ARCAS
Et depuis quand, Seigneur, tenez-vous ce langage? Comblé de tant d'honneurs, par quel secret outrage, Les dieux à vos désirs toujours si complaisants, Vous font-ils méconnaître et haïr leurs présents?
Dans une scène plus importante , celle où la victime, apprenant son sort, présente ses supplications au père qui doit l'immoler, rapprochons les trois auteurs.
L'Iphigénie d'Euripide s'exprime ainsi :
« Suppliant à vos pieds , je n'ai pour ma défense que le titre de votre fille. Ne me ravissez pas le jour que j'ai reçu de vous, tandis que je puis en goûter la douceur, et ne me forcez pas avant le temps de voir la région souterraine des morts. C'est moi qui, la première, vous appelai du doux nom de père et que vous honorâtes du nom de votre fille ; c'est moi qui, passant la première dans vos bras, épuisai la tendresse paternelle par mille caresses réciproques.
Buchanan fait dire à Iphis :
0 mitte mater lacrymas carissima, 0 mitte questus, jurgia et convitia.
Et tu, Pater quse pectus anxium premit, Depone curam, nec meam propter necem Ultrô citroque verba commutaveris, Quod non volentem dura te nécessitas, Istùc coëgit, multa faciunt fidem, Mœstitia prsesens, pristina indulgentia, Et nullius mens criminis mini conscia,
Cur commereri debeam morlem à pâtre.
Quapropter istud quidquid est nécessitas, Quod cogit uîtro non recuso perpeti, Et quam parenti patriaeque debeo, Animam libenter reddo et illud ultimum.
Nil postulalura, genitrix, posthacrogo, Ne quid patri meâ causa succenseas, Neu sis molesta
Racine a tout à la fois imité Euripide et Buchanan :
Mon père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes pas trahi. Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien ; vous voulez le reprendre, Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis. Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente, Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance, Paraît digne, à vos yeux, d'une autre récompense, Si d'une mère en pleurs vous craignez les ennuis, J'ose vous dire ici, qu'en l'état où je suis, Peut-être assez d'honneurs environnent ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fut ravie, Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin, Si près de ma naissance en eut marqué la fin. Fille d'Àgamemnon, c'est moi qui, la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père. C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les dieux, Et pour qui tant de fois, prodiguant vos caresses, Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses.
La Clytemnestrc d'Euripide est moins furieuse que celle de Racine, mais elle emploie contre Agamemnon un argument poignant qui se retrouve dans Buchanan et dans le poëte français : « Allons plus loin, vous sied-il de n'aimer que le titre de général et de roi? Ne deviez-vous pas parler aux Grecs en père? Que ne leur disiez-vous : 0 Grecs, vous souhaitez d'aller à Troie , j'y consens. Que le sort décide qui de nous doit immoler sa fille. »
Dans Buchanan Storgé parle ainsi :
QuLclaustra dum revellit animée, dum latus, Mucrone saevo reserat et vitalibus, Haurit morantem sub profundis spiritum, Cupit videri, non eget solatio, Famam aucupatur liberorum à sanguine et Compensât aura sanctimonise scelus Seseque jactat laude parricidii.
Enfin, la Clytemnestre de Racine accuse de même Agamemnon :
Mais non, l'amour d'un frère et son honneur blessé, Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé. Cette soif de régner que rien ne peut éteindre, L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre, Tous les droits de l'empire en vos mains confiés, Cruel ! c'est à ces dieux que vous sacrifiez ! Et, loin de repousser le coup qu'on vous prépare, Vous voulez vous en faire un mérite barbare. Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier, De votre propre sang vous courez le payer,
Et voulez par ce prix épouvanter l'audace De quiconque vous peut disputer votre place.
C'est à Euripide qu'appartient d'abord le mérite d'avoir si bien distingué entre la tendresse paternelle et l'amour d'une mère.
La tragédie de Buchanan a moins de péripéties, même que celle d'Euripide. D'un bout à l'autre du drame Jeplité se lamente, mais n'éprouve pas un instant d'irrésolution.
Les hommes de cette époque faisaient reculer l'art plutôt qu'ils ne l'avançaient.
JEPHTE