‹ La poésie lyrique russeChapitre 25 sur 71 · DERNIER AMOUR · texte numérisé non relu

DERNIER AMOUR

Oh ! comme au déchn de nos ans,

Nous aimons d'un amour plus tendre et plus crédule !

Brille, brille, rayon d'adieu

Des dernières amours, rayon du crépuscule!

L'ombre gagne à demi le ciel,

Vers le couchant là-bas seule erre une lueur ;

Demeure, ô soir, demeure encore!

Prolonge-toi, prolonge-toi, enchantement!

Qu'importe que le sang s'appauvrisse en nos veines,

La tendresse n'est pas appauvrie dans le cœur...

O dernières amours,

Vous êtes notre joie et notre désespoir!

F.-I. TIOUTCHEV

1 est des instants dans la vie Difficilement exprimables, Et qui sont la grâce bénie Du terrestre oucli de soi-même.

Les cimes des arbres bruissent Très haut, au-dessus d^ ma tête, Les oiseaux du ciel seulement Viennent converser avec moi.

Toute bassesse et tout mensonge Si loin de moi se sont enfus, Et tout l'impossible chéri Devient si proche et si facile.

Doux et déiicieux bien-être !

L'univers est dans ma poitrine, Je sens des souffles m'assoupir, O temps, demeure!

O, ces misérables villages, O, cette indigente nature, Terre de longue patience, Terre de notre peuple russe !

Le fier regard de l'étranger Ne peut comprendre et déceler Ce qui perce et luit en secret Parmi ton humble nudité. Accablé du poids de la croix, Le Roi du ciel, en humble esclave, T'a parcourue, terre natale, Tout entière, en te bénissant.

[Poésie où s'exprime une des idées chères aux slavophites : la supériorité morale et le pur esprit chrétien de l'humble peuple russe.]

O, mon âme divinatrice,

O, mon cœar plein d'anxiété,

Comme tu te débats au seuil

D'une vie qui semble être double! ...

Ainsi tu habites deux mondes,

Ton jour est fébrile et ardent,

Ton sommeil vague et prophétique.

Vraie révélation d'esprits . . .

Les passions fatales troublent

Le cœur martyr, mais l'âme est prête

A étreindre, comme Marie,

A tout jamais, les pieds du Christ.

11 est loul au début de l'automne un moment,

Moment bref mais splendide.

Le jour semble être fait tout entier de cristal,

Les soirs sont radieux...

Dans ces lieux où courait alerte la faucille.

Où s'affaissait l'épi.

Maintenant tout est vide et partout c'est l'espace.

Seul, au sillon inerte, Brille un cheveu ténu de toile d'araignée ; L'air est désert, plus de chants d'oiseaux ; cependant Les premiers ouragans d'hiver sont encor loin ; Pur et tiède, l'azur baigne le champ qui dort.

Bien que j'aie fait mon nid dans la plaine, je sens Par instants, moi aussi, combien vivifiant Est le souffle de l'air qui court sur les sommets. Comme, se débattant pour fuir la couche épaisse,

F.-I. TIOUTCHEV

Notre poitrine aspire aux célestes hauteurs Et voudrait rejeter la terre qui l'étouffé ! Et je contemple ces masses inaccessibles Pendant des heures. Comme elles font ruisseler Vers nous, en murmurant, lear rosée, leur fraîcheur, Soudain brillent, couleur de feu, leurs pures neiges Les pieds d'anges du ciel y passent, invisibles...

Joue tant qu'au-dessus de ta tête

L'azur encore est sans nuage,

Joue avec l'homme et le destin,

O vie destinée aux combats,

O cœur qui cherches les tempêtes !

Que de fois je t'ai regardé,

Accablé de tristes pensées,

Le regard embrumé de larmes !

Pourquoi ? qu'avons-nous de commun ?

Tu viens pour vivre et moi je pars.

J'ai vu le rêve matinal

Du jour qui vient de s'éveiller.

Mais plus tard, les ardents orages,

L'explosion des passions,

Leurs larmes, hélas, tout cela.

Cela ne sera pas pour moi.

Mais si, dans ton été torride,

Tu te souviens de ton printemps,

O, souviens-toi de ces instants

Comme d'un rêve aux lignes vagues

Et que l'on oublie avant l'aube.

La tempête est calmée, plus librement respire

L'étendue azurée des ondes genevoises,

Et de nouveau la barque y glisse, et de nouveau

Le cygne les agite.

Tout le jour comme en plein été le soleil chauffe, La bigarrure des arbres est éclatante, Et l'air caresse de la douceur de sa vague

Leur splendide déclin.

Mais là-bas, reposant dans la paix solennelle, S'étant, dès le matin, dépouillé de ses voiles, Comme une révélation de l'au-delà,

Resplendit le Mont-Blanc.

Comme le cœur, ici, oublierait toute chose ! Comme il oublierait sa souffrance, si là-bas Dans la terre natale il pouvait y avoir

Une tombe de moins !

[Vers inspiréi. par la mort de la femme qu'avait si passionnément aimée le poète.]

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