‹ La poésie devant la BibleChapitre 74 sur 120 · OU LES MALHEURS DU ROI DAVID · texte numérisé non relu

OU LES MALHEURS DU ROI DAVID

par COWLEY

IGoG.

Cowley composa ses premiers vers à treize ans. On assure que lorsqu'il sortit du collège de Cambridge, il avait en portefeuille les quatre chants de sa Davideïde, les seuls qu'il ait laissés. En effet, les défauts

de ce poème sont les défauts de la jeunesse, l'endure, la redondance, des hardiesses qui ne sont pas toujours heureuses. Nous n'admettrons donc pas tous les éloges que lui a donnés son apologiste Glifford ; mais nous regarderons ces éloges comme mérités en quelques parties.

Voyons d'abord le plan du poëme demeuré incomplet.

David est introduit à la cour de Saul et déjà l'époux de sa fille Michol. L'harmonie règne entre David et Saiil. Le démon en est jaloux, et sa fdle, l'Envie, dont la description est plus répugnante que pittoresque, sort de l'enfer, et, sous les traits de Benjamin, apparaît à Saûl pour réveiller toutes ses mauvaises passions. Au contraire, Dieu, du haut du ciel, envoie à David un ange qui le prévient du danger qu'il court, mais lui prédit qu'il y échappera. David joue de la harpe pour calmer la fureur de Saiil. Il n'y réussit pas. Saul cherche à le tuer d'un coup de lance. David fuit. Saiil le fait poursuivre par ses gardes. Pieuse fraude de Michol. Cet endroit est un des plus agréables du poëme, et nous avons l'avantage de pouvoir le donner ici en vers latins , qui sont de Cowley lui-même, traducteur du premier chant de son poëme :

întereà Micholi Jessides multa timenti, Multaque ploranti cuvisque decentibus œgrœ

(Namque oculis plus illa suis, plus lumine cœli

Dilexit, non ipsa minus dilecta, maritum)

Facta refert et parva sui discrimina lethi.

Forte super Mieholis dotalia tecta, ubi et liortus

^Ethereus mira florebat pensilis arte,

Parvum ubi multa nemus pendebat citrea malus,

Quamque dédit lucem cœli vicinia, flavis

Reddebat pomis, ut solis lumina, stellae.

Lenti incedebant manibusque oculisque plicatis

Plurimaque alloquio lenibant tristia dulci

Cum Michole (visus nam plusquam aquilinus amantum est)

Heul veniunt diri, veniunt, exterrita clamât,

Carnifices, equitum video agmen equosque frementes,

Audio ; clarescunt mediis in frontibus arma

Sœvaque per densam transmitluni fulgura silvam.

Toile gradum citus et propera; fuge quolibet, inquit

Ne morere. 0 conjux, fuge, dictis otius adsunt...

Quid nos, quid vinclo junxit pater ipse jugali

Voce vocans in sacra Deum populumque libentem

Bis certum meruisse niliil prseputia crédit?

Ingratus ! sudor, sanguis, bellique labores

Dos tibi noster erant, tùm pleno uberrima fonte

Discurrit, vocisque vicem pia lacryma servat.

Mox iterùm : Nil eflîciet, per aperta fenestrse

Hinc te demittam incolumen, tu quà via casca,

Arripe iter, fuge, mi conjux, non haec tibi dico

More meo, invisa est tua jam prsesentia primum.

Ille refert contra, o cunctis prestantior una

Conjugibus ! Michole dictorum plurima molli

Occupât amplexu et raptim multa oscula turbat

Dum lacrymas luctùs ac gaudia miscet amoris :

Parce, ait, incassùm pretiosa effundere verba

Aspice quanta tuœ tristis vicinia mortis.

Ergô alacer paret dictis, haec callida lecto

Jessidse statuam, mira factam arte reponit

Jamque manus juvenum sese in penetralia fundit.

Dedignata moram sceleris jamque ensibus ipsum

Ulum ipsum exposeunt et verba haud mollia jactant

At Micholc laudanda parât mendacia contra

Docta piain fraudem ac dives Hralïefibas annis

Flet scinditque comas et luclisono ululatu

Tecta replet, tum sic bene ficto peclore fatur!

Quid facitis? Quem vos prohibetis vivere duri,

Huic ipsam misero mortem et sua i'ata negatis!

