PAR LE TASSE
11 a fallu toute l'abondance italienne, il a fallu particulièrement le luxe d'imagination du Tasse, pour paraphraser en quatre ou cinq mille vers les paroles de la Genèse qui contiennent la création. L'esprit brillant de l'auteur, qui revêt les objets de couleurs éclatantes, ne suffit pas pour dissimuler la longueur de ce poëme, dout la division est fatigante d'uniformité, mais dont les détails sont souvent ma-
gnifîques de poésie. Par exemple, la description du phénix est charmante ; mais l'histoire de cet oiseau fabuleux, et qui par là même ne devait pas figurer ici, n'occupe pas moins de trois cents vers. Cette fable n'est pas la seule qu'ait adoptée le Tasse. Comme poëte, il aurait son excuse, si la matière était moins grave et s'il n'avait la prétention de la traiter en philosophe. C'est comme philosophe qu'il condamne l'astrologie. Le passage est assez curieux pour être cité; il prouve que l'Italie, au seizième siècle, était plus avancée sur ce point que beaucoup de grands seigneurs de France au milieu du règne de Louis XIV. D'ailleurs, ce morceau est digne du Tasse. Il offre un heureux mélange de plusieurs tons:
« Et, maintenant, riez de leurs folies. Si, lorsque vous êtes nés, le soleil n'occupait pas sa maison du Bélier, à l'époque où les jours sereins sont de même durée que la nuit, ou celle de la claire Balance, sachez que les mœurs des hommes se règlent sur les mœurs des bêtes féroces et des troupeaux immondes. Ainsi, la nature humaine devient non pas seulement une nature immonde, mais une nature bestiale ! Le ciel est le séjour, l'origine de cette nature ! Le ciel dépend de lourds et sales troupeaux ! et les sphères célestes sont sujettes des animaux terrestres ! 0 sotte, ô impudente science humaine qui gonfle l'homme d'un vain faste et d'un superbe orgueil! tu es sem-
— 3.0 — blable à la toile d'araignée. A peine a-t-elle enveloppé dans son tissu l'aile de la mouche importune, si un poids plus grave s'appesantit sur elle, elle se rompt et tombe en morceaux. 0 qu'il plaise à celui qui lie et qui délie toute chose, à celui qui rompt les pièges du péché et qui délivre les âmes de ses nœuds, ô qu'il lui plaise, à lui qui aime tant une volonté libre, don céleste, don divin et qui n'est pas sujet aux signes du ciel, qu'il lui plaise de déchirer la toile fragile des tromperies antiques, et d'aider de son poids sublime le libérateur des esprits abusés! Sachons bien que, dans le cours continu des six planètes errantes qui reviennent à leur centre, chacune par un cours plus lent et plus rapide, tantôt elles s'exposent ensemble aux regards, tantôt elles se dérobent et se cachent à la vue, et qu'elles forment dans leurs prisons étoilées des figures si diverses, qu'une erreur d'un moment sur leurs progrès devient à la fin une erreur infinie. Que le ciel change en un instant, que mille aspects se confondent tout à coup dans un seul, pourquoi chaque jour ne naîtra-t-il pas un roi ? Pourquoi , au père dans le royaume paternel, succédera-t-il un fils né dans un climat tout différent, sous un autre astre, sous une autre figure du ciel? Pourquoi tous les rois, tous les grands ne retrouvent-ils pas dans le ciel, à la naissance de leurs fils, la royale figure, le royal aspect? Pourquoi, pour les produire, ne choisissent-ils pas
l'heure opportune? et pourquoi ne demandent-ils pas conseil au\ étoiles sur la postérité qu'ils désirent? Le ciel offrait peut-être cet heureux aspect lorsque naquit Gigès, qui de roi devint esclave? ou Servius, qui de la cité monta au trône? Que dirons-nous de Persée, du fier Jugurlha et des autres rois dont la présence honora les triomphes romains? Naquit-il sous le même signe, le malheureux Auguste pris par le roi des Perses, et cet autre enchaîné par l'orgueil des barbares? Mais voyons ce qui tranche toutes ces questions. Pourquoi seraient-elles vaines, les lois les plus sacrées? Pourquoi seraient-ils vains, les jugements qui honorent la vertu et infligent au vice sa peine et son mépris ? Si les grands principes des œuvres justes et injustes ne sont pas en nous-mêmes, s'ils viennent d'ailleurs, le voleur n'est plus un voleur, son vol n'est plus un crime ; le meurtrier qui frappe n'est plus injuste ; la main de l'un n'a pu s'abstenir de l'or, la main de l'autre, du fer ; elles étaient poussées par un destin ennemi. Les enseignements, les arts, les efforts sont inutiles. En vain le laboureur trace-t-il le sillon avec sa charrue, en vain l'agriculteur dompte-t-il la terre avec le râteau, avec la bêche, en vain aiguise-t-il la faulx recourbée, si la colère du ciel ne veut pas que la moisson mûrisse, si telle est la volonté du destin. En vain le navigateur traverse-t-il le Pont-Euxin, la mer Caspienne, si c'est le destin qui donne ou dispense les richesses.
