‹ La poésie devant la BibleChapitre 56 sur 120 · IDYLLE ALLEMANDE EN TROIS PARTIES, PAR MADAME · texte numérisé non relu

IDYLLE ALLEMANDE EN TROIS PARTIES, PAR MADAME

CAROLINE PICKLER

Le livre de Ruth forme-t-il une idylle ? Question oiseuse que nous ne traiterons pas. Mais, au moins, est-il bien certain qu'il n'offre pas un roman, et c'est ce qu'en a fait Madame Pickler, poëte de talent, auteur de romans que nous supposons agréables, et qui s'est ici laissée entraîner par l'habitude de faire ses héros

amoureux. C'est, eu effet, le caractère que Madame Pickler a donné à Ruth etàBooz. Non-seulement elle a fait Booz amoureux de Ruth, mais elle a fait Ruth amoureuse passionnée de Booz, épiant son sommeil, lui tressant des roses sur la tête, au risque d'ensanglanter ses doigts, enfin recevant avec tendresse le premier baiser de son fiancé qui ne l'est pas encore, car il n'est pas certain que l'héritier qui a droit à la main de Ruth l'abandonne à Booz.

Tout cela est du goût allemand et ne peut réussir en France, surtout près de ceux qui lisent respectueusement la Bible, et ue veulent point y mêler des sentiments et des scènes qui lui sont étrangers.

Ce n'est pas une raison pour condamner entièrement le poëme de Madame Pickler, qui offre des tableaux touchants, des pensées élevées ou gracieuses.

Le début du poëme, le retour de Noëmi dans sa patrie, intéresse le cœur et plaît à l'esprit.

« Je te salue, vallée ombragée de palmiers, et vous, collines qui vous abaissez de là haut eu pentes verdoyantes dans la plaine ; je vous salue avec larmes, je vous bénis, collines ! Je te bénis, terre de mon pays. Oui, c'est derrière ces hauteurs qu'elle s'étend, et bientôt, dans un instant, mon œil l'apercevra. Hélas ! en quel état dois-je te revoir, après des années de séparation, et qu'il est différent de celui où je te quittai autrefois ! J'étais alors une femme dans

la fleur de l'âge, appuyée au bras protecteur d'un grand, d'un incomparable mari, et suivie de deux charmants enfants, mes fils, semblables à deux cèdres qui croissent sur les hauteurs du Liban ; je n'entendais alors que louanges, que félicitations. C'est ainsi que je me dirigeai vers Moab. Cruel Moab! tu m'as enlevée^ et tu me retiens tout ce qui m'était cher sur la terre. C'est dans tes tristes sépulcres que sont couchés près de mon mari vénéré, mes deux fils, de si bel le espérance. Et maintenant, devenue veuve, sans enfants, délaissée, dépouillée, je reviens solitaire mourir aux champs de mon pays ! 0 Bethléem Juda ! cher lieu de ma naissance, où, pour la première fois, mon époux se montra à moi dans l'éclat de la jeunesse, où nos pères ont passé leur vie, où la majesté de Jéhova s'est rendue visible, où doit un jour s'accomplir la grande promesse, ô Juda ! si quelque vif désir peut émouvoir un cœur déjà mort, c'est celui de te revoir et de reposer auprès de mes pères, dans la terre sanctifiée. (1)*

C'est ainsi que Noëmi saluait sa patrie en versant des larmes et le cœur pénétré d'une amère douleur.

La peinture de l'isolement des trois femmes, Noëmi, Orpha et Ruth, après la mort de leurs maris, est frappante. Il est difficile de mieux exprimer la stupeur où nous jette la perte des objets aimés :

(1) Traduction inédite.

« Alors dans la maison, devenue comme un désert, dans ces vastes appartements silencieux où les objets aimés n'apparaissaient plus, où le son connu de leurs douces voix ne venait plus frapper les oreilles, où il n'y avait plus d'adieu amical, ni de retour joyeux, tout était douleur, tout était effroi pour les délaissées. »

Nous citerons encore comme une preuve du talent de Madame Pickler, l'impression produite par Booz sur ses moissonneurs, et sa première rencontre avecRuth:

« Une haute stature pleine de dignité, un aspect mâle qui ne présente plus les grâces de la jeunesse, mais la noblesse et la vigueur, tel est Booz. En s'avançantdans les rangs des moissonneurs, il salue à droite et à gauche avec l'expression de la bonté, et sur ces visages brunis par le soleil se dessinent le sourire et la satisfaction, à mesure que le doux regard du maître

et son gracieux salut s'adressent à eux Il avait

parcouru les rangs, lorsqu'à l'extrémité son regard tombe sur Ruth, qui rougit, et, en l'apercevant, il s'arrête ; elle baisse les yeux et le salue avec modestie. 11 se sent saisi d'un mouvement involontaire, qui le porte à s'incliner plus profondément et plus respectueusement devant cette figure. »

En résumé, ce poème se place à côté de celui de Gessner et fait honneur à Madame Pickler, ainsi qu'à la littérature allemande.

SAMSON AGONISTES

Page 1