‹ La poésie lyrique russeChapitre 60 sur 71 · LE CHEVALIER D'UNE HEURE · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER D'UNE HEURE

Si le jour est morose ou la nuit sans clarté, Si le vent automnal déchaîne ses rafales, Les ténèbres alors envahissent ra.on âme, Mon esprit inactif languit nonchalamment. Le secours ne pourrait venir que du sommeil ; Par malheur le sommeil n'est pas donné à tous... Dieu soit loué ! Voici une nuit de gelée, Je ne connaîtrai pas aujourd'hui les tourments. Je vais à travers la vaste plaine où, sonore, Mon pas résonne, éveillant les oies sur l'étang. J'effarouche l'autour qui s'enfuit de la meule. Comme il a tressailli et déployé ses ailes. Quels battements puissants et égaux dans son vol I Longtemps, très longtemps je l'ai suivi du regard Et n'ai pu m'empêcher de lui dire : Bravo ! Attention! voici le bruit d'un char qui passe, Une odeur de goudron éirrive de la route, L'odorat est pL s fin par les jours de gelée, Claires sont les pensées, endurantes les jambes, Involontairement, on se livre au pouvoir De l'active nahire qui vous enveloppe ; Et la force de la jeunesse, le courage, La passion, le haut sens de la liberté Emphssent la poitrine qui se sent renaître; L'âme bouillonne toute altérée d'action, Le chemin parcouru revient à la mémoire, Alors, la conscience entonne sa chanson...

N.-A. NEKRASOV

Je donne le conseil de la chasser bien loin,

Avec elle, on aura le temps de s'acquitter !

Il faut passer cette paisible nuit de lune

En contemplation. L'horizon est si pur,

Et dans ses profondeurs, il est si transparent ?

La lune dans son plein vogue sur les chênaies,

Le bleu pâle, le blanc, le mauve au ciel dominent.

Les eaux, parmi les champs, brillent éblouissantes.

Capricieusement, la terre s'est drapée

Dans les vagues de la blanche clarté lunaire.

Et dans les ombres étrangement découpées,

On voit tout nettement, des grands traits du tableau,

Jusqu'aux plus menus fils des toiles d'araignées

Qui tapissent le sol, semblables à du givre.

Là s'étendent au loin les champs de sarrasin,

Comme un rouge ruban serpentant sur la pente.

Une forêt, barrant les guérets qui sommeillent,

Apparaît transparente et jonchée de feuillage;

Merveilleux est le chatoiement de ses couleurs

Sous la lune dont la pure clarté s'y joue ;

A cette distance on y distingue sans peine

Ou le chêne morose, ou le riant érable.

Voyez, là-bas, la poitrine tournée au nord.

Ce lourd corbeau qui sur ce vieux sapin sommeille !

Toutes les joies que peut prodiguer à son fils

La terre maternelle au déclin de l'automne,

Ici les blés d'automne en nappe verdoyante,

Là-bas la plaine d'or, recouverte de lin.

Au milieu des prairies lumineuses, les meules,

Majestueuse armée, tout s'offre à l'œil ravi...

O comme je voudrais, cette nuit, sangloter Sur la tombe lointaine où gît ma pauvre mère !

Viens me revoir, mère chérie! Apparais-moi,

Ne fût-ce qu'un instant, comme une ombre légère!

J'épancherai ma détresse de tant d'années

Dans ton sein maternel, et je te chanterai

Alors mon dernier chant, mon chant plein d'amertume.

Oh, pardonne! Ce n'est pas un chant consolant,

Je vais te faire encor souffrir, mais je succombe,

Et pour mon salut j'en appelle à ton amour.

C'est un chant d'expiation que je te chante,

Pour que d'une brûlante larme de souffrance,

Tes doux yeux lavent toutes mes taches honteuses.

Pour que tu raffermisses d'un ferme vouloir

La force libre et fière qu'à mon cœur tu donnas,

Et pour que tu me mettes dans le droit chemin...

O toi qui vivais loin du tumulte du monde,

O toi dont le regard exprimait l'au-delà,

Avec tes boucles d'or et tes yeux bleu de ciel,

Ta tristesse sereine au bord des lèvres pâles,

Ta majesté silencieuse sous l'orage...

Tu mourus jeune, ô ma beauté, et telle encore

Tu m'apparus sous le clair de lune féerique.

Oui, je te vois, pâle visage, et je me livre

A ton jugement. Tu enseignas à ma muse

A ne pas redouter la reine vérité.

Je ne puis ni craindre les regrets des amis,

Ni m'of fenser du triomphe des ennemis ;

Laisse tomber un mot de pardon seulement,

O toi, divinité de l'amour le plus pur !

Et que m'importent les ennemis ? Qu'ils répandent

Sur moi le plus subtil poison des calomnies.

Je ne demande pas qu'ils m'épargnent ; jamais

Ils n'inventeront de supplice plus cruel

Que celui que je porte au-dedans de mon cœur!

. N.-A. NEKRASOV

Les amis? Mais nous sommes de force inégale :

Je n'ai pu tenir en rien le juste milieu,

Je me suis hardiment et follement jeté

Sur ce qu'avec sang-froid ils savent éviter.

Je ne songeais pas que la bruyante jeunesse

Et la force présomptueuse passeraient,

J'étais entraîné par une soif insensée —

Soif de vivre! En avant, et toujours en avant !

Séduit par un combat sans gloire, que de fois

Je me trouvais au bord même du précipice !

Je ne me redressais que grâce à ta prière,

Je retombais, puis ce fut la chute complète...

Ramène-moi sur le chemin bordé d'épines,

Par lequel j'ai perdu l'habitude d'aller.

Je me suis enfoncé dans le limon impur

Des mesquines pensées, des passions mesquines.

Loin des triomphateurs, au bavardage oiseux.

Et qui baignent leurs mains dans la pourpre du sang.

Oh ! conduis-moi dans le camp de ceux qui succombent

Pour défendre 1? grande cause de l'amour !

Celui dont la vie s'est vainement émiettée

Peut prouver par sa mort qu'en lui battait un cœur

Qui n'était pas craintif et qu'il savait aimer...

{Le matin au lit.)

Oh ! les rêveries î Oh ! le féerique pouvoir Qu'a la nature d'exalter ainsi notre âme ! La flamme de la jeunesse, la passion.

Le courage et le haut sens de la liberté, Tout s'était ranimé dans mon âme accablée... Mais toi, où es- tu donc, ma force? A mon réveil, Voici que je me sens plus faible qu'un enfant. Je le sais, tout le jour je languirai couché, Et la nuit, je devrai boire ma potion,

J'aurai peur de la tombe où gît ma pauvre mère.

Tout ce qui bouillonnait dans mon cœur et luttait,

Tout fut chassé par le rayon du matin pâle,

Et j'entendis alors une voix ironique,

Voix intérieure, entonner ce chant cruel :

« Soumets-toi, ô frivole génération,

« A ton amer et inévitable destin.

« Difficiles sont les temps qui vous ont surpris

« Non préparés à une lutte difficile.

« Vous n'êtes pas encore au tombeau, vous vivez,

« Mais des longtemps pour l'action vous êtes morts ;

« Votre sort fut d'avoir de vertueux élans,

« Sans qu'il vous fût donné d'accomplir quelque chose. »

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