‹ La poésie devant la BibleChapitre 72 sur 120 · TRAGÉDIE ITALIENNE, DE BETTINELLI, PÈRE JÉSUITE · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE ITALIENNE, DE BETTINELLI, PÈRE JÉSUITE

Bettinelli, écrivain élégant et ingénieux, a fait précéder ses tragédies d'une préface dans laquelle il expose une poétique plus faite peut-être pour les Jésuites que pour d'autres auteurs dramatiques. Il ne se dissimule pas la difficulté qu'éprouve un prêtre à composer un drame. « Nous ne pouvons, dit-il, employer ni les rôles de femme ni les intrigues amoureuses; car, dans une pareille occasion, nous ne devons connaître l'amour ni trop ni trop peu. » Toutefois, on voit que Bettinelli ne désespère pas de faire une tragédie intéressante. Après s'être élevé avec raison contre les drames monstrueux que présentait alors la scène française, et qu'il désigne sans les nommer, mais qu'on reconnaît facilement, par exemple, Gabriel le de Vergy, il proclame que le mérite d'une tragédie est surtout dans la simplicité de l'action, voisine de la simplicité grecque, et dans l'excellence du style auquel il trouve que les auteurs contemporains ne donnent pas assez de soin.

Bettinelli a choisi l'histoire de Jonathas comme un modèle d'action simple. « Je m'étonne, dit le père

jésuite, que presque personne n'ait traité ce sujet dont le héros est coupable jusqu'à un certain point, mais ne l'est pas assez pour ne pas exciter d'intérêt. »

Mais il faut convenir aussi que l'action de Bettinelli est un peu trop simple, et qu'il a eu de la peine à en remplir cinq actes. Dieu ratifiera-t-il ou non la condamnation de Jonathas que Saiil a prononcée en vertu de son serment? Tout le drame se passe à consulter le prophète Samuel, qui tantôt se prononce pour la mort de Jonathas et tantôt fait espérer que Dieu s'apaisera.

L'auteur a bien fait quelques efforts pour compliquer un peu le drame. Il a introduit trois personnages nouveaux ; l'un est Abinadab, ami chéri de Jonathas, et qui va jusqu'à braver Saiil pour sauver la vie de son ami. C'est même lui qui soulève les soldats et provoque les cris du camp contre la mort du héros. Un autre personnage est Abner, père d'Abinadab, animé de sentiments tout contraires. Abner a prétendu à la couronne d'Israël et s'est vu supplanter par Saiil: premier sujet de douleur; ensuite, il voit sa gloire militaire effacée par celle de Jonathas : autre cause de ressentiment. Enfin, il contraste avec les autres personnages, qui tous gémissent sur le sort de Jonathas, et tout ce qu'il peut faire, c'est de ne pas s'en réjouir.

Bettinelli n'a donc réussi que dans une des deux

parties de la tragédie, essentielle à ses yeux, le style.

Partisan déclaré de Racine, il ne dissimule pas qu'il a fait plusieurs emprunts à la tragédie iïlphigénie. Jonathas joue à peu près avec Saiil le même rôle qu'Iphigénie avec Agamemnon.

La scène où Saiil apprend à Jonathas son destin est fort remarquable. Le dialogue en est beau.

JONATHAS

« Pourquoi me fuir, mon père ? Arrêtez un moment, ne me refusez pas un regard de pitié. Etes-vous inquiet du silence de Dieu, et n'est-il pas vrai, comme on me l'a dit, qu'il va bientôt le rompre? Je viens de prier auprès de l'arche sainte.

SAUL

« Dieu! il ignore tout!

JONATHAS

« Votre fils ne pourra-t-il avoir un regard ou un mot de vous?

SAUL

« Hélas ! que ne suis-je sans voix»

JONATHAS

« Mon père, calmez votre douleur. Dieu est bon, ne craignez pas ; nous connaîtrons bientôt son oracle.

SAUL

« Que n'a-t-il gardé le silence !

JONATIIAS.

« Votre douleur ne se soulagera pas si elle ne s'exhale.

SAUL

« Dis plutôt qu'elle augmentera si je parle.

JOIVATIIAS.

n Ainsi, vos ennemis resteront impunis.

SAUL

« La victoire ne sera funeste qu'à nous seuls.

JOIVATIIAS.

t Comment! ne voulez-vous pas célébrer un sacrifice la nuit prochaine?

SAUL

■ Ne parle pas de sacrifice, mon fils.

JONATHAS

« Vous ne voulez donc pas que j'y prenne part?

SAUL

«. Tu n'en prendras que trop.

JONATHAS

« Je ne comprends pas...

SAUL

« Parlerai-je?me tairai-je? 0 Jonathas, ô mon fils !

JONATHAS

a Poursuivez, expliquez-vous.

SAUL

« Je ne le puis. Adieu. (1) »

(1) Traduction inédite.

SaUl se détermine à révéler à Jonathas son malheur.

t 0 mon fils, ô toi qui bientôt ne le seras plus! Le ciel est conjuré pour nous perdre, et il veut punir sur toi la faute dont, hélas ! je suis seul coupable. Le sort le veut ainsi, et l'urne a prononcé.

JONATHAS

a Quelle peine m'inflige-t-on?

SAUL

o Àh! mon fils, pourrai-je jamais te survivre?

JONATHAS

« Ainsi, c'est la mort

SAUL

« 0 mon Jonathas ! j'ignore par quelle fatalité le ciel veut ta condamnation, mais il te condamne aujourd'hui.

JONATHAS

« Quelle faute grave ai-je donc commise?

SAUL

« Moi-même, je te demande quel est ton crime. Mon fils, qu'as-tu fait?

JONATHAS

« Hélas ! ta défense et ton serment étaient ignorés de moi. Je poursuivais les Philistins à travers les bois. Accablé par un long jeûne et tombant de lan-

gueur, a peine si j'ai goûté un peu de miel sauvage; voilà ma faute, et je meurs pour si peu! »

Cette plainte est celle de Jonathas dans l'Écriture ; mais Fauteur l'a rendue moins touchante, parce que, dès la sixième scène du premier acte, Samuel, sans dire à Jonathas quelle serait sa peine, lui a révélé qu'il serait puni pour avoir condamné hautement les ordres de sou père.

Page 1