RUTH
par FLORIAN.
Floriau a mis en vers l'églogue de Ruth. Ce sujet, du reste, convenait bien à son genre de talent.
La Bible, avant d'arriver au livre de Ruth, nous a montré les modèles des plus sublimes vertus. Dans Abraham, le patriarche, le modèle de tous, l'obéissance à Dieu poussée jusqu'au sacrifice d'un fils unique ; dans Moïse, le citoyen courageux ; dans Joseph, l'amour filial, la résignation au malheur, le pardon des offenses. Ici, ce sont les vertus de deux femmes, de Ruth et de Noëmi. Noëmi a perdu son époux et ses fils qui, peut-être, ont été punis d'avoir pris des épouses étrangères ; Noëmi ne s'abstient pas de pleurs et de gémissements; mais, ne trouvant de consolation que dans la pensée de revoir sa patrie, elle n'exige pas que les femmes de ses fils l'y suivent. Elle leur en représente même les inconvénients ; l'une d'elles, en effet, renonce à son dessein, mais Ruth y persiste; sa consolation à elle, c'est d'associer son malheur à celui de sa belle-mère, qu'elle a pleinement adoptée; c'est, autant qu'elle le pourra, de soulager sa misère ; c'est de veiller sur ses infirmités. Dieu applique à cette Moabite la récompense qu'il
— 1\h — donnait aux Juifs vertueux ; elle trouve dans Booz un prolecteur, un époux; elle donne le jour au grand David.
Toutes les fois que Florian délaye les sentiments et les paroles de la Bible, sa poésie laisse des regrets ; mais dans plusieurs passages, sa concision rend bien le texte du livre saint :
Je retourne en Juda, /mourir où je suis née,
sentiment profond qui ramène le vieillard vers le lieu de sa naissance et lui fait demander sa tombe près de son berceau l
Votre peuple est mon peuple, et votre Dieu mon Dieu,
dit Piuth à Noëmi. C'est bien là le dépouillement de la femme qui s'exile et qui ne réserve rien de ses anciens attachements.
Mais lorsqu'il raconte l'entrée dans Israël, Florian a placé un détail qui n'est pas fidèle. 11 suppose qu'en voyant les plaines couvertes de blé, Noëmi se livre à la joie. Non, ce ne sont pas là ses émotions. Florian lui-même se dément quelques vers après :
Nommez-moi malheureuse et non pas Noémi,
dit celle-ci à ses amies.
Un reproche plus grave que mérite Florian, c'est
celui d'avoir omis une partie du récit de la Bible. Noëmi a reconnu la parenté de Booz avec Ruth. Elle a conseillé à Ruth d'aller se coucher aux pieds de Booz; Rutta obéit; et Booz, la trouvant ainsi couchée à ses pieds, comprend ce langage et ses devoirs de parent; mais, par respect pour les droits d'un parent plus proche, par respect pour les lois, il n'épousera la jeune femme que si le parent plus proche y
consent.
Florian n'a pas vu que tout cela était chaste et pouvait être chastement rendu, et il s'ensuit que la physionomie de Booz et ses vertus sont imparfaitement tracées ; nous ne sommes plus dans Israël, nous sommes en France.
Mais peut-on jamais plaire avec des cheveux blancs? dit le vieillard à la jeune femme ;
A cette fête, hélas! nous n'aurons pas l'amour.
C'est ainsi qu'on parlerait dans une comédie moderne.
Florian a terminé l'églogue par une dédicace au duc de Penthièvre, qui méritait bien cet hommage. Il le compare à Booz. Plût à Dieu que la poésie eût toujours aussi légitimement acquitté la dette de la reconnaissance !
11 paraît qu'après le succès tVEsther, à Saint-Cyr,
on avait pensé que Racine traiterait, pour les jeunes pensionnaires, le sujet de Ruth. M'ne de Sévigné écrivait : « 11 aura de la peine à faire mieux qnf Esther; il n'y a plus d'histoire comme celle-là. C'était un hasard, un assortiment de toutes choses, car Judith, Booz et Ruth ne sauraient rien faire de beau. »
En effet, Racine, qui voulait faire une tragédie et non pas une églogue, composa Aihalie.