A UNE CHANTEUSE
Prends, emporte mon cœur dans le lointain sonore, Où paraît la tristesse ainsi qu'au bois la lune ! En cette harmonie luit un sourire d'amour Doucement en réponse à tes larmes brûlantes. O, comme il m'est aisé, sur l'invisible houle, De me confier, mon enfant, à ta chanson! Plus haut, toujours plus haut, par la voie argentée Je glisse, ombre incertaine entraînée par une aile. Au loin ta voix de feu se meurt, comme s'éteint, La nuit, le crépuscule à l'horizon des mers. Et soudain, sans que je puisse comprendre d'où, Vient le rouleme:it éclatant d'un flux de perles... Emporte donc mon coeur dans le lointain sonore, Où la tristesse est aussi douce qu'un sourire, Et de plus en plus haut, par la voie argentée. J'irai, ombre incertaine, entraînée par une aile.
J'ai voulu revoir ton jardin, Et l'allée m'a mené là-bas Où tous deux nous nous promenions Au printemps, saas oser parler.
Nos cœurs timides voulaient tant S'épancher, se dire leurs craintes.
Leurs espérances, leurs reproches, Mais exprès le jeune feuillage Nous donnait alors si peu d'ombre!
Maintenant l'ombre y est épaisse, Et plus fort le parfum des herbes :
Mais aussi, quel calme là-bas.
Et quel silence languissant !
A.-A. FETH
Seul le rossignol, à l'aurore, Craintivement caché dans l'ombre, Chante, et sous l'auvent des rameaux Cherche des yeux en vain quelqu'un.
Quelle nuit ! Comme l'air est pur !
Le feuillage argenté sommeille !
Que l'ombre des saules du bord Est noire ! Quelle paix profonde Sur le golfe endormi ! La vague Ne fait entendre aucun soupir.
Quel calme descend dans le cœur !
Clarté de minuit, tu ressembles Au jour, mais plus pâle d'éclat, D'ombre plus noire, et plus subtil Est le parfum des herbes grasses ; L'esprit comprend plus vivement, L'humeur s'apaise, et la poitrine Voudrait, au lieu de passion.
Aspirer cet air à plein souffle.
Sur la meule de foin, en cette nuit du sud J'étais couché, les yeux levés au firmament. Le chœur harmonieux /et palpitant des astres Était autour de moi déployé, scintillant. La terre, se taisant comme un songe confus. Était comme emportée a - loin, je ne sais où, Et moi, tel le premier habitant de l'Eden, Seul alors je pus voir la face de la nuit. Est-ce moi qui volais vers l'abîme nocturne, Ou la troupe étoilée volait-elle vers moi? Il semblait que, tenu par une main puissante,
Je fusse suspendu au-dessus de l'abime,
Et j'éprouvais un trouble, un sentiment d'angoisse,
A mesurer ainsi de l'œU la profondeur
Où je m'engloutissais avec chaque seconde,
Toujours plus loin et plus irrévocablement.
Quelle nuit et, sur tout, quelle langueur éparse !
Merci à toi, ô cher pays des nuits polaires,
Ton Mai sort frais et pur du royaume des glaces.
Du royaimie des ouragans et de la neige.
Quelle nuit ! De nouveau, chaque étoile en notre âme
Insinue son regard, dou-T et plein de chaleur,
Et dans l'air où vibra le chant du rossignol
Se répandent partout et l'émoi et l'amour.
Les bjiileaux, dont la feuille à demi transparente,
Timide, sollicite et réjouit notre œil,
Attendent en tremblant. Ainsi la mariée
Aime et trouve à la fois étrange sa parure.
Non, jamais ton visage, ô nuit, ne m'a causé
Langueur plus attendrie et plus incorporelle !
Et je reviens à toi en chantant malgré moi,
En chantant malgré moi, mon dernier chant peut-être.
La nuit, la lune est éclatante Et vogue, argentant les nuages ; Le jour, le soleil de janvier Vif et chaud brille à la fenêtre ; Le lilas aux feuilles nouvelles Est heureux de la joie du jour; Mes membres sont pleins de langueur, Langueur exquise et printanière.
Chant dans le cœur, chant dans la plaine, ====== 124
A.-A. FETH
Dans le sang volupté secrète,
Comment, malgré soi, ne pas croire
A l'enchantement de l'amour?
Pourquoi donc ces doutes, ces pleurs ?
Mon âme pressentirait-elle
Que le gel tuera le lilas
Et que mon chant devra s'éteindre?
De quel éclat brille ce toit Argenté par la pleine lune !
Ici, dans l'ombre de la tente, J'entends le rythme de ton souffle.
Près du nid tiède, un chant nocturne S'élève et lentement se meurt...
O, regarde briller là-bas, Briller et s'éteindre l'étoile...
Je comprends son rayon qui luit Et le chant qui monte à minuit.
Mais ce qui brûle dans mon âme.
Cela, je ne sais te le dire.
Cette nuit passée à tes pieds Revivra toute dans mes chants ; Mais le bonheur de cet instant, J'en emporterai le secret Sans parvenir à l'exprimer.
