‹ La poésie devant la BibleChapitre 45 sur 120 · ACTE HISTORIQUE ET ALLÉGORIQUE, PAU PEDRO CALDÉRON · texte numérisé non relu

ACTE HISTORIQUE ET ALLÉGORIQUE, PAU PEDRO CALDÉRON

DE LA RARCA, chapelain d'honneur de S. M., précédé d'un prologue,

publié en 1690.

Nous donnons à cette production la date de 1600, qui est celle de l'édition que nous avons sous les yeux. Mais Caldéron est mort en 1687, et son auto a été représenté sous le règne de Charles II, comme le prouve un passage du prologue. L'auteur a mis en scène dans ce prologue la Religion divine qui a son siège en Asie ; la Mahométane qui règne en Afrique, l'Idolâtrie qui fait son séjour en Amérique ; et il leur explique dans ses vers qu'elles ne peuvent être mieux représentées que devant le grand roi Charles, dont l'Afrique est vassale, qui règne sur la grande Jérusalem, à qui l'Amérique doit la lumière de sa foi, enfin celui dont le soleil éclaire en tout temps les États. A quoi toutes les voix répliquent : Mettez-nous aux pieds de Charles, à ses pieds héroïques, invincibles; à ceux de sa mère éclatante de beauté, de ses gracieuses dames, de ses conseillers royaux, de la cour

et de la ville, aux pieds de sa noblesse et de son peuple.

L'auto lui-même est une conception des plus singulières, et qui, malgré l'esprit et l'érudition incontestables de Galdéroo , se rapproche beaucoup du moyen âge. L'idée première du drame implique un anachronisme continu ; car le sujet est le triomphe de Débora, juge et prophète, et c'est elle, comme on le voit au dénouement, qui est la femme forte prédite dans les proverbes de Salomon.

Du reste, rien de plus froid que cette pièce de théâtre, à cause des personnages allégoriques, la Sagesse, la Prudence, la Justice, la Modération, la Force, la Renommée, le Monde (singulier mélange) , qui ne quittent presque pas la scène et, pour ainsi dire, le côté des personnages historiques, Débora, Barac, Jaël, Haber, Sisara.

Lorsque Déhora juge, c'est quelqu'une des vertus cardinales qui lui souffle son jugement. C'est le même défaut que nous avons remarqué dans le Joseph de Fracastor. Mais il est plus choquant dans une pièce de théâtre.

A tous ces acteurs, comme de raison , Caldéron a mêlé un grazioso ; à la vérité il lient peu de place, mais il en tient encore trop. Ses plaisanteries sont bizarres et non comiques.

SISARA

« Êles-vous au service de Haber?

MORFUZ.

«Pourquoi s'en étonner? Habcr est un jeune homme riche ; moi je suis un âne sans argent ; il me commande et je le sers; de sorte que dans le monde il y en a un qui est Haber, il commande, et un autre qui n'est pas Haber et il sert (le mot espagnol haber signifie avoir, posséder).

SISARA

« Comment t'appelles-tu?

MORFUZ.

« Je ne m'appelle jamais moi-même, ce sont les autres qui m'appellent.

SISARA

« Retire-toi.

MORFUZ.

«Je ne m'en soucie pas. Si les autres me prennent, ils pourraient bien me pendre avant de me conduire vers vous.

SISARA

« Que Ton donne à ce villageois une sauvegarde, pour qu'il puisse entrer librement dans mon camp et en sortir de même , enfin, y prendre tout ce dont ses maîtres ont besoin.

MORFUZ.

« Je baise la terre que vous foulez, et je me réjouis de pouvoir entrer dans tes Réaux (ici l'auteur joue sur le mot espagnol qui signifie à la fois camp et rèal, pièce de monnaie) et en sortir; demain j'emplirai

de réaux, non-seulement mon bissac, mon bonnet et mes bottines, mais mon gilet et ma culotte. »

Le dénouement se fait par le meurtre de Sisara. Il paraît sur la scène avec le clou que Jaël lui a enfoncé dans la tête ; et (chose peu probable) il a encore la force de débiter une tirade sur la honte d'être vaincu par des femmes.

Cependant, la Sagesse doit décerner une couronne à la femme qui la méritera le mieux. Ce n'est pas Débora qui l'obtient ; elle est proclamée la Femme forte; mais Jaël est l'image de celle qui, jouissant d'une conception immaculée, peut être appelée l'aurore d'un nouveau soleil.

A la vérité, Jaël jouit de cet honneur, moins pour avoir tué Sisara que pour avoir réservé dans ses greniers une provision de blé au peuple d'Israël. Je ne vois rien dans l'Écriture qui justifie cet éloge donné à Jaël. Caldéron ne l'a donc imaginé, à ce que je pense, que pour introduire à la fin du drame la Sagesse, présentant aux spectateurs le calice et l'hostie, le pain qui est la chair et le sang du Christ, et chantant,, avec les autres personnages : « Vive Jaël, elle est l'ombre de la pure et Immaculée conception, aurore par laquelle celle qui est toujours vierge amènera un nouveau soleil. »

CANTIQUE DE DEBORA

par LEFRANC DE POMPIGNAN

Dans ce cantique, La Harpe a loué la strophe suivante :

Une femme s'oppose à leurs progrès funestes; Mère de sa patrie, elle en sauve les restes Qui des fers d'un tyran ne pouvaient s'échapper. Dieu s'ouvre à la victoire une nouvelle voie ;

Le chef qu'il nous envoie A combattu sans arme et vaincu sans frapper.

Mais cette femme est-elle Débora elle-même, Débora la prophétesse, la femme qui juge Israël et qui l'a excité contre les Cananéens ; c'est ce que les vers de Lefranc n'expriment pas assez clairement.

Le texte porte :

« Les cités étaient mornes en Israël, elles étaient mornes jusqu'à ce que moi\e me fusse levée, moi lumière d'Israël. »

Après cette strophe, il n'y en a qu'une autre qui soit belle et bien versifiée :

Les débris de leur camp sont épars dans la plaine, Le torrent de Cison, dans ses gouffres entraîne

Les cadavres impurs dont ses bords sont couverts. Sous cet horrible poids sa course est arrêtée,

Et son onde infectée, Mêle des flots de sang à l'écume des mers.

Ce beau mouvement du cantique : « Alors les débris d'un peuple ont dominé les superbes ; le Seigneur a vaincu les forts; » n'a pas été rendu par le poëte français.

JEPHTE

Page 1