LE TEMPS DE L'AMOUR
La verte steppe est au printemps Tout émaillée de fleurs et pleine, Pleine d'oiseaux chanteurs qui volent ; Ils chantent le jour et la nuit!
Et qu'ils sont merveilleux, leurs chants! La jolie fille les écoute, Elle n'en comprend pas le sens Et ne sent pas au fond de l'âme Que ce sont là des chants magiques ; Ils ont une force amoureuse.. .
L'amour est un feu, et ce feu Est ce qui répand l'incendie.,.
Ne les écoute pas, ma belle, Tant que tu dors, calme et paisible, Jusqu'au jour, ton sommeil de vierge !
Tu n'entendrais que ton malheur :
Ta beauté périrait en fleur, Ton visage vermeil serait Fané plus vite que ton châle.
Elle demeure là, pensive, Caressée du souffle des charmes ; Le mal d'amour est dans son cœur, Son âme est lourde de soupirs Et son sein blanc est agité Comme la rivière profonde Qui ne peut rejeter son sable.
Son visage brûle, un brouillard Emplit ses yeux ; la steppe est sombre, Le crépuscule est enflammé. . .
Au printemps, sous le clair de lune, Le jeune gars, dans la rivière, === 36
A.-V. KOLTSOV
Fait boire son cheval, et pense, Pense à la fille bien-aimée :
« Voici plus de trois ans que j'aime Du voisin la fille cadette...
Mais si j'essaie de la rejoindre Dans la rue, et qu'avec détours J'entame l'entretien, ... ah ! ouiche !
Elle reste là et se tait . . .
Et si j'envoie faire à son père Une demande en mariage, Ce vieux tout blanc fait l'arrogant:
« C'est impossible : attends son tour. » Ma pauvre tête en est malade, Mon cœur se serre en ma poitrine.
Ma peine est chose bien connue.
Le malheur, hôte non prié, Est entré; je ne sais moi-même Comment décharger mes épaules.
J'ai la force, et non le vouloir ; Un trésor se trouve dehors.
Mais impossible de le prendre, Car nos coutumes l'ensorcellent ; Va donc, regarde, afflige-toi, Raisonne en ta caboche vide . . .
« Je prendrai vingt boisseaux de seigle Et je m'en irai au moulin.
On dit le meunier maître en l'art De faire agir les sortilèges.
Je lui dirai : « Ivan Kouzmitch, « J'ai un pressant besoin de toi, « Prends de moi tout ce que tu veux, « Mais fais pour moi ce que tu sais . » Au printemps, sous le clair de lune, Le peuple chrétien, au village, ===== 37
Dort en paix ; par la rue vont, seuls,
Notre gaillard et sa voisine ;
En tenant quelques doux propos,
Lui donnant l'anneau de son doigt,
Il prend en échange le sien ;
Il n'est point allé au moulin,
Ivan Kouzmitch n'est point fautif.
Oh ! toi, steppe, la verte steppe,
Et vous, les oiselets chanteurs,
Vous avez attendri la fille,
Enlevé le pain au meunier !
Au printemps, vous avez des charmes
Plus forts que paroles magiques...
CHANSON
Ah ! pourquoi m'a-t*on Mariée de force A qui ne me plaît, A un vieux mari ?
Maintenant, sans doute, Ma mère a plaisir A venir sécher Mes larmes amères !
Maintenant, sans doute, Mon père a plaisir A voir de ses yeux Ma vie de misère !
Sans doute leur cœur Est tout déchiré Lorsque je viens seule Au saint jour de Pâques, ■ 38 =
A.-V. KOLTSOV
Apportant en don De mon cher ami Chagrin au visage Et tourment dans l'âme !
Il est trop tard, chers, Pour blâmer le sort, Chercher des présages, Promettre des joies!
Qu'on voie d'outre-mer Voguer des navires, Que sur mon plancher Tombe une pluie d'or, L'herbe après l'automne Ne saurait pousser, Ni la fleur, l'hiver, Fleurir dans la neige !
Pourquoi dors-tu, moujik?
Dehors, c'est le printemps ; Voici déjà longtemps Que tes voisins travaillent.
Debout, réveille- toi j Lève-toi, considère Ce que tu as été, Ce qu'aujourd'hui tu es^ Et ce que tu possèdes .