Le printemps, la nuit dans le val...
L'âme se jette dans le sein De l'obscurité sans sommeil.
Elle entend clairement le verbe De la vie libre, élémentaire.
Et le monde supraterrestre ======== 125
Parle à l'âme, qui sent passer Sur elle son souffle éternel.
L'ombre pâlit, voici l'aurore, Le brouillard tournoie et se meur- Et l'âme, en exultant, s'envole Au-devant du jour qui s'affirme.
Non, n'attends pas de chant ardent:
Vague murmure que ces sons, Résonance alanguie de corde; Mais, pleins de douloureux désirs, Ces sons éveillent de doux rêves.
Ils volent en essaim sonore.
Ils volent, entonnant leurs chants Dans les lumineuses hauteurs...
Comme un enfant je les écoute :
Je ne sais pas ce qu'ils expriment Et cela ne m'importe point ; Au déclin de l'été, tout bas A la fenêtre delà chambre, Le feuillage triste chuchote, Chuchote sans une parole, Mais au bruit léger du bouleau, Penchée sur l'oreiller, la tête S'enfonce au royaume des rêves.
J'ai rêvé qu'endormi du sommeil sans réveil, J'étais mort et plongé dans le monde des rêves. Le souffle caressant et merveilleux du songe A fait passer sur moi une ombre d'espérance. J'attends un grand bonheur. Lequel? Je n'en sais rien. Soudain, un sonde cloche, et tout est éclairci,
A.-A. FETH
Mon âme est radieuse, et je comprends enfin Que le bonheur est dans ces sons : il est venu ! Ces sons me semblent plus limpides et plus purs Que les voix de la terre et plus pleins d'allégresse ; Ils résonnent, tandis que je sens qu'on m'emporte, Tout en me balançant, au lointain cimetière. Mon cœur est sourdement oppressé, mais exulte, Je veux me soulever pour respirer encore Une fois, puis sur le flot joyeux et sonore Entraîné loin du bord, m' engloutir dans la nuit.
Les feuilles se taisaient sous les astres en feu,
Et tous deux à cette heiure Nous regardions là-haut ensemble les étoiles ;
Elles nous regardaient.
Lorsque le ciel entier concentre ses regards
Sur un cœur palpitant, Par quel moyen ce cœur dissimulerait-il
La plus infime chose ?
Tout ce qui entretient et réveille les forces
En tout être vivant.
Tout ce que l'on emporte en secret dans la tombe.
Ce qui est plus craintif Que la nuit, ou surpasse en pureté l'étoile.
En terreur les ténèbres, Tout cela, l'un à l'autre, et les yeux dans les yeux,
Alors nous nous le dîmes.
C'était la nuit, tous deux nous regardions la mer ; A nos pieds, les rochers s'cscarpaient en abîme. Au lointain blanchissaient les vagues apaisées. Des nuages tardifs volaient encore au ciel
Et la nuit se drapait dans sa beauté d'étoiles. En admirant l'immense et double mouvement, Le rêve en oubliait cette mortelle terre, Et de la mer nocturne et du nocturne ciel Venait, comme envoyé d'une patrie lointaine, Un souffle salutaire et fort, pénétrant l'âme. Bientôt, tous deux différemment, nous oubliâmes L'oppression de la méchanceté terrestre.
Comme si cette mer t>erceuse m'endormait, Comme si ton chagrin s'était enfin calmé, Comme si ta étais vaincue par les étoiles.
La lune, clair miroir, vogue au désert d'azur, L'humidité du soir met des perles à l'herbe Des steppes, les propos sont plus entrecoupés. Et le cœur redevient plus superstitieux ; Le ravin est au loin noyé de longues ombr^^s. En cette nuit, comme en nos désirs, l'iniini Est partout, et voici qu'on sent croître des ailes A de mystérieux élans aériens.
Je voudrais te prendre et voler aussi sans but. Loin de l'ombre peu sûre emportant la lumière... Peut-on languir, amie, sous le faix du chagrin ? Comment n'oublierait-on, ne fût-ce qu'un instant Les épines et leurs morsures? Dans la steppe L'herbe brille des feux de la rosée du soir ; La lune, clair miroir, court au désert d'azur.
Le soleil luit, filant ses rayons verticaux ; A l'horizon, au bord des cieux éblouissants. Palpite le remous des effluves qui montent. Ouvre-moi largement l'asile de tes bras,
A.-A. FETH
O toi, forêt touffue au vaste déploiement,
Pour que ton souffle, ainsi qu'une vague glacée,
Ruisselle sur ma face et ma poitrine en feu,
Et pour que je respire aussi avec délice,
Permets-moi d'approcher mon regard et mes lèvres
De cette source vive, auprès de tes racines !
Pour que dans cette mer aussi je disparaisse
Et que je m'engloutisse en cette ombre embaumée
Que répand à l'entour ton auvent somptueux ;
Ouvre-moi largement l'asile de tes bras,
O toi, forêt touffue au vaste déploiement !
