G — ION
a J'habite la maison du dieu, et je m'y livre au repos sans crainte.
creuse.
« En quel temps fûtes-vous transporté dans ce lieu?
ION
« On m'a dit que ce fut dès ma plus tendre enfance.
CREUSE
« Et quel secours, ô infortune ! soutient votre faiblesse ?
ION
« La prêtresse du dieu me tient lieu de mère.
CREUSE
« Après avoir atteint l'âge d'homme, par quel moyen avez-vous pourvu à votre subsistance?
ION
« Cet autel m'a nourri, et j'ai eu part aux dons des étrangers qui accourent en foule en ces lieux.
CREUSE
« Vous possédez sans doute quelques biens ? Vos vêtements annoncent de l'aisance.
ION
« Le dieu que je sers pourvoit à tous mes besoins (1). »
(t) Traduction du Père Brumoy.On peut voir, aussi, la traduction de
J'admets qu'il existe, entre ces deux dialogues, une analogie qui ait autorisé le père Brunioy à les rapprocher, quoique le dialogue de Racine, place dans la bouche de l'enfance, soit bien supérieur en grâce., en délicatesse et en piété ; mais je ne lui pardonne pas d'avoir ajouté :
« La pièce grecque offre des hymnes où règne une dévotion pleine de douceur ; c'est aussi le caractère des chœurs tfAthalie. »
Pour prouver son assertion, il cite un passage du rôle d'Ion, étranger aux chœurs; mais n'en aurait-il pas pu citer un autre qui approche de l'impiété envers les dieux ? « Est-il donc juste, dit Ion, que vous, qui avez écrit les lois qui nous gouvernent, vous soyez vous-mêmes les violateurs des lois ? »
Les chœurs de la tragédie grecque n'ont pas du tout le caractère que leur prête le commentateur. Sans nous arrêter à sa fausse proposition, je dois avouer néanmoins que M. Villemain à dit quelque chose de semblable dans ses Leçons de littérature au dix-huitième siècle (deuxième leçon) , profitons-en pour remarquer la beauté des chœurs de la tragédie française.
Le chœur était , chez les anciens , un mélange de
cette scène dans le remarquable ouvrage de M. Patin, sur Ja Tragédie qrecque, tome III, p. 257.
chants et de danses, qu'il nous est difficile maintenait t d'apprécier. Au commencement, il formait lui seul tout le spectacle. Quand le théâtre fut perfectionné, on le conserva par habitude et par reconnaissance : il jetait de la variété dans la représentation ; son langage se cadençait sur un rhythme particulier et différent du rhythme du dialogue ; il chantait et dansait des conseils aux héros , des doléances sur leurs malheurs, des félicitations sur leurs succès. Mais sa présence offrait souvent une haute inconvenance. Ainsi, dans Ion, Creuse, reine d'Athènes, raconte devant le chœur, composé d'Athéniennes, ses sujettes, ce qu'elle appelle elle-même sa honte , c'est-à-dire le criminel abandon qu'elle a fait de son fds. Ainsi Phèdre avoue devant le chœur son criminel amour pour Hippolyte.
Ceux qui voulurent ressusciter des tragédies grecques en France , ne manquèrent pas de faire revivre les chœurs avec strophes , antistrophes , etc. Gantier s'en passa une seule fois, dans sa tragédie de Bradamante. Hardy, qui travaillait hâtivement pour une troupe de comédiens, trouva que les chœurs lui coûtaient trop de temps. Il fut le premier qui substitua les entr'actes à la liaison des actes par les chœurs. Corneille jeta dans ses tragédies, comme variété du vers alexandrin , un peu monotone , certaines scènes où les personnages débitaient des stances : c'étaient des morceaux d'éclat où l'on prodiguait les belles
pointes, comme dit Pasquier dans ses Recherches sur la France. Le sentiment y cédait la place à l'esprit ; toutefois les monologues de Rodrigue et de Polyeucte offrent encore de grandes beautés.
Enfin, Racine, plein du lyrisme de la Bible, le répandit dans les chœurs (YEsther etd' Athalie, traductions magnifiques, sublimes imitations d'un texte sublime. Nous devons sans doute ces chœurs à l'institution de Saint-Cyr. Dans la disposition d'esprit qui était alors la sienne, Racine n'aurait pas voulu confier le chant des louanges de Dieu à d'autres bouches qu'à des bouches si pures. Ces chants devaient emprunter une nouvelle douceur aux accents de jeunes filles que la conformité de leur éducation rendait si propres à les lire. Quel charme n'était-ce pas, par exemple, d'entendre sortir de leurs lèvres ces quatre vers admirables, où le bonheur du chrétien est si vivement retracé :
Que le Seigneur est bon, que son joug est aimable ! Heureux qui, dès l'enfance, en connaît la douceur! Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable Aux torrents de plaisir qu'il répand dans un cœur (1).
(1) Voir ce que dit M. Patin, des chœurs de la Tragédie grecque, tome III. page 296, édit, iu-8°.