‹ La poésie devant la BibleChapitre 94 sur 120 · TRAGÉDIE DU PÈRE CAUSSLN, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE DU PÈRE CAUSSLN, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Dans une courte préface, le père Caussin explique que, malgré ces paroles de Terlullien :RexBabylonis

offenso Domino, cum squaliore et pedore septenniab humanâ forma exulat, et, conformément à l'autorité de saint Jérôme, on doit entendre l'Écriture dans ce sens, que Nabuchodonosor, privé de raison, avait pris les habitudes d'une bêle sauvage. Mais ne peuton pas reprocher à l'auteur d'être infidèle a cette tradition, en faisant dire par le prophète Daniel, dans la scène d'introduction du drame :

Rex ille regum làm cita evasit fera, Ul hirsuta pellis squallidos artus tegit, Tetrumque corpus sordet illuvie gravi.

Sic astra scandi, sic juvat fieri Dcum.

« En un moment, le roi des rois devient une bète sauvage ; une peau dure couvre ses membres déformés, son corps est noirci parla fange et l'ordure ; c'est ainsi qu'il monte aux astres, c'est ainsi qu'il devient dieu. »

Il fallait être plus clair dans une matière aussi importante.

Dans cette tragédie, comme dans l'autre, c'est surtout la latinité qui est louable. Le père Caussin a fait passer dans ses vers les vers les plus célèbres des poètes anciens. Ainsi le

Dulceet décorum est pro patrià mori,

est remplacé plusieurs fois par

Dulce et décorum est pro Dei causa mort.

On trouve reproduit jusqu'à un vers fameux de Lucrèce, qui se serait étonné sans doute de trouver place dans une tragédie sainte. Lucrèce a dit :

Jupiter est quodcumque vicies, quodcumque moveris.

C'est la doctrine du Panthéisme.

Le père Gaussin répète, mais sans doute dans un autre sens :

Ad verte mentem, si potes, est Deus, Quodcumque cernis, quod moveris, Hoc Deus est.

D'un autre côté, les touchants regrets de Misaël, un des trois jeunes Hébreux condamnés à la fournaise,

Sion, pudica mater! 0 mater Sion, Sion meorum summa votorum! omnia, Extincta tecum gaudia, ô mater Sion !

ont été répétés, en vers plus beaux encore, par Racine dans son chœur *V Est lier :

Sion, jusques au Ciel élevée autrefois, Jusqu'aux enfers maintenant abaissée, Puissé-je demeurer sans voix, Si dans mes chants, ta douleur retracée, Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée!

Dans la tragédie dcSolymc, nous avons remarqué le langage ridicule d'un personnage nommé Sérégel. Ici nous pourrions citer une tirade d'un faux prophète qui fait une conjuration dans un style digne d'un marchand d'orviétan.

Les chœurs du père Gaussin sont remarquables par leur belle poésie ; mais ils sont introduits sur la scène avec moins d'art encore que dans les tragédies grecques.

Le chœur final joue surtout le rôle le plus bizarre. Nabuchodonosor et lui répètent alternativement :

Heu! heu! heu!

Pour le chœur, c'est le cri de la douleur ; pour Nabuchodonosor, c'est le rugissement d'un bœuf.

SEDECIAS

TRAGÉDIE DU PÈEE GRANELLI, JÉSDITE.

Le père Granelli se distingua comme professeur d'éloquence, comme prédicateur, enfin comme auteur dramatique. Il est curieux de comparer à la tragédie du père Gaussin celle que composa Granelli, à un siècle de distance, sur le même sujet.

On ne doit pas s'étonner que celle de Granellisoit supérieure ; mais il l'a bâtie sur un oracle, dont l'équivoque tient un trop grand rôle dans la pièce et fatigue à la fin le lecteur. 11 suppose qu'un oracle, sorti de la bouche de Jérémie et inexpliqué par le prophète pendant tout le cours du drame, a prédit à Sédécias qu'il ne périrait que par le fer chaldéen et qu'il ne verrait pas limpie Babylone.

Yoici l'intrigue de Granelli : Sédécias, trop peu confiant dans les conseils de Jérémie, aime mieux chercher du secours près du roi d'Egypte que de se rendre au camp de Nabuchodonosor. 11 fuit à travers les bois avec ses deux plus jeunes fils ; son fiis aîné Josias doit le rejoindre par un autre chemin. Josias rencontre dans la forêt le fils de Nabuchodonosor et sauve la vie du prince que va dévorer un ours. Sédécias est pris avec sa famille. Josias vient chercher son père au camp ; conduit par Mauassès, il passe pour être son fils. Evilmérus le reçoit et le traite comme un libérateur; il intéresse son père à sa reconnaissance , et Nabuchodonosor veut poser sur la tête de celui qui a sauvé son fils la couronne des rois de Juda. Josias, toujours inconnu, ne demande qu'une grâce au roi d'Assyrie , c'est de jurer que la vie du père de Josias sera toujours épargnée. Le mystère se découvre. Le roi, enchaîné par son serment, épargne la vie de Sédécias ; mais, fidèle au serment d'exterminer sa race , il ordonne la mort de Josias et de ses

deux jeunes frères. Après de vaines menaces, Lvilmérus s'évanouit, on remporte.

