LA FUSÉE
Mon âme en vain s'est embrasée Sans éclairer la nuit obscure ; Seul a jailli devant tes yeux, Rapide et sifflant, mon sillage.
A la poursuite de mon rêve.
Je vole à la mort ; mon destin Sans doute est de bercer des songes, Puis là-haut, avec un soupir.
D'éclater en larmes de feu.
Loin des lumières, loin de la foule implacable,
A la dérobée nons avons fui ; noua voici
Tous les deux seuls ici, dans la fraîcheur ombreuse,
Ayant en tiers avec nous la nuit azurée.
Le cœur timide bat, alarmé ; il a soif
De donner le bonheur et de k retenir.
Il est possible de dissimuler auT hommes,
Mais on ne cache rien au regard des étoiles.
Et cette nuit d'argent, douce et silencieuse,
A travers son voile léger et transparent
Voit seulement ce qui est éternel et pur,
Tout ce qui a été inspiré par son souffle.
AUX ASTRES ETEINTS
Dois- je encore longtemps contempler vos lueurs, Yeux curieux du ciel bleu sombre ?
Longtemps sentir que dans le temple de la nuit Il n'est rien de plus haut ni de plus beau que vous? Peut-être sous ces feux vous-mêmes n'êtes plus, Vous vous êtes éteints en des temps éloignés. Alors, après ma mort, mes vers s'envoleront. Fantômes de soupirs, vers vous, fantOmes d'autres,
Aime-moi ! Dès que mon regard reiicontrera
Ton docile regard, Je déploierai sous tes pieds un tapis vivant
Aux somptueux dessins.
Soulevés au-dessus de la terre sur l'aile
De dçairs inconnus,
A.-A. FETH
Avec quel feu, avec quel oubli de nous-mêmes
Nous nous envolerons !
Radieuse tu te dresseras dans l'azur
De cette vision, Pour régner à jamais dans le souffle qu'exhalent
Le chant et la beauté.
Quel émoi douloureux en pensant qu'à l'instant
Où le couchant est si vjrginalement beau,
Toi, face au crépuscule, ici sur la terrasse,
Qui sait ? tu ne comprends point mon enthousiasme !
En bas, dort le jardin obscur ; un peuplier
Seul rêve au loin sur la hauteur, dressant ses feuilles,
Et saisissant l'éclat d'adieu du crépuscule,
Il balance l'or fin et la poudre d'argent.
Et je veux croire que toute cette splendeur
Qui règne si paisible à l'heure cristalline.
Ne passe pas en vain dans le ciel et dans l'âme,
Mais justifie nos aspirations fatales.
BIBLIOGRAPHIE
Çn russe ; Botkine (V.-P.). A.^A, Feth {Sovremenniek, I, 1857). Œuvres, t. II, 1891. — JVJaikov (L,), Esquisses historicO'UHéraires (St.-P., 1895), — Nikolski (B.)- Les é/ements essentiels de la poésie lyrique de Feth (dans le tome I«' de l'édition Marx, 1900). — Kroukqvski (A,-V.), Le lyrisme de la nature et le lyrisme du sentiment {RqussH FilologitçheskiVêstnik, 1911). -^Fepïne (V,-S.). 4.-4, Feth. Matériaux..., (Pçtrograd, 1915).
En français : Baratin sky (le priaee Vlad.). Les Poètes russes (La Nouvelle Revtt^, 1§98, t. CXU, p. 487).
la.-P. POLONSKI (1819-1898)
Iakov Petrovitch Polonski, né à Riazan le 6 décembre 1819, composait déjà des vers sur les bancs du gymnase. Après sa iortie de l'Université de Moscou, en 1844, il connut la gène matérielle, a Odessa, tandis que paraissa.it son second recueil de vers. Il obtint ensuite une place à la rédaction d'un journal de Tiflis et y prépara son troisième livre. En 1853, il revint à Saint-Pétersbourg et deux ans plus tard obtenait la notoriété avec une nouvelle édition de ses poésies. Des lors, sa vie se partagea entre des voyages à l'étranger, nécessités par une santé délicate, et des séjours à Saint-Pétersbourg, où il fut attaché au comité de la censur*; étrangère. En 1887 on célébra avec éclat ie jubile de sa carrière littéraire. L mourut le 18 octobre 1S9S.
Polonski n'a pas un talent de haut vol. Il aime les « récits en vers », tantôt dun sentimentalisme dramatique, tantôt joignant à de gracieux motifs de descriptions le sourire de l'humour et la familiarité du conte. C'est un cœur tendre, ouvert à la douceiir des amours tranquilles, des amitiés fidèles. C'est une âme généreuse qui aime l'homme et attend avec confiance l'aube de liberté et de fraternité. Il a foi dans le progrès. Il évite les problèmes métaphysiques et fuit les analyses troublantes. Il leur préfère le tranquille regard des fleurs, les chaudes caresses du soleil, le vol capricieux des papillons, le concert des grillons dans les épis, par les paisibles nuits de lune.
Œuvres : Gammes (St. -P., 1844). — Poésies de l'année 1845 (St.-P., 1846). — Sazandar, recueil de poésies (St.-P., 1849).— Poésies (St.-P., 1855 et 1859). — Le grillon musicien {Rousskoïe slovo, 1859, n° 3). — Gerbes (vers et prose, St.-P., 1871). — L'ermite. Poème {Délo, 14S =
=■- I.-P. POLONSKI
1874, n» 10). — Au déclin du jour (Poésies de 1877 à 1880). M., 1881. — Les cloches du soir (Poésies de 1887 à 1890). St-P., 1890. — Poésies complètes (5 tomes, Marx, St-P., 1899).
Les ombres de la nuit descendent et s'arrêtent
Devant ma porte en sentinelle.
Plus hardiment ses yeux profonds et ténébreux
Me regardent droit dans les yeux.
Sa voix tendre chuchote alors à mon oreille ;
Une boucle de ses cheveux
Chiffonnée par ma main indolente vient battre
De sa spirale mon visage.
Demeure et couvre de ton ombre épaisse, ô nuit,
Le monde enchanté de l'amour !
Temps, de ta main débile arrête ton horloge !
Mais les ombres de la nuit bougent,
Reculent, chancellent, s'enfuient :
Et la voici déjà qui de ses yeux baissés
Regarde sans me regarder :
Déjà sa main demeure inerte entre mes mains,
Et dans sa pudeur alarmée
Elle blottit sur ma poitrine son visage. . .
O soleil! ô soleil î Attends!