Quseritis exitium Jessida;! parcite voLis.

Nil opus est scelere; ardentis vis improba morbo

Jam dudura inservit patri et vos esse nocentes

Non sinit, ecce illum jam dudum lingua oculique

Deiîciunt, tantam frustra quid perditis iram?

Non mortem, nec vos, nec vestros sentiet enses.

Si vos innocui sitis urget tanta cruoris

(Me miseram ! ) tacite ut lubet et satiate furorem

Nec faciet bfevis bora minus, nec tempore longo

Restabo infelix. Tum lumina jussa decoro

Imbre madent miserosque oculis dolor adflat honores.

0 quem non luctus Domina? que potentia formai

Viribus admixtis frangent ! turba impia discit

Credere jam prîmùm et miserescere. Linquere imestam

Tristis et ipsa domum properat. Statua ipsa recumbit

Fascialisque voluta caput stratoque sepulta

Purpureo atque refert morientis mortua vultum.

Lugentes famuli circùm actique ministrant

Et medicinalis pandantur fercula pompai.

Triste ornamentum mensœ ! dat et arte locata

Horrorem obscurum non clara lucerna cubili.

Scilicet ipsa fa vent fraudi et super omnia, numen.

« Cependant, au milieu des pleurs et des gémissements de Micliol, de Michol qui aime son époux plus que ses propres yeux, plus que la lumière du ciel, David lui raconte ses dangers et le faible intervalle qui l'a séparé de la mort. Michol se promenait sur le toit de sa maison dotale. Un jardin suspendu

dans les airs était tout parfumé de l'odeur d'un bois de citroniers qui, rapproché du ciel, réfléchissait sa lumière comme les étoiles réfléchissent celle du soleil. Les deux époux marchaient les mains entrelacées et les regards fixés l'un sur l'autre. Ils charmaient leur tristesse par un doux entretien. Tout à coup Michol (le regard d'une amante est plus sûr que celui de l'aigle): « Hélas ! s'écrie-t-elle effrayée, ils viennent, ils approchent, tes cruels bourreaux ! Je vois la troupe des cavaliers; j'entends les hennissements de leurs chevaux, leurs armes brillent au milieu du feuillage et sont comme des éclairs dans l'épaisseur des bois. Hâte-toi, cher époux, fuis, ne demeure pas un moment de plus. Voilà donc comme mon père se souvient de nous avoir unis lui-même par le nœud conjugal, et d'avoir interrogé Dieu au milieu du peuple joyeux de notre union ! Voilà comme il récompense tes services guerriers, l'ingrat! Tes sueurs, ton sang, tes périls furent ta dot. » En parlant ainsi son cœur déborde et les larmes étouffent sa voix. Puis elle reprend : « Ses ordres seront vains ; je te sauverai ; tu descendras par cette fenêtre. Fuis par ce chemin obscur ; fuis, cher David. Hélas ! je te le dis pour la première fois, ta présence me pèse. — 0 la meilleure des épouses, lui répond David. » Mais elle arrête son discours par un doux baiser. « Ménage, lui ditelle, de précieuses paroles ; songe à la mort qui menace de près. » David obéit. Alors Michol place dans

le lit une statue, chef-d' œuvre de l'art, qui représente son époux. Cependant la troupe des guerriers se répand déjà dans la maison ; elle se hâte pour le crime : leurs épées cherchent David , et leurs paroles sont des paroles de sang. Mais Michol s'arme contre eu* d'un pieux mensonge. Elle sait employer les ressources des femmes : elle pleure, elle arrache ses cheveux, elle remplit la maison de ses profonds gémissements et, dans son adroite dissimulation, leur tient ce langage : « Que faites-vous, cruels, vous enlevez à ce malheureux sa mort môme ! Vous voulez la perte de David ; épargnez- vous ce souci : votre crime est inutile. Une fièvre ardente ne sert que trop bien mon père ; elle ne vous laisse pas le temps d'être coupables : la parole et la vue ont abandonné mon époux. Ne perdez pas vos coups : la mort, vos épées et vous-mêmes, il ne sentirait rien. Si vous avez cependant à ce point soif d'un sang innocent, malheureuse que je suis, satisfaites vos désirs furieux. Que sera-ce qu'une heure de plus ou de moins ? Aussi bien, je n'y survivrai plus longtemps. » Elle verse des pleurs qui l'embellissent et se pare de sa douleur. Quel pouvoir n'ont pas les pleurs d'une femme jeune et belle ! La troupe des impies la croit et s'attendrit, science nouvelle pour eux. Michol s'empresse d'abandonner la maison d'affliction. La statue est dans le lit, la tête enveloppée de bandelettes ; on l'entoure d'un linceul de pourpre, et la statue inanimée représente à mer-

