LE 14 JUILLET
Pensée après pensée, vague poursuivant vague,
Ne sont que deux aspects d'un élément unique !
Soit dans ce cœur étroit, soit dans la mer sans bornes,
Ici dans la prison, là dans l'immensité,
C'est éternellement même flux et reflux.
Toujours même fantôme inquiétant et vain !
Joyeux est le fracas des tempêtes d'été Quand, faisant voltiger une poussière ailée, L'orage dont la nue se rue, impétueuse. Trouble l'azur céleste, et soudain fou se jette A corps perdu sur la chênaie, et la chênaie Frémit toute en son large et bruissant feuillage ! Alors ploient comme sous un invisible pied Les géants des forêts : leurs cimes alarmées Semblent en murmurant se concerter entre elles. Dans ce soudain émoi, sans frêve, les oiseaux Gazouillent. Çà et là sur le chemin tournoie Pour la première fois le vol des feuilles mortes.
Oh ! comme nous aimons d'un amour meurtrier ! Et dans l'aveuglement fougueux des passions, Comme nous détniisons le plus certainem^nc Ce qu'aime le plus notre cœur !
N'était-ce pas hier que, fier de ta victoire,
Tu t'écriais : elle est à moi !.. et depnis lors
Un an n'a pas passé ; renseigne-toi, demande
Ce qu' survit aujourd'hui d'elle?
Qu'est-)1 donc advenu des roses de ses joues,
De l'éclat du regard, du sourire des lèvres ?
Les larmes ont brûlé, consumé tout cela
Sous leur onde de feu.
Te souvient-il encore, au temps de la rencontre,
Au temps de la première et fatale rencontre,
De son ensorcelant regard, de ses propos
Et de son frais rire d'enfant ?
Que voit-on maintenant? Qu'est devenu cela?
Le rêve a-t-il été d'une longue durée?
Hélas! semblable à l'été du septentrion,
n ne fut qu'un hôte éphémère !
Ton amcur fui pour elle un arrêt du destin.
Qui terrible a pesé, honte non méritée,
Sur sa vie ! Vi^ qui fut renoncement, souffrances
Au plus profond de l'âme,.,
II lui restait les souvenirs, ils la trahirent.
Le charme disparut, elle fut étrangère
Ici-bas... Se ruant, ia foule piétina
Dans la fange ce qui fleurissait dans son âme...
Qu'a-t-elle réussi, de tout ce locg martyre,
A conserver comme une cendre? La douleur,
La cruelle douleur endurcie, la douleur
Sans consolation, saos larmes.
Oh! comme nous aimons d'un amour meurtrier,
Et dans l'aveuglemenc fougueux des passions,
Conune nous détruisons lu plus certainement
Ce qu'aime le plus notre cœur !
[Cette pièce, écrite en 1852, est adressée à celle qui fut l'objet du dernier et ardent amour de Tioutchev, amour qui
F.-I. TIOUTCHEV
ne put être heureux en raison de l'hostilité du monde et de la Cour, et de la répercussion qui s'ensuivit sur la vie familiale du poète.]