Hier, nous nous dîmes adieu.
Mon cœur se déchirait. En bas L'abîme des flots faisait rage.
Vagues sur vagues bouillonnaient, Se brisaient en pluie sur ma grève Avec fracas, et s'enfuyaient.
D'autres montaient dans le brouillard.
Montaient vers le ciel et la terre Comme un reproche furieu^:
User les arêtes des rocs, Émietter l'éternel granit.
Paraissait leur tâciie éternelle.
Aujourd'hui la vague est limpide Comme mon âme, et s'enfle à peine.
Couchée aux pieds du roc à pic.
Et baignée de clarté lunaire, La terre même s'y reflète Et le chœur céleste y palpite.
Quand, lassé de la vie et des espoirs perfides,
Je renonce en mon âme à lutter av^c eux,
Le jour comme la nuit, je ferme les paupières
Et je vis des moments d'étrange clairvoyance.
Plus obscure est la nuit de la vie quotidienne,
Ainsi qu'après l'éclair fulgurant de l'automne,
Et là-haut dans le ciel, comme un appel de l'âme,
Miroitent seulement les cils d'or des étoiles.
Et si transparent est cet infini de feux.
Et si proche paraît tout l'abîme éthéré
Que du temps, mon regard plonge en l'éternité ;
Soleil de l'univers, je reconnais ta flamme !
Et sans un mouvement sur ses roses de feu,
Fume l'autel vivant de la création.
Dans sa fumée, comme en des rêveries fécondes.
Frémit toate la force et se voit l'étemel.
Tout ce qu'on voit passer dans l'abîme étheré,
Chaque rayon, qu'il soit charnel ou non charnel.
Tout n'est que ton reflet, soleil de l'univers,
Et seulement un songe, un éphémère songe.
Fumée entraînée dans le souffle universel,
Dans ces rêves je me. dissipe malgré moi,
Dans cette clairvoyance et cette inconscience.
Il m'est aisé de vivre et doux de respirer.
La nuit mystérieuse est paisible et obscure, Je vois en elle une splendeur aimable et douce. Et les yeux familiers du chœur des astres luisent Dans la steppe, au dessus de la tombe oubliée. L'herbe est flétrie et la plaine déserte est morne. La tombe solitaire abandonnée sommeille.
Au ciel, seuls, ainsi qu'une étemelle pensée. On voit étinceler les cils d'or des étoiles. ====== 130
A.-A. FETH
Et je rêve que tu t'es levée du cercueil,
Telle que je t'ai vue t'envoler de la terre,
Et je rêve que tous les deux nous sommes jeunes,
Que tu m'as regardé du regard d'autrefois.
Nuit d'argent, de quelle tendresse tu entoures La silencieuse et mystérieuse force Qui fleurit en mon âme! O, donne-moi des ailes, Pour surmonter l'inerte et morne être charnel ! Quelle nuit ! Avec les feux du ciel rivalise Le feu vivant des diamants de la rosée, Les cieux sont déployés ainsi qu'un océan, La terre est endormie et luit comme une mer... O nuit, mon esprit, tel un séraphin tombé, S'est reconnu parent de la vie étoilée, Impérissable, et sur les ailes de ton souffle, Il est prêt à voler sur ce secret abîme.
Semblable à un appel languissant, vainement Ton pur rayon luisait à mes yeux, suscitant Souverainement un muet enthousiasme.
Mais impuissant à vaincre autour de lui les ombres. Qu'on me maudisse, qu'on s'agite, qu'on discute,
, Oisant : « C'est rêverie de quelque âme démente ».
\Nloi, je vais par l'écume incertaine des flots, ï archant d'un pied hardi qui ne s'enfonce point. J'emporte ta lumière en cette vie terrestre, Elle est à moi, avec elle tu m'as remis Une existence double, et je veux célébrer, Ne fût-ce qu'un instant, ton immortalité.
Quand je rencontre ton sourire, Quand je saisis ton doux regard, Ce n'est pas à toi que j'envoie Mon chant d'amour, mais à ta beauté adorable. On dit que le chanteur de l'aurore est heureux D'exalter sans arrêt en trilles amoureuses La rose, penché sur son berceau embaumé ; Mais cette jeune souveraine du jardin Obstinément se tait, magnifiquement pure ; C'est que le chant seul a besoin de la beauté, Tandis que la beauté n'a pas besoin de chants.
Une seule parmi les étoiles respire
En palpitant ainsi, Une seule s'enflamme ainsi qu'un diamant
Rayonnant, et me dit :
« Notre destin n'est pas, à tous deux, de porter
En même temps des fers, Nous ne recherchons pas et nous ne voulons point
Des serments, des paroles. »
L'enthousia me, les tristesses, mon amour,
Ne sont pas faits pour nous, Mais dans notre regard, nous avons deviné
Qui tu es, qui je suis.
Le feu dont nous brûlons est prêt à éclairer
Les ténèbres nocturnes, Et ce n'est pas chez les hommes que nous cherchons
Le terrestre bonheur.
A.-A. FETH