Quant à Jérémie, Nabuchodonosor lui laisse le choix d'habiter Babylonc ou sa terre natale, et Jérémie termine la tragédie par ces paroles . qui rappellent ses lamentations :

i Dieu veut que je demeure, et que sur les ruines du trône royal ou du temple, je passe des nuits amères et des jours désolés, pleins de deuil et de souvenirs cruels. Mes pleurs avanceront ces jours tardifs de la liberté promise dans l'avenir, ces jours où la triste Sion verra son front purifié par son Seigneur qui, la tirant des ceps et de la servitude, terminera de si grands maux par un heureux dénouement. *

Le rôle de Josias est brillant et bien invenlé. Le père Granelli a écarté avec raison des yeux du spectateur la triste vue de Sédécias aveuglé ; il se flatte dans sa préface de lui avoir conservé la dignité d'un roi de Juda et l'intérêt que son malheur excite, quoiqu'il soit causé par une désobéissance dont il n'a pas senti toute la gravité.

Sédécias, jeté dans les fers, dit à Nabuchodonosor, devant qui il est amené :

« Tu m'invites, cruel, à nie défendre, et je n'ai sous les yeux que la vue de tous les maux prêts à fon-

dre sur moi. Triomphe de ton bonheur. Tu te vois encore tout couvert du sang de Joachim ; mais ta soif n'est pas apaisée; apaise-la en buvant le mien. J'y consens ; ma constance est égale à ta fureur et s'élève à la hauteur de mon adversité. Veux-tu cependant que je me défende? N'espère pas le barbare plaisir de me voir abattu, accablé par l'horreur de mes maux, te demander grâce et merci comme un coupable. Nabuchodonosor, je te parlerai et tu comprendras, tu verras qu'un roi de Juda, bien qu'il soit enchaîné, ne se prosterne pas aux pieds de son vainqueur pour implorer sa clémence. Tu oses me faire un crime de ma condition royale, et c'est, au contraire, ma défense. Quel est ce royaume dont tu te vantes d'être moins le conquérant que le donateur? C'est celui de Juda. Souviens-toi que le sang de David coule encore dans mes veines, et si mes chaînes te le font oublier, que ma constance te le rappelle. Quelle raison, quel droit avais-tu d'usurper la couronne sur ma race, à qui ce Dieu que tu connais mal, dont tu profanes le nom, a promis de la maintenir éternelle? Mais tu ne connais d'autre raison, d'autre droit que celui des armes et de la victoire toujours maîtresse. O souvenir amer et cruel, môme pour un barbare ! comment astu vaincu ? quel usage as-tu fait de la victoire ! O malheureux Joachim! ô mon frère, comme tu fus trahi !... Quoi ! je ne fais que de commencer ma défense, et tu te troubles! La liberté que tu m'as

— 8AG — accordée soulève ton orgueil ! Tiens-moi ta parole. Je compte sur tes promesses, sur ta loi ; sur cette foi si bien gardée à mon frère quand tu fis traîner sous les murs de Sion ses membres déchirés; sur cette foi a laquelle son fils imprévoyant ne craignit pas de s'abandonner, malheureux esclave que lu as chargé de chaînes, servant alors de témoignage à mon Dieu contre tes dieux ; toi qui n'adores pas son nom et qui le méprises ; toi qui as dépouillé son temple d'ornements ; toi qui tiens son peuple dans l'esclavage ! Ah ! si tu observes la foi, la religion sainte, rends-moi donc mon frère lâchement trahi ; fais tomber les fers de mon neveu, restitue au temple les vases que tu lui as enlevés. Mais si tu ne peux rappeler l'un de la mort; si l'esclavage de l'autre flatte ton orgueil et ta vanité, comment peux-tu parler de religion et de foi? à moi, assis sur un trône où j'entendais le cri du sang des rois répandu par ta perfidie! Quel autre sort pouvais-je attendre pour ma vie, pour mou royaume, pour mes fils? Mais non... je ne suis pas innocent. Sais-tu quel est mon crime? Ce n'est pas d'avoir espéré de rendre la liberté à Juda, c'est de l'avoir rendu esclave pour un temps, en acceptant le trône de ta main. Yenge sur moi ce crime pour lequel je n'ai pas de défense (1). »

Assez, dit Nabuchotîonosor, et, en effet, il en a beaucoup entendu.

(1) Traduction inédite.

La cruauté de Nabuchoelonosor est froide et elle excite l'indignation, surtout quand il envoie à la mort celui qui lui a conservé son fils; mais il se croit un dieu et il ne lui semble pas que ses injures puissent rester impunies.

CHxiNTS DU PSALMISTE

Page 1