veille un mourant. Des mets sont placés sur la table mortuaire. Le lit se trouve dans une savante obscurité : tout favorise la fraude et Dieu la favorise avant tout (1). »

Cette scène est agréablement traitée. Je n'y trouve qu'un défaut, c'est que l'auteur a ajouté à l' Écriture- Sainte.

Dans la Bible, la feinte de Michol s'arrête à la maladie de David. Cowley l'a conduite jusqu'à la supposition de sa mort.

Cowley retrace ensuite l'amitié de Jonathas pour David et la colère qu'elle excite chez Saiil. Jonathas guide David dans sa fuite. David tombe endormi sous un arbre. Une vision céleste lui annonce toute la gloire de son avenir. A. son réveil, l'ange Gabriel vient converser avec lui sous une forme humaine et lui confirme la réalité de sa vision.

David prend sa course vers Nob, où il s'entretient avec le grand-prêtre ; de là il se rend à Gath, déguisé. Il est découvert et conduit à Achis, roi des Philistins. Il contrefait l'insensé, trompe ses ennemis et fuit à Adullam : il y est bien reçu par le roi des Moabites, ennemi des Philistins. Le roi désire que Joab, l'un des principaux compagnons du fugitif, lui raconte l'histoire de David. Joab

Traduction inédite.

satisfait à ce désir : il décrit Goliath et son défi , l'arrivée de David au camp des Israélites ; il rapporte les discours de David cl de Saiil.

On y retrouve bien le pieux héroïsme de l'envoyé de Dieu :

« Grand prince, dit David, ne laissez pas plus longtemps émouvoir votre cœur par les bravades impies de cet enfant de Gad; la main de David suffît pou * lui ôter la parole. Ne craignez pas ; les blasphèmes le conduisent à la mort. Il s'enivre de la vaine idée de sa propre puissance ; mais ce n'est pas nous qu'il a défiés pour le combat, c'est le ciel. Dieu ne permettra pas que la force d'un homme qui s'enorgueillit balance vos justes droits. Goliath paraît un roc inébranlable ; mais , grand Dieu ! nous savons que les rochers s'ouvrent à ton commandement. Cette âme. qui maintenant anime ces larges membres, va fuir par une faible blessure, et celui qui maintenant ose défier le ciel sera bientôt en proie aux oiseaux du ciel.

« Ne craignons pas la force humaine. Est-ce donc elle qui a établi ici nos aïeux ? Est-ce elle qui a rendu trente monarques les sujets d'Israël ? Israël a-t-il été détruit par des nations entières de Goliaths ? Les prodiges que nos ancêtres ont accomplis peuvent se renouveler. Moïse et Josué ne sont plus ; mais Dieu subsiste encore. Nous n'avons plus leurs verges et leurs trompettes ; mais nous avons leur pouvoir : les

prières et la foi valent tous les enchantements ; ce sont des géants plus forts que ne peut l'être Goliath : elles peuvent atteindre au ciel et en faire descendre la victoire. Comptez, grand roi, sur cet avantage que j aurai : Goliath est plus fort que moi ; mais mon Dieu est plus fort que le sien.

