EN BATEAU
Nous volons, et la terre fuit, Ligne nébuleuse à mes yeux.
Sous le poids inaccoutumé.
Dressant ses crêtes bouillonnantes, L'élément étranger frémit.
Il frémit, et dans la poitrine Le cœur se serre : en vain s'étend Au loin la mer éblouissante.
L'âme a déjà franchi le cercle Où, contre son gré, l'entraîna Une mystérieuse force.
D'avance elle croit voir le jour Où je voguerai sans navire Sur l'océan aérien.
Laissant loin de moi dans la brome S'effacer la terre natale.
A.-A. FETH
Quand vient le jour béni où j'aspire en mon âme Au monde heureux du bien, du beau et de l'amour, La mémoire, à mes yeux, représente des traits
Sortis des mains divines.
Devant l'ombre chérie, fléchissant les genoux, Laissant prier mes pleurs, je sens mon cœur revivre, De nouveau je palpite, illuminé par toi —
Sans pourtant te nommer.
Mon âme est remuée d'un mystère ineffable : Mais quand j'achèverai ma vie sur cette terre, Un ange triste et doux répondra à l'appel
De ton nom caressant.
Forêt après forêt, monts succédant aux monts. Sombres ici, là-bas bleus et violacés.
Et l'œil qui longuement scrute les pâles crêtes En voit d'autres surgir encore au delà d'elles. Le chêne sombre ici, le frêne d'émeraude. Mais là-bas l'azur tendre et fluide, si bien Qu'il semble qu'arraché au merveilleux réel On se sente entraîné dans l'infini magique. L'âme, prête à voler vers ce lointain brillant, Ne tremble pas ; bien plus, l'allégresse l'inonde, On dirait que ce sentiment lui est connu, Qu'un jour elle le vit passer dans un doux rêve.
A l'horizon, la mer est plongée dans la brume, Une voile s'y noie comme en une fumée, Et les vagues dans leur incessante fureur
Accourent vers ma grèTe.
Dans leur nombre, il en est une que j'ai choisie = 1.19 -
Et que fixement je regarde s'avancer,
Et je suis cette lame abrupte dans sa course
Jusqu'au rocher humide.
Une mouette au vol égal descend vers elle, Et ses ailes aiguës n'ont pas un tremblement. Mais voici que la masse, achevant de rouler
Pesamment, comme verre, S'est heurtée contre la muraille de rocher Et fait résonner de son grondement la dalle, Mais le vent a déjà éparpillé au vol
L'écume jaillissante.