Point de gerbe sur l'aire, Point de grain dans tes coffres ; Ta cour n'est qu'herbe rase, Nue comme un jeu de boule ; Le lutin domestique A raclé les celliers
Des moindres balayures, Et, pour payer tes dettes A, parmi tes voisins, Réparti tes chevaux.
Ton coffre est là, qui gît Renversé sous le banc.
Ta chaumière s'affaisse Comme une vieille femme.
Rappelle-toi tes jours.
Alors qu'ils s'écoulaient Par les champs et les prés Ainsi qu'un fleuve d'or, Delà cour et de l'aire, Le long de la grand'route, Par les bourgs et les villes Chez les gens de négoce !
Quand s'ouvraient devant eux Les portes en tous lieux ; C'est dans le coin d'honneur Qu'était alors ta place !
Tandis que maintenant.
Près de toi, ta misère S'assied sous la fenêtre; Et sans te réveiller, Tu restes tout le jour Étendu sur le poêle, Pendant qu'au champ, le blé, Orphelin, est laissé Non fauché, que le grain Est rongé par le vent.
Becqueté par l'oiseau !
Pourquoi dors- tu, moujik?
Déjà l'été a fui, Déjà, voici l'automne
A.-V. KOLTSOV
Qui, à travers la claie, Regarde dans la cour; A sa suite, l'hiver Vient en chaude pelisse, Et poudre le chemin D'une neige légère, Craquant sous les traîneaux.
Tous tes voisins charrient Sur ces traîneaux leur blé.
Ils le vendent, amassent Une fortune, et boivent La bière au gobelet.
CHANSON
Je n'avais ni sens, ni raison Lorsqu'on me donna un mari Et que de force on écourta Mes jours dorés de jeune fille.
Est-ce donc que l'on a gardé, Qu'on a dorloté ma jeunesse, Qu'on a protégé du soleil Sous verre, et choyé ma beauté, Pour que, dans la peine, les larmes, Je passe ma vie mariée, Et que sans amour et sans joie Je me désole et me tourmente?
Mes parents sont là qui me disent :
« Avec le temps, l'amour viendra ; Et qui choisit selon son cœur Se réserve un sort plus amer. »
Il est aisé, sur ses vieux ans,
De raisonner, de conseiller,
De comparer, sans réfléchir, Avec soi-même la jeunesse !
CHANSON
Comme de ma jeune poitrine Mon âme cherche à s'arracher !
Comme elle voudrait être libre, Comme elle appelle une autre vie !
N'est-ce pas bien une autre chose, Assis à deux au bord du fleuve, De regarder la verte steppe Et de contempler les fleurettes?
N'est-ce pas bien une autre chose, Passant à deux la nuit d'hiver.
De presser contre sa poitrine La main brûlante de l'ami?
Et le matin, quand vient l'aurore, De l'embrasser, le reconduire.
Et le soir, auprès de la porte, D'attendre de nouveau qu'il vienne î
CHANSON
Ils soufflent, les vents, Vents impétueux.
Les nuages courent.
Les sombres nuages ; On n'y voit pas luire
A.-V. KOLTSOV
La blanche lumière, On n'y voit pas luire Le joli soleil.
Dans rhumide brume.
Delà les brouillards, On voit seulement La nuit toute noire.
En pareil instant, Par ce temps affreux, A vivre tout seul Le cœur est glacé.
Il sent le besoin D'une autre poitrine, D'une âme de flamme, D'une belle fille !
Près d'elle, l'hiver Est un été chaud, Et dans l'infortune Peine n'est point peine !
CHANSON
Où êtes- vous, jours, Mes jours printaniers, Et mes nuits d'été Pleines de douceur?
Où es-tu, ma vie, O ma joie chérie!
Et toi, belle aurore D'ardente jeunesse?
Avec quel orgueil Mon œil contemplait == 43
Alors l'horizon
Brumeux, et féerique!
Là-bas rayonnait La clarté d'yeux bleus; Et là-bas mes rêves N'avaient pas de fin !
Mais j'ai, au printemps, Lorsque ta jeunesse Était dans sa fleur, Brisé ta pure âme...
Sans toi, solitaire Je vois tristement Les ombres nocturnes Recouvrir le jour.
