LE NÉANT
Je ne te connais pas. Douloureux fut le cri Qu'enfanta ma poitrine au seuil de ton royaume. La vie terrestre en ses conditions premières Fut pour moi une chose atroce et insensée. L'espérance, à travers mes larmes enfantines, Sut m'éclairer le front d'un sourire trompeur. Toute ma vie, depuis, allant de faute en faute, Cherchant toujours le bien, je trouve seul le mal. Les jours passent avec leurs deuils et leurs soucis. Qu'importe qu'il y ait un seul jour ou beaucoup? Je voudrais t' oublier par quelque dur labeur, Mais aussitôt tu viens devant mes yeux, abîme !... Qu'es-tu? Quelle est ta fin? Le sentiment, la science Se taisent. Quel œil vit jamais le fond fatal? Mais toi, c'est moi ! Tu n'es que la négation De tout ce que j'ai pu et sentir et connaître. Que sais-je? Il tst temps de savoir que dans le monde Tout est question, non réponse, où qu'on se tourne ; Mais je vis, je respire, et sais que l'ignorance N'est qu'affligeante, sans avoir rien de terrible. Mais, arraché à la vie^ dans l'immense trouble. S'il me restait encor la force d'un enfant, Je saluerais tes bords du même cri perçant Qu'autrefois j'ai poussé en quittant ton rivage !
Ce matin et cette allégresse, Ce jour de limiière éclatante.
Cette voûte bleu sombre Ces cris, ces files en plein vol, Ces attroupements, ces oiseaux, =z==^== 136 =
A.-A. FETH
Ce murmure des eaux, Ces saules, ces bouleaux, Ces gouttes, ou plutôt ces larmes.
Ce duvet, plutôt que feuillage.
Ces montagnes et ces vallées.
Ces moucherons et ces abeilles.
Ces cris stridents, sifflants, Ces crépuscules sans éclipse, Ce soupir de nuit du village.
Cette nuit sans sommeil, Cette ombre et la chaleur du lit.
Et ces roulades et ces trilles, C'est le printemps !
Le soir d'hier en ma mémoire s'est gravé : La profondeur des cieux était d'un bleu foncé, Les feuilles palpitaient, le regard éloquent
Des étoiles fixait nos yeux.
Le crépuscule, au loin, envoyait des lueurs Si vivement, une fontaine étincelait, La voie lacrée coulait largement, appelant :
« Regarde-moi ! Encore ! eiïcore ! »
Mais aujourd'hui, tout s'est endormi à l'entour. Le firmament s'est comme enveloppé d'un voile. Et le cristal de l'eau qui se jouait, folâtre,
Dans la pénombre s'est noyé.
Mais je ne me sens point accablé par la brume, Point oppressé par les ténèbres des forêts : J'entends le clapotis vivant de la fontaine
Et je sens là-haut les étoiles.