TRAGÉDIE ITALIENNE, DU MARQUIS GORINI
Dans la préface de sa tragédie, Gorini se vante d'avoir cherché la simplicité de l'action théâtrale, dans un temps où les machines et les incidents de la scène se multiplient pour séduire les yeux et les oreilles. Toute ma Jézabel, dit-il, roule sur une seule phrase : Je/m invitus , volente Deo , Jezabelem occidit. Et il se compare à Racine, qui, dans sa Bérénice, a fondé aussi son action sur une seule phrase : Titus invitus invitant Berenicen dimisit. A en croire Gorini, la comparaison est à son avantage, parce que Racine a eu pour soutien une intrigue d'amour que Gorini n'a pas employée. Nous ne ratifions pas ce jugement de Gorini en sa faveur. A force d'être
simple, l'action do sa tragédie est vide ; elle occupe cinq actes, mais elle en remplit à peine trois.
Voici, du reste, comment le poète italien a arrangé l'histoire de Jéhu : Il suppose que Jéhu était un enfant abandonné, que Jézabel a élevé par pitié, qu'elle l'a traité comme son fils , et que , malgré sa propre apostasie, elle l'a fait instruire dans la religion du Dieu d'Israël; que, plus tard, elle a répandu sur lui les grâces et les dons de toute espèce; qu'enfin, il est le premier de sa cour. Cependant le prophète Elisée, à qui Jézabel laisse une incompréhensible liberté de parler et de menacer , profite de cette liberté même et de son ascendant , pour exciter Jéhu, au nom de Dieu , à immoler Jézabel , si cette reine persiste dans ses détestables pratiques et dans son attachement au culte de Baal. Jéhu n'en fait pas de difficulté , et je ne sais pourquoi Gorini a dit que Jéhu tuait Jézabel malgré lui; cai\ bien qu'il en éprouve quelque regret, il ne balance pas un instant à suivre les ordres d'Elisée; il en prévient même la reine, et lorsque celle-ci lui demande: Que t'ordonne ton Dieu? Jéhu répond froidement: // veut que je t'ouvre le cœur et que je te livre aux chiens. Ces chiens dévorants , dont Racine a fait un si magnifique usage dans un seul vers, Gorini les reproduit à satiété. En toutes choses il est trop prolixe. Jézabel disserte contre Jéhu sur l'opportunité de sa mort. Ce n'est pas ainsi que parle Athalie dans Racine.
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Ah! laisse la ton Dieu, traître!
Et venge-moi...
Ce sont bien là les paroles d'une femme impie et emportée.
Dans cette pièce de théâtre, le texte de la Bible est donc gratuitement dénaturé. Dans l'histoire sainte , l'immolation de Jézabel par Jéhu n'est , en quelque sorte, qu'un épisode et un événement imprévu, qui a inspiré à Racine quelques beaux vers.
Même elle avait encore cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
Dans Gorini , les caractères sont mal tracés ; les prophéties et menaces d'Elisée, trop souvent répétées, rendent ce rôle monotone; Jéhu est trop froid et trop passif. Enfin, Jézabel est tour à tour scélérate et sentimentale.
Le style l'emporte beaucoup sur le fond des choses. Il est souvent élevé. Sans espérer de reproduire l'harmonie de la poésie italienne, nous en citerons un exemple dans une tirade de Jézabel, que Gorini a eu raison de peindre déchirée par ses remords , avant même qu'elle soit punie par une mort cruelle.
<r Où vais-je?... L'arrêter... Tous mes sens sont troublés... Quelle horreur me surprend!... Quelles paroles se font entendre.,. Il ne m'écoute plus, il
m'abandonne... et je n'ose essayer ni les ordres, ni les prières. Je suis reine et j'oublie de l'être!... Ah ! Jéhu ! mais où est-il? où suis-je moi-même!... abandonnée à mes remords. Jézabel, où es-tu?... Toi seul, Jéhu, dans mes peines... Ah ! que dis-je? Jéhu ne m'écoute, ne m'entend plus. A qui puis-je recourir? Si le ciel m'abandonne, si la terre me hait et m'abhorre, enfer, ouvre tes abîmes pour m'engloutir. Partout mes regards voient des ruisseaux d'un sang innocent; je vois Élie qui me montre le sang de Naboth. Elisée me surprend; il m'offre la coupe amère où s'épanche la colère de son Dieu. Les bêtes féroces ouvrent leurs gueules avides pour me dévorer. Tout Israël crie et me reproche les sacrifices infâmes introduits dans son sein, Jéhu était ma seule espérance ; Jéhu m'abandonne ! Où me cacherai-je ! dans quels bras me jetterai-je? il ne me reste que les Furies. Venez donc, venez, emportez cette ennemie de Dieu dans le gouffre du profond Tartare. Mais., je vous en prie, dérobez-moi à mes cruels remords. Mon agitation redouble... Prophète, que me veux-tu? que me veulent ces serpents et ces flammes? Dieux !... un ange armé... (1). »
(Elle tombe presque évanouie).
Gorini a fait de nombreux emprunts à Racine ; dans sa préface, il n'en signale qu'un, le songe d'Athalie placé dans la bouche de Jézabel.
(1) Traduction Inédite.