« L'étonnement et la honte saisirent tous les auditeurs, lorsqu'ils virent leur propre crainte l'objet de la pitié d'un homme si jeune. « Courageux David, réponditle roi, vous, dont la bravoure fait un homme, abandonnez ce projet ; réservez votre valeur pour un combat plus égal et laissez grandir votre corps comme votre esprit ; vous êtes trop délicat pour un si rude ennemi : une simple atteinte venue de lui vous blesserait plus gravement qu'un coup donné par vous ne le blesserait lui-même. Ses reins ont été formés pour la guerre ; quant aux vôtres, l'amour les a formés pour lui. Essayez votre valeur contre un moindre adversaire ; ce monstre ne peut commencer vos victoires. L'enfant royal du lion ne s'essaye pas h verser le sang des taureaux et ne boit pas celui du tigre ; il enfonce ses griffes dans les flancs du daim craintif et laisse la dépouille de l'ours à des ongles plus affermis. Vos espérances sont trop vastes, trop disproportionnées : la fortune craindrait de vous favoriser. » « 11 dit, et tous murmurent leur assentiment ; mais rien ne détourne David de sa résolution sublime. 11 regarde comme de bon augure d'être le premier ad-

versaire de cet homme qu'il veut terrasser. « Ne dé daignez pas mon âge, dit-il à Saiil ; la victoire n'es pas comme un héritage qui se mesure aux années. Quand je faisais paître les troupeaux: de mon père, un ours et un lion, excités par une faim féroce, sont sortis de la forêt et sont venus fondre sur mes agneaux. J'ai arraché de leur gueule hideuse la proie qu'ils avaient déjà saisie, et ce bras a tué le môme jour l'ours et le lion agresseurs : on peut voir suspendus à notre grand chêne leurs os et leurs mâchoires. Mon Dieu n'est-il pas le même que ce jour-là, et ce sauvage combattant à peu près de même nature que ces animaux? Celui qui sauva mon troupeau aura-t-il moins de soin d'Israël, de son propre troupeau ? »

<i Qu'il en soit donc fait comme vous le voulez, s'écria Saiil ; et vous , grand Dieu , qui souvent reconnaissez la force dans la faiblesse, et dont la victoire attend le terrible signal, sans considérer ensuite les forces des combattants, assistez celui que vous inspirez, et ce que les enfants sont pour les géants, que les géants le soient pour vous. (1) »

A l'exception d'un trait dont nous avons signalé l'inconvenance, ce prologue du combat nous paraît parfaitement beau.

Joab continue ; il peint l'envie naissante de Saiil contre David, le caractère des deux filles du roi,

(1) Traduction inédite.

Mérab et Michol ; l'amour de David pour Michol, et rappelle les chants qu'il fait entendre à sa fenêtre. Cette ode amoureuse est plus digne d'Horace que de David et manque tout à fait de couleur locale.

« Éveille-toi , ma lyre , parle pour ton maître qui se tait ; que tes sons inspirent d'aimables pensées. Michol est aussi grande que David est petit. Dis-lui que ces notes différentes forment une harmonie.

« Allons, que tes cordes s'éveillent. Quoique ma main ne les touche pas, qu'un tremblement respectueux les mette en mouvement. Ma lyre, déploie toutes tes forces; ma lyre, emploie tous tes charmes : venge sur son oreille la conquête de ses yeux.

« Faible lyre ! ta vertu est ici inutile : tu sais guérir et non blesser ; Michol sait blesser et non guérir. Impuissante toutefois pour m'ôter ma passion, tu peux soulager les autres maux, mais tu nourris l'amour.

« Repose-toi , repose-toi , ma lyre ; tu ne sais pas exprimer mes humbles vœux par des sons qui puissent la persuader ; tu ne lui inspires pas de douces pensées. Renonce à ton enjouement, commande le silence à tes cordes ; repose-toi , repose-toi, ma lyre, et laisse ton maître mourir. »

Joab parle ensuite de l'expédition de David contre les Philistins, des dépouilles demandées par Saiil, et de sa fille Michol accordée par lui à David. Bientôt

Saiil retombe dans sa haine et David est obligé de fuir dans le royaume de Moab.

Dans une parlie de chasse avec le roi, David luimême, sur la demande qui lui en est faite, remonte plus haut dans l'histoire d'Israël. 11 passe en revue le gouvernement des Juges, le désir d'Israël de changer son gouvernement, le choix de Saiil fait par Dieu luimême et sa consécration comme roi , la guerre contre les Philistins, l'usurpation des fonctions de grandprêtre par Saiil, la malédiction de Dieu prononcée par Samuel , le courage et les vertus de Jonathas , son étonnant combat contre les Philistins , sa vie mise en danger par le vœu téméraire de Saiil et sauvée par les réclamations du peuple.

Tel est ce poëme , resté incomplet. Il est regrettable qu'il n'ait été ni revu ni achevé.

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