‹ La poésie devant la BibleChapitre 93 sur 120 · TRAGÉDIE DO PÈRE CAUSSIN, DE LA COMPAGNIE DE JÉSDS · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE DO PÈRE CAUSSIN, DE LA COMPAGNIE DE JÉSDS

En 1620, lorsque le père Caussin, depuis confesseur de Louis XIII, publia ses drames sacrés, la tragédie française n'était pas encore née. Corneille n'avait pas paru dans son éclat ; on ne cherchait à faire que de la tragédie antique. Des chœurs , un personnage qui, dès la première scène, exposait l'action et la catastrophe de la pièce , des axiomes moraux répandus dans tout le cours de l'ouvrage, telles étaient les conditions des compositions. Dans la tragédie de

Solyme , où l'auteur a voulu retracer les crimes et les malheurs de Sédécias, dont la Bible parle brièvement , les principaux personnages sont Jérémie , le roi Sédécias et ses fils, le roi Nabuchodonosor. Jérémie ouvre la scène. On peut voir dans ses Lamentations ce qu'il dit de la famine qui dévore Jérusalem. Le père Caussin, dont la latinité, puisée dans les meilleurs modèles, est élégante et énergique, a décrit cette famine dans les vers suivants :

Enecta culmis répit in maciè seges, Et segrâ tabe languet et l'ruges negat, Rictus caninos exerit turpis famés, Impasta pascens corpora. Ah! nimium vorax. Per ossa régnât livida, in vacuo furît. Serpunt plateis, heu! viri non tàm viri, Sed umbrae averni, mœsta larvarum manus, Horrenda macies torridos artus coquit, ïotumque corpus obsitum rugis arat, Exilis anima, quam nimis taîdet suî, Hœret labellis in suas mortes tenax.

« La moisson rampe étouffée par le chaume, maigre et languissante ; elle refuse ses fruits ; la hideuse faim ouvre son horrible mâchoire ; elle est la nourriture de corps qui n'en ont pas d'autre, et elle ne les dévore que trop; elle rogne parmi des os livides; elle exerce sa fureur dans le vide. Les hommes... hélas! peut-on les appeler des hommes? ne sont-ils pas plutôt des ombres ou des larves? se traînent dans les places; l'horrible maigreur met leurs membres a la

torture ; leur corps est sillonné par les rides ; leur frêle vie, dont ils sont fatigués, n'a plus qu'un souffle à exhaler et soutire de ne pas l'exhaler encore (1). »

Mais l'élégance de la diction ne remédie pas à la faiblesse du drame; le dialogue est surchargé d'injures que s'adressent réciproquement les acteurs , injures par trop homériques, et qui quelquefois occupent deux ou trois vers de suite.

Une seule scène nous paraît offrir un mouvement et une chaleur vraie, c'est celle où Sédécias, détrôné, fugitif, veut avoir recours à la mort et se voit ramené à la vie par la nouvelle de la conservation des siens.

Vivunt, revixi

0 saeva pietas, dura vicisti omnia; Mori volenti sola tu vitara imperas, Et sola mortem perimis; edomitus sequor, Quocumqueducis; fata nolentem trahunt.

« Ils vivent , je consens à vivre. 0 tendresse à la fois douce et cruelle ! tu as vaincu les résolutions les plus fortes ; je voulais mourir, et tu m'imposes la vie ; seule tu anéantis la mort ; je suis vaincu, je résiste et je me laisse entraîner. »

Le désespoir de Sédécias est peint en traits un peu emphatiques. Par l'ordre de Nabuchodonosor il a été

(1) Traduction inédite.

aveuglé , et ses fils ont été immolés ensuite sans recevoir la sépulture. Sédécias éperdu arrive sur le théâtre :

« 0 douleur! ne donnerez-vous pas au moins à mes pas un guide vers les cadavres de mes deux fils que je veux cacher dans mon sein? Que me parlezvous de ma cécité? pour les ensevelir il me reste assez de lumière. Mon amour pour eux rendra mes mains clairvoyantes; j'essuierai leur sang; je les couvrirai de baisers; je les verrai, je leur parlerai. Donnez-moi, donnez-moi du moins un marbre funèbre pour que j'élève à leurs mânes un triste monument de ma perte; que j'enlève aux loups leur proie; que je cache leurs restes dans une demeure hospitalière. Ensuite, malheureux aveugle, je m'asseyerai nuit et jour près de leur tombeau, près de leur bûcher; j'y veillerai, et là, appelant sans fin leurs jeunes ombres, je ne répandrai pas de parfums, ce bonheur m'est ravi, mais je répandrai des larmes de sang que le sort m'a laissées. »

Je blâmerai seulement les bûchers; il paraît constant que les Hébreux embaumaient leurs morts et ne les brûlaient pas.

Je ne sais si c'est pour jeter du comique dans le drame, que le père Caussin y a placé une espèce de capitan nommé Sérégel , qui sert Nabuchodonosor. Voici comment s'exprime ce fier-à-bras :

iËqualc cœlo pondus et radiis vibrans, Gradior ahenis ultimus mundi stupor.

Qua3 prima terris matris ex utero dies, Me fudit, eadem palluit fœtus suos, Et sol paventes egit alipedes rétro.

Humeris Gradivus nec mora, illapsus meis, Pallas, in isto bracchio dextro Hercules ; Allas in imis cruribus fixus stetit ; Totos per artus Jupiter se vagus Effudit in me, totus hinc spiro Jovem.

« Mon poids est égal à celui du ciel ; je darda des rayons d'airain ; je suis l'étonnement du monde; le premier jour qui me vit sortir du sein de ma mère , recula devant sa production, et le soleil fit rétrograder ses coursiers. Mars a formé mes épaules , Pallas mon bras gauche, Hercule mon bras droit ; Atlas est le fondement de mes jambes. L'esprit de Jupiter s'est répandu dans tous mes membres , et je respire Jupiter tout entier. »

Nous trouverons d'autres traces de mauvais goût dans la tragédie de Nabuchodonosor.

NABUÇHODONÔSOR

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