‹ La poésie devant la BibleChapitre 91 sur 120 · JUDITH · texte numérisé non relu

JUDITH

TRAGÉDIE, DE Mrae DE GIRARDIN

Le sujet de Judith est peut-être trop mâle pour qu'il dût être traité par une femme. Racine n'avait pas voulu le mettre au théâtre ou , pour mieux dire , le disposer en tragédie. Il fit plus , il exerça une ven-

geance depoëte sur l'abbé Boyer, qui l'avait supplanté à Saint-Cyr, en ridiculisant sa tragédie de Judith par ces deux vers immortels , qui montraient en même temps toute la difficulté du sujet :

Je pleure, hélas! sur ce pauvre Holopherne, Si méchamment mis à mort par Judith.

Je ne sais quelle épigramme Racine aurait faite contre la tragédie de madame de Girardin ; mais lui, à qui l'on a cependant reproché d'avoir fait d'Hippolyte un galant français, je crois qu'il eût été bien étonné de voir sur la scène tragique un Holopherne aimable, aimé, parfois doucereux.

Madame de Girardin suppose que, depuis longtemps déjà, Holopherne aime Judith, et cet amour si vif s'est surtout allumé parce qu'il l'a vue pleurer sur le tombeau de son époux. Quant à Judith, elle n'a pas même encore aperçu Holopherne :

Je ne pouvais le voir, Achior, je priais.

Mais, arrivée au camp d1 Holopherne, elle se laisse facilement fasciner. La seule pensée qu'Holopherne l'aime lui donne une horrible tentation, non-seulement de l'épargner, mais de l'aimer elle-même. Elle se défend contre les démons.

Il m'aime: eh bien! Il m'aime: oh! l'orage redouble. Gomme ils savent crier le seul mot qui me trouble!

Us viennent m'insulter par leur rire moqueur; Ils aveuglent mes yeux, ils m'arrachent le cœur. Les cruels!... Je succombe, et l'abîme m'attire. Grâce, grâce!... De moi le Seigneur se retire... Je fais pour l'implorer des efforts superflus, Mes deux mains pour prier ne se rejoignent plus.

Pour retrouver sa haine, il faut qu'elle apprenne qu'Holopherne, qui lui avait promis la vie des Béthuliens, sur un ordre nouveau, venu du roi d'Assyrie, médite, au contraire, de les surprendre et de les massacrer.

Il me trompait ; j'éprouve une rage inconnue. Enfin, Dieu soit loué, ma rage est revenue.

Tout cela fait du personnage une espèce d'Hermione ; encore celle-ci ne parle-t-elle pas si souvent de sa rage. Enfin , Judith aperçoit un glaive dans la tente d'Holopherne, et c'est ce qui l'engage à y entrer. Ce guerrier si imprévoyant qu'il ne craint qu'un genre de mort, le poison, s'endort, non pas pour avoir bu trop de vin, mais par une permission de Dieu particulière.

Il meurt, mais Judith est loin de s'en faire gloire ; elle demande, pour toute récompense :

Le droit d'aller prier seule sur un tombeau,

Et de finir ses jours humblement dans les larmes.

La Bible et la couleur locale sont donc entièrement

étrangères à l'œuvre de madame de Girardin ; on n'en retrouve quelques traces et quelques beautés de ce genre n'apparaissent que dans le premier acte.

Sinaï, Sinaï, je vois briller tes flammes !

Le Seigneur me choisit entre toutes les femmes ;

Il ouvre devant moi le livre des destins,

Il a jeté mon nom dans les siècles lointains;

Il commande. .. Sa voix me parle dans l'orage.

Quoi! seule... dans son camp!,.. Seigneur.

(Le tonnerre gronde).

Seigneur, j'irai.

Prendre un glaive et frapper 1... Seigneur...

(L'orage redouble).

Je frapperai.

Je frapperai, David me prêtera son glaive. Au rang de ses soldats le Tout-Puissant m'élève ; Il m'a montré celui que mon bras doit punir; Des enfants d'Israël il m'a dit l'avenir. Tes guerriers tout armés ont parlé de se rendre, 0 Béthulie. Eh bien! Judith va te défendre.

Mes femmes, ôtez-moi ce vêtement de deuil. Dieu m'ordonne l'éclat, Dieu me permet l'orgueil.

Et plus loin (après qu'elle s'est parée) :

Oh î comme ma parure est triste dans les pleurs! Que mes yeux sont blessés de ces riches couleurs! Pourquoi de tant d'éclat environner ma tête? Moi, quitter un tombeau pour une indigne fête! Pour charmer des regards dont il serait jaloux, Me parer sans pudeur des dons de mon époux ! Moi, faire à sa mémoire une cruelle injure! Flétrir si lâchement une douleur si pure,

Et démentir ainsi, par l'oubli d'un seul jour, Trois ans de désespoir, de douleur et d'amour ! Mais, que dis-je! ... Israël, c'est toi seul qu'on offense; Je veux briller un jour, mais c'est pour ta défense.

De beaux détails sont plus faciles qu'un bel ensemble. . .

MANASSES

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