‹ La poésie lyrique russeChapitre 45 sur 71 · LA FUSÉE · texte numérisé non relu

LA FUSÉE

Mon âme en vain s'est embrasée Sans éclairer la nuit obscure ; Seul a jailli devant tes yeux, Rapide et sifflant, mon sillage.

A la poursuite de mon rêve.

Je vole à la mort ; mon destin Sans doute est de bercer des songes, Puis là-haut, avec un soupir.

D'éclater en larmes de feu.

Loin des lumières, loin de la foule implacable,

A la dérobée nons avons fui ; noua voici

Tous les deux seuls ici, dans la fraîcheur ombreuse,

Ayant en tiers avec nous la nuit azurée.

Le cœur timide bat, alarmé ; il a soif

De donner le bonheur et de k retenir.

Il est possible de dissimuler auT hommes,

Mais on ne cache rien au regard des étoiles.

Et cette nuit d'argent, douce et silencieuse,

A travers son voile léger et transparent

Voit seulement ce qui est éternel et pur,

Tout ce qui a été inspiré par son souffle.

AUX ASTRES ETEINTS

Dois- je encore longtemps contempler vos lueurs, Yeux curieux du ciel bleu sombre ?

Longtemps sentir que dans le temple de la nuit Il n'est rien de plus haut ni de plus beau que vous? Peut-être sous ces feux vous-mêmes n'êtes plus, Vous vous êtes éteints en des temps éloignés. Alors, après ma mort, mes vers s'envoleront. Fantômes de soupirs, vers vous, fantOmes d'autres,

Aime-moi ! Dès que mon regard reiicontrera

Ton docile regard, Je déploierai sous tes pieds un tapis vivant

Aux somptueux dessins.

Soulevés au-dessus de la terre sur l'aile

De dçairs inconnus,

A.-A. FETH

Avec quel feu, avec quel oubli de nous-mêmes

Nous nous envolerons !

Radieuse tu te dresseras dans l'azur

De cette vision, Pour régner à jamais dans le souffle qu'exhalent

Le chant et la beauté.

Quel émoi douloureux en pensant qu'à l'instant

Où le couchant est si vjrginalement beau,

Toi, face au crépuscule, ici sur la terrasse,

Qui sait ? tu ne comprends point mon enthousiasme !

En bas, dort le jardin obscur ; un peuplier

Seul rêve au loin sur la hauteur, dressant ses feuilles,

Et saisissant l'éclat d'adieu du crépuscule,

Il balance l'or fin et la poudre d'argent.

Et je veux croire que toute cette splendeur

Qui règne si paisible à l'heure cristalline.

Ne passe pas en vain dans le ciel et dans l'âme,

Mais justifie nos aspirations fatales.

BIBLIOGRAPHIE

Çn russe ; Botkine (V.-P.). A.^A, Feth {Sovremenniek, I, 1857). Œuvres, t. II, 1891. — JVJaikov (L,), Esquisses historicO'UHéraires (St.-P., 1895), — Nikolski (B.)- Les é/ements essentiels de la poésie lyrique de Feth (dans le tome I«' de l'édition Marx, 1900). — Kroukqvski (A,-V.), Le lyrisme de la nature et le lyrisme du sentiment {RqussH FilologitçheskiVêstnik, 1911). -^Fepïne (V,-S.). 4.-4, Feth. Matériaux..., (Pçtrograd, 1915).

En français : Baratin sky (le priaee Vlad.). Les Poètes russes (La Nouvelle Revtt^, 1§98, t. CXU, p. 487).

la.-P. POLONSKI (1819-1898)

Iakov Petrovitch Polonski, né à Riazan le 6 décembre 1819, composait déjà des vers sur les bancs du gymnase. Après sa iortie de l'Université de Moscou, en 1844, il connut la gène matérielle, a Odessa, tandis que paraissa.it son second recueil de vers. Il obtint ensuite une place à la rédaction d'un journal de Tiflis et y prépara son troisième livre. En 1853, il revint à Saint-Pétersbourg et deux ans plus tard obtenait la notoriété avec une nouvelle édition de ses poésies. Des lors, sa vie se partagea entre des voyages à l'étranger, nécessités par une santé délicate, et des séjours à Saint-Pétersbourg, où il fut attaché au comité de la censur*; étrangère. En 1887 on célébra avec éclat ie jubile de sa carrière littéraire. L mourut le 18 octobre 1S9S.

Polonski n'a pas un talent de haut vol. Il aime les « récits en vers », tantôt dun sentimentalisme dramatique, tantôt joignant à de gracieux motifs de descriptions le sourire de l'humour et la familiarité du conte. C'est un cœur tendre, ouvert à la douceiir des amours tranquilles, des amitiés fidèles. C'est une âme généreuse qui aime l'homme et attend avec confiance l'aube de liberté et de fraternité. Il a foi dans le progrès. Il évite les problèmes métaphysiques et fuit les analyses troublantes. Il leur préfère le tranquille regard des fleurs, les chaudes caresses du soleil, le vol capricieux des papillons, le concert des grillons dans les épis, par les paisibles nuits de lune.

Œuvres : Gammes (St. -P., 1844). — Poésies de l'année 1845 (St.-P., 1846). — Sazandar, recueil de poésies (St.-P., 1849).— Poésies (St.-P., 1855 et 1859). — Le grillon musicien {Rousskoïe slovo, 1859, n° 3). — Gerbes (vers et prose, St.-P., 1871). — L'ermite. Poème {Délo, 14S =

=■- I.-P. POLONSKI

1874, n» 10). — Au déclin du jour (Poésies de 1877 à 1880). M., 1881. — Les cloches du soir (Poésies de 1887 à 1890). St-P., 1890. — Poésies complètes (5 tomes, Marx, St-P., 1899).

Les ombres de la nuit descendent et s'arrêtent

Devant ma porte en sentinelle.

Plus hardiment ses yeux profonds et ténébreux

Me regardent droit dans les yeux.

Sa voix tendre chuchote alors à mon oreille ;

Une boucle de ses cheveux

Chiffonnée par ma main indolente vient battre

De sa spirale mon visage.

Demeure et couvre de ton ombre épaisse, ô nuit,

Le monde enchanté de l'amour !

Temps, de ta main débile arrête ton horloge !

Mais les ombres de la nuit bougent,

Reculent, chancellent, s'enfuient :

Et la voici déjà qui de ses yeux baissés

Regarde sans me regarder :

Déjà sa main demeure inerte entre mes mains,

Et dans sa pudeur alarmée

Elle blottit sur ma poitrine son visage. . .

O soleil! ô soleil î Attends!

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