leurs masques hypocrites,
Fait voir le sein infect des sépulcres blanchis,
Que recouvre l'éclat des titres enrichis.
Gomment M. Lemercier, qui avait si bien apprécié le fondateur du Christianisme et qui avait dû méditer le Lévi tique, a-t-il inséré à la fin de son poëme des vers comme ceux-ci?
Ah! que du monstre aveugle, à jamais affranchie, La France indépendante écrase l'anarchie;. Qu'un sacerdoce, enfant de la crédulité, Cesse de lui voiler ta haute majesté, Et ne lui fasse plus oublier que toi-même, Des Justes d'Israël fus le seul roi suprême.
Ce qu'il y a de mieux ù dire de ces quatre derniers vers, c'est qu'ils ne sont très-compréhensibles ni dans la forme ni dans le fond.
En résumé, le poëme de Moïse, brillant dans quelques parties, est en général incomplet. On n'y voit pas plus Moïse législateur que prophète, et, pour ne citer qu'un exemple des lacunes laissées par M. Lemercier dans son ouvrage, parmi les ordres donnés par le Seigneur à son peuple, il a omis la manducation de l'agneau Pascal.
MOÏSE
tragédie de M. DE CHATEAUBRIAND.
Nous n'avons à juger M. de Chateaubriand, ni comme ministre, ni comme diplomate, ni comme historien. Pour se faire une opinion de ses talents, il faut lire ses œuvres complètes; de son caractère, on peut lire ses Mémoires d' Outre-Tombe. Nous le rencontrons ici comme auteur tragique ; ce n'est pas le côté supérieur de son génie.
M. de Chateaubriand a voulu peindre la première idolâtrie des Hébreux, mais au veau d'or il a substitué une femme, Arzane, reine des Amalécites, captive avec ses compagnes dans le camp Israélite, et dont les charmes ont séduit Nadab , fils d'Aaron, celui dont l'Écriture dit qu'il répandit un feu étranger sur l'autel des parfums et qu'il en mourut.
Ce Nadab exerce parmi les siens un pouvoir qu'on
ne s'explique pas bien. Voici comment Àrzane expose la situation :
Femmes, vivez, dit-il, nos tribus offensées, M'ont vainement chargé d'un devoir trop cruel, Et je vais implorer les anciens d'Israël. Coré, Sthur, Abiron, dans un conseil propice, Firent, avec Nadab, suspendre mon supplice. D'un ramas d'affranchis digne législateur, Moïse alla chercher quelque oracle menteur.
11 semblerait donc que Moïse n'est monté sur le mont Sinaï que pour consulter Dieu sur le sort (T Arzane, ce qui n'est pas supportable.
Cette Arzane est une inconséquente scélérate qui veut épouser Nadab, et qui le hait au point de vouloir mourir quand elle l'aura épousé. Nadab est un faible et niais personnage, qui paraît en traîné par une passion insensée , et qui cependant trouve le temps de faire de la philosophie comme dans les vers suivants. Il dit à Moïse :
Sur le compte des grands je ne suis pas suspect, Leurs malheurs seulement allirent mon respect. Je hais le Pharaon que l'éclat environne; Mais s'il tombe, à l'instant j'honore sa couronne ; Il devient, à mes yeux, roi par l'adversité. Des pleurs je reconnais l'auguste autorité. Courtisan du malheur, flatteur de l'infortune, Telle est, de mon esprit, la pente peu commune. Je m'attache au mortel que mon bras a perdu, Et je voudrais sauver la race d'Ésaù.
Cet ouvrage n'est cependant pas sans beautés. La scène de Nadab avec Moïse , celle de Nadab avec Aaron, sont belles surtout par leurs contrastes, et le double caractère de Moïse et d' Aaron y sont bien conservés. Ce n'est pas sans attendrissement qu'on entend le langage paternel d' Aaron :
Honneur de mes vieux ans, couronne de mes jours,
Donne à ton repentir un large et libre cours.
