ATHALIE
de RACINE.
Les femmes ont toujours fait la fortune du théâtre, à la condition que leur influence sur les hommes y sera préconisée. Peut-être madame de Main tenon n'at-elle pas été exempte de cette faiblesse; on le croira, du moins, en voyant avec quelle différence elle accueillit la tragédie d1 Allia lie et celle ft Esther. Dans Esther, elle était représentée sous les traits de cette reine, dont les grâces et les vertus désarment un roi puissant et redoutable. Rien de semblable dans Athalie. Cette dernière tragédie fut négligée et méconnue (1). Racine ne trouva que Boileau pour soutien et pour partisan. « Vous n'avez rien fait de mieux, » lui disait son ami ; et, plus tard, Voltaire a dit : a Rien n'approche plus de la perfection. » Il faut avouer, au moins, que si Athalie n'est pas la meilleure tragédie de Racine (à cet égard je ne décide pas la question), c'est la plus étonnante , en prenant ce mot dans le sens de l'admiration.
Du reste, quand elle parut sur la scène française, en 1712, les temps étaient favorables. 11 y avait des
(1) Il y avait peut-être une autre raison. Esther avait un peu tourné la tûte aux jeunes actrices. Madame de Maintenon ne voulut plus rie'n qui sentît le spectacle.
I usions possibles, chose dont le public se passe toujours difficilement : on pouvait comparer le jeune Joas, seul reste échappé du massacre de sa famille et placé sur le trône dès l'enfance, à Louis XV, enfant survivant à deux générations éteintes par des maladies cruelles.
Ce n'est pas là ce qui doit nous occuper, c'est le mérite de l'ouvrage, si souvent loué et admiré, mais qui doit être encore examiné ici à notre point de vue.
Louis Racine résume ainsi les seules ressources que son père ait trouvées dans la Bible : « Dans la septième année depuis que Joas, arraché au couteau d'Athalie, était élevé dans le temple, le grand-prêtre envoya chercher cinq officiers, commandant chacun cent hommes, leur fit reconnaître Joas et, les ayant engagés au secret par serment, les envoya dans tout le pays donner ordre aux lévites et aux principaux de Juda de se rendre à Jérusalem à un jour marqué. Quand ils s'y rendirent, il leur donna les armes de David, couronna Joas et fit crier : vive le roi ! A ce bruit, Athalie accourut, et voyant un enfant sur le trône, s'écria : ô trahison! Le grand-prêtre la fit tuer hors du temple. »
C'est bien là tout ce que Racine a trouvé dans les Rois et les Paralipomènes ; mais, depuis plusieurs années, il s'était tellement pénétré de toute l'Ecriture-
Sainlo, que ce qu'il ajoutait ne devait pas moins avoir La vérité biblique. En effet, où a-t-on jamais trouvé une couleur locale plus étonnante que dans Athalie? On a même reproché à Racine de l'avoir poussée trop loin et d'avoir donné trop de dureté et même de cruauté à Joad. On voulait qu'il amollît ce rôle, comme il avait amolli ceux de Mithridale et d'Hippolyte. Mais Racine ne transigea point sur ce personnage biblique. Joad est l'instrument de la colère de Dieu ; Joad doit agir comme il agit : la vérité en faisait une loi.
Ce que Racine a puisé uniquement dans son génie, c'est le songe d' Athalie, c'est l'aveuglement fatal de cette reine , c'est surtout la figure de Joas, charmant portrait sans modèle, que Louis Racine n'a pas fait encore assez valoir en disant : « Nous n'avons rien dans les tragédies anciennes et modernes à comparer à celte scène qui, dans une étonnante simplicité, devient si intéressante. Quel trouble dans le spectateur, quand il voit paraître cet enfant devant Athalie qui, persuadée qu'elle l'a fait égorger, regorgerait sur l'heure si elle le reconnaissait, et qui le craint sans en savoir la raison ! On craint, quand il lui répond, qu'il ne lui échappe quelque mot capable d'irriter celle qui l'interroge. Toutes les demandes qu'elle lui fait sont simples et telles qu'on doit les faire à un enfant de cet âge. Toutes les réponses sont également simples, et cependant les demandes d'Atha-
lie ont toujours pour motif une curiosité cruelle, et les réponses de Joas ont, sans qu'il puisse en avoir le dessein, une application toujours directe à Athalie. »
Nous avons dit que le rôle de Joas était sans modèle; cependant, en cherchant bien, on a trouvé quelque analogie avec une tragédie grecque d'Euripide.
Le parallèle porte surtout sur la scène entre Athalie et Joas dans la tragédie française, et sur la scène grecque entre Ion, jeune serviteur des autels d'Apollon , dont la naissance n'est connue que de la Pythie, et Creuse , mère d'Ion , qui l'interroge sans le connaître :
CREUSE
« Jeune homme, qui ètes-vous ? Quelle est la mère fortunée qui vous a donné le jour ?
ION
« Je suis le serviteur du dieu , et c'est là le nom dont je me glorifie !
CREUSE
« La ville vous a-t-elle donné à lui , ou avez- vous été vendu comme esclave ?
ION
« Hélas ! je m'ignore moi-même ; je sais seulement que j'appartiens à Phœbus.
CREUSE
« Ce temple est-il le lieu de votre séjour ?