TRAGÉDIE ITALIENNE, DU PÈRE GRANELLI, JÉSUITE
«'Manassès avait douze ans quand il commença à régner et il en régna cinquante-cinq à Jérusalem. Or, il fit le mal devant le Seigneur, suivant les abominations des peuples que le Seigneur avait exterminés en présence des enfants d'Israël.
« Manassès séduisit donc Juda et les habitants de Jérusalem , et ils firent plus de mal que toutes les autres nations que le Seigneur avait détruites en présence des enfants d'Israël. Et Dieu lui parla à lui et à son peuple, et ils ne voulurent point l'écouter.
« C'est pourquoi Dieu amena sur eux les princes de l'armée du roi des Assyriens qui, après avoir pris Manassès, lui mirent les fers aux pieds et aux mains et l'emmenèrent à Babylone. Manassès, dans la détresse, pria le Seigneur son Dieu et fit pénitence en présence du Dieu de ses pères ; et il l'implora et il le supplia avec instance, et le Seigneur exauça sa prière et le ramena à Jérusalem dans son royaume, et Manassès reconnut que le Seigneur était le vrai Dieu. »
Voilà tout ce que les Paralipomènes disent de Mariasses; mais il parait être de tradition que Manassès poussa l'abomination jusqu'à sacrifier ses propres enfants sur l'autel de Molocli.
Le père Granelli a beaucoup amplifié ce sujet, et l'invention dont il a usé a quelque analogie avec celle de la tragédie de Sédécias, que nous analyserons plus tard. Dans l'une (Manassès), c'est un jeune homme, Osias, qui ignore sa naissance et à qui Nabuchodonosor, poussé par un songe , offre la couronne de Judée pour son père. Ce père est Manassès, sans qu' Osias ou Nabuchodonosor le soupçonnent. Dans l'autre (Sédécias) , c'est aussi un jeune héros qui cache sa naissance, et c'est à lui-même que, par reconnaissance, Nabuchodonosor offre la couronne.
Le père Granelli représente, avec raison, Manassès comme un roi pénitent ; mais il me semble qu'il va trop loin lorsqu'il fait refuser à Manassès la liberté, que ses amis cherchent à lui rendre, et le trône, que l'intercession d'un ambassadeur Mède et l'erreur de Nabuchodonosor lui permettent d'espérer.
Ce caractère théâtral de Manassès est contraire au dernier verset de l'Écriture :
« Il l'implora et il le supplia avec instance, et le Seigneur exauça sa prière et le ramena à Jérusalem, dans son royaume , et Manassès reconnut que le Seigneur était le vrai Dieu. »
Le père Granelli a prêté à Manassès les sentiments d'un religieux plutôt que ceux d'un roi qui doit continuer la race de David. Il répond à Achior, qui lui offre ses services pour le rétablir sur le trône : « Achior, je n'hésite pas sur le parti que je dois prendre. Mon refus te paraît sans doute injurieux ; mais souffre un moment d'explication, et vois combien je dois détester la condition royale. A peine avais-je atteint l'âge de douze ans. je montai tout enfant sur le trône de Juda. Pauvre pasteur, je sortais d'une humble cabane ; cependant, à peine fus-je monté sur le trône que, m'éloignantdes traces de mes respectables aïeux et d'Ézéchias mon père, j'en souillai l'honneur et la mémoire. Gomment le redire, sans mourir de honte, la moindre partie de mes crimes ? Hélas! le temple, le sanctuaire du Dieu vivant, n'est plus le lieu où on l'honore : j'en ai fait l'habitation des dieux sourds et muets de ces nations abominables. Je vois encore, sur les collines de Sion, les autels impies où j'ai contraint la tribu fidèle de sacrifier aux divinités mensongères. J'entends la voix du sang des prophètes ; il inonde les chemins encore fumants de Sion. Où mon naturel pervers ne m'a-t-il pas conduit ? J'ai offert des victimes humaines à ces dieux cruels ; les chants de fête des vierges innocentes et des lévites pieux furent remplacés par des flammes noires et dévorantes. Les mères poussaient des cris déchirants, et les enfants (hélas ! j'en sens encore toute l'horreur courir dans mes
veines !), les fils chéris de Jacob étaient offerts en sacrifice à Baal. Mes propres enfants n'ont pas été exempts des flammes, et ce que j'ai pu faire, ami, à peine ai-je aujourd'hui la force de te le rappeler. Et cependant un Dieu bon s'est si peu vengé de tant d'outrages si graves que , parmi les traits qu'il aurait pu lancer sur moi, il en a choisi un, l'origine de mon salut : il a fait de moi une victime qu'il lui plaît de sacrifier jour par jour à sa gloire. Et tu voudrais que j'eusse une âme assez vile pour me soustraire par crainte de la mort aux coups que la droite du Très- Haut m'inflige ! Cela ne sera pas et, puisque je ne parais pas à ses yeux une victime trop impure, trop immonde, je ne veux pas davantage avilir sa victime (1). »
Manassès est résigné non-seulement à sa mort, mais à celle de son fils, après qu'il l'a reconnu. Celte abnégation est contre nature, et l'auteur lui-même l'a contredite dans sa tragédie de Seïla.
La tragédie de Manassès a cependant de belles scènes. Éliacin , grand-prêtre , est dépositaire du secret ; il a servi de père à Osias. Celui-ci lui apprend que lui-même, Osias, est condamné à mort par Nabuchodonosor, s'il ne découvre le secret de sa naissance.
« 0 Dieu, s'écrie Éliacin, tu n'es donc pas encore
(1) Traduction inédite.
apaisé par l'effusion de ce sang qui te fus si cher autrefois. Oh ! que tes conseils sont terribles et impénétrables! 0 pauvres mortels ! Tu l'avais pourtant juré, mou Dieu , que le fils ne porterait pas l'iniquité du père, et que tu ne serais pas inexorable à la douleur d'un cœur contrit. »
Manassès est rétabli sur le trône, pour ainsi dire malgré lui, et il termine la tragédie par cette invocation : « O Dieu, parmi ceux qui vivent encore ou qui vivront dans les siècles futurs, s'en trouvera-t-il qui n'admireront pas ta clémence envers moi ! »