Laisse à ton père Aaron achever la victoire.
Nadab, tu t'attendris, tes pleurs feront ma gloire.
Prie avec moi le Dieu que tu voulais quitter.
Dieu clément, contre nous cesse de t'irriter,
Reçois dans ton bercail la brebis égarée,
Par des loups ravissants à moitié déchirée.
As-tu prié, mon fds, es-tu calmé, sens-tu
Cette tranquillité que nous rend la vertu?
Moïse nous attend, prosterné sur la pierre.
Viens avec le prophète achever ta prière.
Gravissons, deSina, le roc silencieux,
Et, pour trouver la paix, rapprochons-nous des cieux.
(Arzane paraît.)
Quel fantôme odieux épouvante ma vue !
La poësie de M. de Chateaubriand est inégale. Quelquefois elle rappelle la simple prose poétique ; d'autres fois elle s'élève et prend de la majesté. Sa poésie lyrique (car il a introduit des chœurs dans sa tragédie) est encore plus sujette à ces inégalités. Pour exemple de cette dernière, nous donnerons la prophétie de Moïse qui est un des plus brillants morceaux :
Anathême à tu raco volage, Jacob, si par tes mains tu te fais une image. Que maudit soit ton champ, ton pavillon, ton lit, Et que sur Gelboë ton figuier soit maudit! Tombant, dans l'avenir, d'abîmes en abîmes, De malheurs en malheurs, et de crimes en crimes, Un jour on te verra couronner tes forfaits, En égorgeant l'agneau descendu pour la paix. Alors, peuple proscrit, dispersé sur la terre, Tu traîneras partout ta honte et ta misère, Tu viendras, pauvre et nu, enfant déshérité, Pleurer sur les débris de ta triste cité, Dans ces débris épars, trouver pour ton supplice, D'un Dieu ressuscité la tombe accusatrice, Et mourir de douleur près du seul monument Qui n'aura rien à rendre au jour du jugement.
Mais nous avons peine à comprendre que, dans le chant des femmes Amalécites, l'auteur ait placé l'invitation de la courtisane à son amant qui nous paraît d'une haute inconvenance. Il l'a, dit-il, tirée des proverbes de Salomon ; mais dans les proverbes elle est entourée du rempart des bons conseils, et, dans tous les cas, ce n'était pas une raison suffisante pour la déclamer en plein théâtre (1).
Disons , toutefois, que la tragédie de M. de Chateaubriand n'a pas été jouée.
(1) La Synagogue interdisait la lecture du Cantique des Cantiques, jusqu'à l'âge de trente ans. — Études sur les Poêles bibliques, par Monseigneur Plantier, évoque de Nîmes.
MOÏSE
poème, D'ALFRED DE VIGNY.
Moïse, poème de M. de Vigny, ne retrace que la mort de Moïse. L'auteur suppose que le législateur des Hébreux , las de la vie et de sa puissance solitaire qui le sépare du reste des hommes et le prive des douceurs de l'amour et de l'amitié, demande au Tout-Puissant d'abréger ses jours. Rien dans l'histoire de Moïse , n'autorise à penser que tels furent ses sentiments. Moïse, l'homme le plus doux qui fut sur la terre (Nombres, chap. 12), fut aimé, dit Y Ecclésiastique, chap. 45, de Dieu et des hommes. 11 connut les douceurs de l'hymen avec Séphora, fille de Jethro, sou épouse, et les douceurs de l'amitié avec Aaron, son frère. Les bénédictions sur le peuple d'Israël, qui précédèrent la mort de Moïse, font connaître qu'il mourut le cœur satisfait d'avoir fondé la grandeur de ce peuple. Mais la pensée de M. de Vigny est une pensée philosophique , mise en scène sous une forme épique. Un puissant las de la vie, voilà tout ce qu'a vu le poëte, et il a placé là le nom de Moïse comme tout autre nom.