TRAGÉDIE DE CLAUDE BOYER
Nous ne rappellerions pas ici cette mauvaise tragédie d'un pauvre poëte, si l'auteur n'avait été de l'Académie française , et si sa tragédie n'avait succédé à celle A'Esther sur le théâtre de Saint-Cyr.
On est pris de quelque indignation en voyant Boyer si content de lui-même. Il a choisi, dit-il, un sujet excellent, il a évité de se rapprocher iïlphigénie; il y a même, dans son avant-propos, un trait lancé contre Racine : « Quoique j'eusse lu dans une préface (la
préface à'Esther) que c'était une espèce de sacrilège d'altérer quelques circonstances tant soit peu considérables dans l'Écriture sainte, j'ai cru pouvoir me dispenser d'une règle si sévère par l'exemple de celui qui la donne.
Le plan de Boyer et sa poésie sont d'une faiblesse extrême ; il y a des traits ridicules. Ainsi, Axa, fille de Jephté, dit :
Ces effets éclatants des bontés du Seigneur,
Avec des traits de feu sont gravés dans mon cœur ;
A moi-même, cent fois, feu ai conté l'histoire.
Les chœurs sont d'une platitude remarquable ; enfin, tout cela est au-dessous du médiocre. Les vers les plus passables sont ceux-ci, que l'auteur a placés dans la bouche de Jephté :
Mais je hasarde tout par ces retardements.
Laisserai -je passer ces précieux moments
Où le Seigneur soutient ma vertu qui chancelle ?
Et qui m'assurera que sa main immortelle
Me fera surmonter, par les mêmes secours,
Ces révoltes du sang qui reviennent toujours?
Dieu, qui ne veut de nous que des dons volontaires,
Présentés par des mains fidèles et sincères,
Verra qu'avec un zèle inconstant, imparfait,
Je songe à retirer le présent que j'ai fait.
Du reste , Boyer a adopté le système qui réduit le sacrifice de Jephté à un célibat perpétuel pour sa fille; mais, pour atténuer encore cette douleur, il a
supposé que les lévites entrevoyaient les honneurs de la virginité dans l'avenir, et que toute la famille de Jephté partageait cette consolation; de sorte que, dans la tragédie de Boyer, Axa ne pleure pas sur la
montagne, et personne ne pleure du moins au
dénouement.
JEPHTE