LA CREATION
La création, c'est là un de ces sujets où, pins que jamais, l'esprit de l'homme devait s'efforcer en vain de lutter contre le génie de la Bible, contre cette simplicité sublime qui présente la production du monde comme une œuvre si facile à Dieu.
En France, le Paradis perdu de Milton fut ignoré longtemps ; la langue anglaise y était assez peu répandue. Il fut révélé par une traduction en prose de Dupré de Saint-Maur. Rollin, dans son Traité des études, en fit l'éloge, et combattit en peu de mots la pensée de Boileau, qu'un poëme épique ne pouvait naître d'un sujet chrétien.
C'est alors que madame du Boccage fit paraître un Paradis terrestre, imité du poëme de Milton, et dédié à sa mémoire. Un plaisant lança alors contre la femme-poëte l'épigramme qui suit :
Sur ton écrit, charmante du Boccage, Veux-tu savoir quel est mon sentiment?
Je compte pour perdus, quand je lis ton ouvrage, Le Paradis, mon temps, ta peine et mon argent.
Le public ne fut cependant pas de l'avis du satirique ; et non-seulement le poëme eut plusieurs édi-
lions, niais l'auteur fut admise dans plusieurs Académies et reçut partout les hommages des hommes de talent.
Évidemment , madame du Boccage a trouvé le poème de Milton trop long et trop excentrique pour le goût français. J'ai voulu, dit-elle, réduire en petit un grand et sublime tableau. Voyons comment elle l'a fait pour le récit de la création. Le passage est assez court pour le citer ici tout entier.
Bientôt de l'Éternel le Ciel entend la voix ;
Sa seule volonté règle la destinée.
Ma puissance, dit-il, par nul être bornée,
Ignorant le hasard et la nécessité,
Marque de l'univers l'espace limité,
Ici, pour remplacer celte troupe infidèle (1),
Créons un nouveau monde, une race nouvelle.
Terre, sors du chaos et nage dans les airs;
Lumière, en un instant éclaire l'univers ;
Que l'eau du firmament de la mer se sépare ;
De verdure et de fruits que la terre se pare.
Cieux, brillez, ornez- vous de globes lumineux ;
Que les jours et le temps se divisent par eux;
Oiseaux, remplissez l'air; naissez, peuples de l'onde;
Qu'en divers animaux la terre soit féconde;
Que l'homme existe enfin, et soit créé parfait ;
Qu'il règne sur ce monde. Il dit, et tout fut fait.
On voit que madame du Boccage a cherché à s'approcher de la précision de la Genèse ; mais si on la compare à ce modèle désespérant, on trouve encore
(t) Les anges rebelles.
dans ses dix-sept vers du vague et des détails oiseux, à peu près comme Rivarol trouvait des longueurs dans un distique. Il faut surtout blâmer ce vers,
Que l'homme existe enfin, et soit créé parlait.
qui rend si mal : Créons l'homme à notre image.
Toutefois, nous l'avouerons, nous trouvons que madame du Boccage l'emporte sur Milton, au moins pour la fidélité historique. D'abord, Milton fait donner à Dieu le fils, par Dieu le père, l'ordre de créer le monde :
Va, sépare d'un mot et le ciel et la terre;
L'abîme de l'espace était illimité,
Mais je le remplissais de mon immensité.
Je suis, rien n'est sans moi. Seul, de tout je dispose,
Produis, détruis, refais, agis, oume repose,
Donne au hasard des lois, à la puissance un frein,
Et mes commandements sont l'arrêt du destin.
Le père ordonne et le fils exécute ; il médite la création du monde, seconde faute du poëte qui nous éloigne de la simplicité de l'Écriture. L'appareil poétique continue. Les anges accompagnent la création de leur chœur céleste, ils voyagent dans les deux avec le créateur; enfin, Dieu prend son compas d'or, ce que je ne puis admirer non plus, et il dit au monde ce que le livre de Job lui fait dire à la mer :
— ÎU —
Monde, viens jusqu'ici ; tes bornes sont prescrites ; Reste dans ton enceinte et connais tes limites.
Le reste est une longue paraphrase de la Genèse, mais offre de grandes beautés. Le traducteur français, en parlant de la création de la lumière, a trouvé facilement cette fidèle interprétation :
Que la lumière soit, et la lumière fut (1).
Adam raconte à son tour à Raphaël la création de la femme. Dans Milton et dans madame du Boccage, Adam demande à Dieu une compagne. Cette demande n'existe pas dans la Genèse, où Dieu, comme il convient à sa grandeur, prend l'initiative de toute chose. Supposer qu'il a créé Eve à la demande d'Adam, c'est, cerne semble, dérober quelque chose à l'idée de sa toute-puissance. L'apparition de la femme est charmante dans le poëme anglais :
La Beauté dessina sa forme enchanteresse. Le ciel est dans ses yeux, sur son front la candeur ; Ses moindres mouvements ont un charme flatteur. La Volupté, l'Amour, l'essaim riant des Grâces, Composent son cortège et volent sur ses traces. Dieu puissant! m'écriai-je, éperdu, hors de moi, Le voilà donc enfin, ce bien promis par toi!