Et celte antique espérance des fidèles, cette aspiration invincible au royaume du ciel pourrait donc périr? Le juste ne recevrait pas sa récompense ! l'impie sa peine ! Ah ! ne croyons rien de semblable, et ne craignons pas que le ciel ne réserve pas aux bonnes œuvres la palme et la couronne (1). »
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que celui qui gourmandait ainsi la raison humaine était depuis vingt ans en proie à la folie.
Sa paraphrase de la Genèse fut composée sous le patronage du pape Clément VIII, dont l'éloge y revient souvent, mais n'y revient pas toujours de la manière la plus heureuse. En voici un exemple : le Tasse appelle l'Éternité la huitième journée, et il s'écrie : .< N'est-il pas bien convenable que Clément VIII éclaire les cœurs et les esprits rebelles ou ténébreux sur le huitième jour où brillera la divine lumière? »
En vérité, le pontife adressa au poêle un compliment plus ingénieux, lorsqu'au jour de son triomphe à Rome il lui dit, en venant à sa rencontre : « Venez honorer cette couronne qui a honoré tous ceux qui l'ont portée avant vous. »
Je ne sais si La Fontaine a connu le poëme du Tasse, mais la moralité de sa fable l'Horoscope offre une analogie parfaite :
Je ne crois pas que la nature, Se soit lié les mains et nous les lie encor Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort.
Il dépend d'une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps, Non des conjonctions de tous ces charlatans. Ce berger et ce roi sont sous même planète: L'un d'eux porte le sceptre, et l'autre la houlette.
Jupiter le voulait ainsi.
Qu'est-ce que Jupiter? Un corps sans connaissance.
D'où vient donc que son inlluence Ayit différemment sur ces deux hommes-ci? Puis comment pénétrer jusques à notre monde?' Comment percer des airs la campagne profonde, Percer Mars, le Soleil et des vides sans fin? Un atome la peut détourner en chemin.
Où l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope !
L'état où nous voyons l'Europe, Mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu ; Que ne l'a-t-il donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su. L'immense éloignement, le point et la vitesse,
Celle aussi de nos passions,
Permettent-ils à leur faiblesse De suivre pas à pas toutes nos actions? Notre sort en dépend; sa course entresuivie, Ne va, non plus que nous, jamais d'un même pas.
Et ces gens veulent, au compas,
Tracer le cours de notre vie.
Ces vers ue sont pas des meilleurs de Lafontaine, et sont bien inférieurs à ceux du Tasse sur le même sujet.
Nous parlerons plus lard des Autos sacramentelles, de Caldérou de la Barca ; mais, dès a présent, je désire enregistrer ici qu'un de ces autos (que j'ai vai-
— ;u — Dément recherché) était intitulé la Créai ion du monde. Il s'y rattache une anecdote peut être apocryphe, mais, en tout cas, assez plaisamment racontée. Un jour qu'on représentait cet aulo, Philippe IV faisait le rôle de Dieu et Caldéron celui d'Adam. Le poëte, emporté par sa verve, récitait une longue description du Paradis, à la manière des hors-d'œuvre qui entachaient ses meilleures comédies. Le roi se mit alors à bâiller d'une si effroyable façon, que Caldéron, s'interrompant, lui demanda ce qu'il avait. «Vive moi! (pour vive Dieu) répliqua Philippe, je me repens d'avoir créé un A.dam si bavard. »
ADAMUS EXUL