‹ La poésie lyrique russeChapitre 48 sur 71 · LE MAL MORT · texte numérisé non relu

LE MAL MORT

J'ai enterré mon cœur à jamais, et sur lui

J'ai pleuré, mais quoi donc ?

Quel miracle est-ce là, voyons? Mon mort remue,

Remue dans ma poitrine.

Que t'est-il arrivé, pauvre cœur? — Je veux vivre,

Mets-moi en liberté !

Faut-il donc mourir pour une jolie poupée?

Fi donc ! quelle sottise !

La paix soit avec toi ! Je ne t'ai pas en vain

Enterré, pauvre cœur !

Pour qui donc vivrais-tu ? Quel plaisir de trembler

Et d'épuiser tes forces !

Personne ne te veut, repose! — Je veux vivre,

Mets-moi en liberté!

Faut-il donc mourir pour une jolie poupée ?

Fi donc, quelle sottise !

Te souvient-il de la douce clarté lunaire. Du bruissement de la mer au pied du roc Et du balancement des feuilles somnolentes. Tandis que par delà l'enceinte du jardin

Crépitaient les cigales ?...

Au milieu des demi-ténèbres nous allions Par le jardin du mont... Le laurier embaumait. Et noire était la grotte au delà de la vigne. Et l'on entendait sous la cascade le bruit

Du bassin débordant...

Te souvient-i! aussi de cette fraîche haleine, Du murmure des flots, du parfum de la rose, = 153

De la nature entière enchantée, de nos lèvres Involontairement unies en un baiser

Qu'elles nattendaientpas...

Plus tard, au cours d'années qui me furent cruelles, Après avoir subi orages et tem.pête5, C'est cette même musique de la Nature, Cette musique de l'âme que j'entendais

Clairement dans le calme.

Et je prétais l'oreille. Alors, un soufile tiède Exhalé du midi me réchauffait le cœur... Il m'était plus aisé de croire et de chanter... Et je prétais l'oreille — et je voulais entendre

Cette musique en tout...

Mon cœur est une source et mon chant une vague

Qui se déroule et disparaît dans le lointain.

Par l'orage mon chant comme la nue est sombre,

Mais à l'aurore, en lui l'aurore se reflète.

Si le chagrin s'amasse au cœur, si soudain fusent

Les étincelles d'un amour inattendu,

Dans le sein de mon chant mes larmes se répandent

Et la vague se hâte de les emporter.

La tempête de neige est apaisée ; là iitiit

Me regarde par ses millions d'yeux voilés.

Le chemin s'éclâircit. O son de la clochette.

Verse-moi lé somxneil î Troïka de chevaux làs,

Emporte-moi! Plus clair est le froid horizon

Ainsi que la vapeur confuse des nuages.

La lune, spectre blanc, scrute monâfne, et drape

En rêves oubliés les chagrins d'autrefois.

Tantôt j'entends soudain un chant de voix àrdêûtè

I,.ï>. POLÔNSm

Et qui résonne à l'unlsScJû de la clochette :

«Ah ! quand donc, quand donc raonbien-àiméviendra-t-il

Goûter le repos âurmon cœur?

N'est-on pas bien chez mol ? L'aurôrê siir la vitre

Commence à peine à se jouet- avec le gel

Que mon samovar boilt sur la table de chêne,

Le feu pétille au poêle, éclairant dans le coin

Le lit, sous le rideau à fleurs... N'esi-on pas bien?

S'il fait nuit et que le volet demeure ouvert,

Sur le mur erre le rayon d'or de la lune,

Le chasse-neige peut mugir, la lampe brûle (1),

Et mon cœur ne dort pas, alors que je sommeille,

Il languit sans cesse pour lui. »

Tantôt j'entends soudain la même voix Chanter,

Mêlant son triste son au son de la clochette :

« Où est mon vieil ami ? J'ai peur qu'il n'entre ici

Et ne commencé à me Caresser, m'embrasser :

— Que trouve-t-on chez moi ? Ma chambf ette est étroite,

Obscure et ennuyeuse ; l'air filtre à la croisée...

Sous ma fenêtre il n'est qu'un cerisier qui croisse.

Et la vitre gelée empêche de le voir,

S'il n'est mort depttiâ longtemps même.. .

Que trouve-t-on chez moi? Mon rideau bigarré

A perdu ses couleurs. Malade, je me traîne...

Je ne vais jamais voir mes parents, et personne

N'est là pour me gronder ; mon biên-âîmé est loin...

Seule la vieille grogne quâûd vient le iroisin,

Parce qu'avec lui je m'amuse... y>

Si l'écrivain est tttie vague Et la Russie un océan,

(1) La lampe allumée devant l'icône.

L'écrivain doit être troublé

Lorsque se trouble l'élément ;

Et s'il est le nerf d'un grand peuple,

L'écrivain doit fatalement

Se sentir lui-même vaincu

Quand est vaincue la liberté.

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