CHANSON
Pour lui, plus que le jour Et le feu je brûlais, Comme d'autres, jamais, Non, jamais n'aimeront.
Ce n'est qu'avec lui seul Que je vivais sur terre, Je lui donnai mon âme, Je lui donnai ma vie.
Quelle nuit, quelle lune, Lorsque j'attends l'ami !
Toute pâle et glacée, Je me pâme et je tremble.
Voici qu'il vient et chante « Où es-tu, mon aurore? »
Puis il me prend la main, = 44 =z
A.-V. KOLTSOV
Se met à me baiser. « O doux ami, éteins Tes baisers, car déjà Sans eux, auprès de toi Le feu brûle en mon sang.
Sans eux, auprès de toi Mon visage est en feu, Ma poitrine palpite Et mes yeux étincellent Comme l'étoile au ciel. »
BIBLIOGRAPHIE
En russe : De Poule (M.-F.). A.-V. Kolisov dans sa vie extérieure, son œuvre littéraire et ses rapports de famille (St.-P,, 1878). — LiACHTCHENKO (I.-I.). lutroduction et notes dans l'édition académique de 1911 (contenant une bibliographie détaillée). — Nekrasov (A.-I.) Koltsov et la poésie lyrique populaire {Bulletin de l'Académie des sciences, 1911, XVI, 2). — Veselovski (A.). Études et caractéristiques, t. II (M., 1912).
En français : Dès 1836, le prince Viazemski prie A.-I. Tourguenev d'inciter Lamartine à traduire une pièce du poète « bouvier ». — E.-P. Mestscherski (Prince). Les boréales^ 1839. Les poètes russes traduits en vers français. Paris, 1846. — E. DE ViLLERS (M"»^). Koltsov {le poète marchand de bestiaux). Revue britannique, août 1867 [Traduction de l'article de Ralston, du Fortnightly Review de 1866], — Louis Léger. Un poète russe, Alexis Koltsov {Le Correspondant, 1912, t. CCXLVI, p. 541-553, réimprimé dans la Russie intellectuelle. Paris, 1914),
En allemand : D' P. Schalfejew. Die volkstiimliche Dichiung A. Kolcovs und die russische Volkslyrik (Berlin, 1910).
En anglais : Ralston (Voir plus haut). — W.-R. Morfill,, The peasant poets of Russia. London (reprinted from the Westminster Review, July 1880).
E.-A. BARATYNSKI (1800-1844)
Evgueni Abramovitch Baratynski, né le 19 février 1800 dans un village de la province de Tambov, fit ses études au Corps des Pages, dont il fut exclu pour s'être laissé entraîner, par la camaraderie, à un acte indélicat. Devenu simple soldat, puis sous-officier dans un régiment cantonné en Finlande, il gagna en six ans les galons d'officier et se retira presque aussitôt pour vivre, tantôt à Moscou, tantôt à Saint- Pétersbourg ou à la campagne. Il voyagea aussi en Allemagne, en France, en Italie, et mourut subitement à Naples, en 1844.
Ses poèmes ayant pour sujet des aventures sentimentales, comme Eda et le Bal, ne donnent pas la mesure de son talent. Celui-ci se révèle surtout dans les œuvres lyriques où Baratynski montre des qualités originales de pensée et d'analyse, soutenues par un vers plein de vigueur et de relief.
Œuvres : Eda et Les festins (St.-P,, 1826). Poésies (St.-P,, 1827). Le bal (St.-P., 1828). La concubine {La tsigane) (M., 1831). Le crépuscule (M., 1842). Œuvres (1869). Œuvres, 4^ édit. (Kazan, 1884). Œuvres complètes, t. I. Édit. de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg,
Nous buvons dans l'amour un poison de délices, Mais c'est bien un poison que nous buvons en lui, Et cette courte joie nous devons la payer
De longs jours de tristesse.
La flamme de l'amour est la flamme de vie,
E..A. BARATYNSItl
Dit-on communément ; pourtant, que voyons-nous? Elle ravage, elle bouleverse et ruine
L'âme dont elle s'empare !
Qui donc étouffera jamais le souvenir De tes jours de bonheur et de souffrance, amour,
De tes jours merveilleux?
Comme alors, à nouveau, renaissant à la joie, A tous les rêves d'or de la jeunesse en fleur,
Je t'ouvrirais mon âme!