‹ La poésie lyrique russeChapitre 59 sur 71 · MEDITATION DEVANT L'ENTRÉE D'HONNEUR · texte numérisé non relu

MEDITATION DEVANT L'ENTRÉE D'HONNEUR

[Le poète évoque une scène dont il fut le iémoin, en face de l'entrée d'un ministère,]

J'ai vu s'en approcher un jour des paysans,

De vrais villageois de Russie ; devant l'église

Ils prièrent, puis ils se tinrent à distance,

Leurs têtes blondes inclinées sur leurs poitrines.

Le suisse se montra : « Laisse entrer », dirent-ils.

Avec un regard plein d'espoir et de souffrance.

Il inspecta les visiteurs ; pas beaux à voir :

Visages, mains hâlés, et sarraux déchirés

Sur les épaules, et leur dos voûté supporte

Chacun une besace ; à leur cou une croix.

Leurs pieds en sang sont dans des sandales d'écorce

Faites par eux. (Sans doute, ils avaient cheminé

Bien longtemps, venus de leurs lointaines provinces.)

(Quelqu'un cria au suisse : « Chasse-les ; le maître

N'aime pas la populace déguenillée. »

La porte fut claquée; ayant stationné

Encor, l&s pèlerins délièrent leurs bourses,

N.-A. NEKRASOV

Mais le suisse ne les laissa point pénétrer ; Il refusa leur maigre obole, et ils partirent, Brûlés par le soleil, répétant : « Dieu le juge! » Levant les bras avec désespoir, et marchant Tête nue, aussi loin que mon œil put les suivre.

Dans l'humble taverne au delà de la barrière.

Les malheureux boiront tout, jusqu'au dernier rouble,

Puis iront, mendiant en chemin, gémissant...

Terre natale, oh ! nomme-moi un seul endroit

(Cet endroit, je l'ignore) où le paysan russe.

Ton semeur et ton gardien, ne gémisse pas.

Il gémit dans les champs, il gémit sur les routes,

Dans les prisons, dans les geôles et dans les mines,

Dans les chaînes de fer, il gémit au séchoir,

Près de la meule ou passant la nuit dans la steppe

Sous le char, il gémit dans sa pauvre masure.

Et le soleil de Dieu ne le réjouit pas.

Il gémit dans toutes les bourgades perdues,

A la porte des tribunaux et des conseils.

Allez jusqu'au Volga : qui donc fait retentir

De son gémissement notre grand fleuve russe?

Ce gémissement chez nous on l'appelle un chant.

Ce sont les haleurs au travail sur le chemin.

O Volga ! ô Volga ! Dans tes crues printanières,

Tu n'inondes pas aussi largement les champs

Que l'immense douleur de notre pauvre peuple

Submerge notre terre. Où que le peuple soit

Monte un gémissement. Hé ! pauvre ami î dis-moi

Ce que veut dire ton gémissement sans fin !

Te réveilleras-tu quelque jour, plein de force.

Ou bien, obéissant à la loi du destin,

As-tu donné déjà tout ce que tu pouvais?...

LA POESIfi! LYRIQUE RUSSE ===

Créé un chant semblable à un gémissement,

Et laissé ton esprit s'endormir à jamais? (1858.)

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