Madame du Boccage est restée bien inférieure à
(1) Ginguené {Décade philosophique), fait observer qu'elle appartient à Delille, et î.on à Milton.
Milton dans cetle description, qui cependant, ainsi que l'a fait observer une femme de goût (1) , appelait toutes les ressources et toute la délicatesse de son talent.
Milton représente ensuite la création accomplie. Dans un bel hymne, les anges et toutes les puissances du ciel célèbrent le jour du repos ;
Salul, ô Jéhovah! chantait le ciel en chœur.
Tu nous reviens plus grand que quand ton bras vainqueur
Foudroya la révolte et vengea ton empire.
Tu détruisais alors, et tu viens de produire.
Ton empire est sans borne, et ton pouvoir sans fin.
Contre un de tes regards, contre un trait de ta main,
Que pouvait, Dieu puissant, leur ligue ambitieuse?
En vain ils espéraient (espérance trompeuse) I
Décourageant la foi, refroidissant l'amour,
Séduire tes sujets et dépeupler ta cour.
Tu te lèves; soudain tes ennemis succombent;
Ton trône est agrandi de leurs trônes qui tombent.
Mais ta bonté, grand Dieu, tire le bien du mal.
Ce globe, qu'environne une mer de cristal.
Ce beau séjour de l'homme est ton heureux ouvrage ;
Placé si près du ciel, lui-même en est l'image.
Que son sein est fécond, son domaine étendu !
Qu'avec grâce, dans l'air, ta main l'a suspendu !
De quels feux rayonnants ta clarté l'environne !
De quels astres pompeux tu formes sa couronne !
Monde encore désert, mais dont peut-être un jour
Des êtres inconnus peupleront le séjour!
Par toi, renouvelant leurs voyages sans nombre,
La nuit succède au jour, et la lumière à l'ombre.
(1) Madame Vannoz.
Tu prodigues tes dons à ce jeune univers ;
11 a ses continents, son soleil et ses mers;
Digne empire de l'homme et son noble héritage,
De l'homme où ton amour a gravé ton image,
De qui la douce tâche et le sublime emploi
Est d'honorer son Dieu, d'obéir à son Roi,
D'asservir à ses lois, les airs, la terre et l'onde,
Noble vassal du ciel et souverain du monde!
De sa race divine, à jamais renaissants,
Ses fils, sur tes autels, feront fumer l'encens.
Que leur bonheur est grand, s'ils savent le connaître,
Et s'ils savent toujours obéir à leur maître !
David a chanté la création d'une manière sublime. Mollevaut (Chants sacrés) a reproduit ce psaume. Quelques-unes de ses strophes sont heureuses :
La terre chancelait dans sa course timide; Ton pouvoir l'affermit sur sa base solide
Qui brave tous les temps, Environna son corps d'une humide ceinture, Et mit pour diadème, au front de la nature,
Les grâces du printemps.
L'onde, aux plus hauts sommets, roulait sa folle audace. Ton courroux retentit, ta foudre au loin menace,
Et l'Océan pâlit.
Les vallons sont creusés, les monts lèvent leur cime, La mer frémit, s'arrête, et, dans son vaste abîme,
Tombe et s'ensevelit.
0 monarque des jours, soleil impérissable, Répands à longs flots d'or, d'une urne inépuisable,
Tes bienfaits éclatants!
Et toi, l'âme des nuits, ô lune solitaire, De tes molles clartés peins l'émail de la terre,
Et divise les temps.
Si c'est une imitation, c'est bien; mais si c'est une traduction, plusieurs traits de couleur locale y manquent.
« Les eaux servent à abreuver toutes les bêtes des champs ; les ânes .sauvages soupirent après elles dans leurs soifs; les arbres delà campagne sont nourris avec abondance, aussi bien que les cèdres du Liban, que Dieu a plantés, où les petits oiseaux feront leur nid (Genèse). »
Avant Mollevaut, Lefranc de Pompignau avait traduit ce psaume de la création. Cette traduction a été louée avec raison et habilement analysée par Laharpe, ce qui nous empêche de la reproduire ici.
Toute cette paraphrase de la création se résume en un beau vers de Racine :
L'éternel est son nom, le monde est son ouvrage.
ou dans ce vers et demi de Lamartine,
De ses puissantes mains
Il a laissé tomber le monde et les humains.
N'oublions pas, toutefois, que le même poëte nous a donné des vers magnifiques sur la création.
Ecoutez, Jéhova s'élance
Du sein de son éternité.
Le chaos endormi s'éveille en sa présence; Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance
Repose sur l'immensité.
Dieu dit, et le jour fut ; Dieu dit, et les étoiles De la nuit éternelle éclaircirent les voiles.
Tous les éléments divers,
A sa voix se séparèrent ;
Les eaux soudain s'écoulèrent
Dans le lit creusé des mers;
Les montagnes s'élevèrent,
Et les aquilons volèrent
Dans les libres champs des airs.
Sept fois, de Jéhova, la parole féconde,
Se fit entendre au monde, Et sept fois le néant à sa voix répondit; Et Dieu dit : Faisons l'homme à ma vivante image. II dit, l'homme naquit : à ce dernier ouvrage Le Verbe créateur s'arrête et s'applaudit.