AU BORD DU VOLGA
[L'auteur s'est laissé aller à de douces rêveries devant le fleuve chéri de son enfance.]
Au milieu de ces rêves roses, Je m'assoupis. J'étais vaincu Par le sommeil et la chaleur.
Quand soudain j 'entendis gémir ; Mon regard tomba sur la rive.
La tête courbée, touchant presque Leurs jambes entourées de corde, Chaussés de sandales d'écorce Et serrés en troupeau, rampaient Le long du fleuve les haleurs.
Leur cri cadencé et funèbre == 176 ,
N.-A. NEKRASOV
Était atrocement sauvage,
Se détachant dans le silence
Terriblement. Mon cœur frémit.
O, Volga!... mon berceau, quelqu'un
T'a-t-il aimé autant que moi?
Seul, dès que paraissait l'aurore,
Quand tout au monde encor dormait,
Quand l'éclat vermeil effleurait
A peine la vague azurée,
Je courais au fleuve chéri.
Là, ou bien j'aidais les pêcheurs.
J'allais en nacelle avec eux,
Ou j'errais avec mon fusil
Dans les îles, ou je sautais
Du bord escarpé sur le sable,
Comme un jeune animal qui joue;
Ou je courais le long du fleuve,
Lançant des cailloux et chantant
A pleine voix une chanson
Sur ma témérité précoce...
En ce temps, j'étais près de croire
Que je ne m'en irais jamais
Loin de ces rives sablonneuses.
Et je ne serais point parti,
Si sur toi n'avait retenti
O Volga, ce cri de détresse!
Il y a longtemps, bien longtemps,
L'ayant pour la première fois
Entendu, à cette même heure.
Je fus effrayé, assourdi,
Je voulus en savoir le sens.
Et longtemps, en suivant le fleuve
Je courus. Les haleurs, très las,
Avaient apporté de la barge
Un chaudron ; ils s'étaient assis, Ils avaient allumé un feu, Et conversaient entre eux, sans hâte.
« Quand donc serons-nous à Nijni?
Disait l'un, si au moins On y était à Saint-Elie...
— Nous y serons peut-être bien, »
Dit un autre, à l'air maladif :
« Ah ! quel malheur ! si seulement Mon épaule se guérissait, Je tirerais alors la corde Comme un ours, mais il vaudrait mieux Encore être mort au matin. »
Il se tut et se reaversa Sur le dos; je ne pus comprendre Ces paroles, mais depuis lors, Celui qui les dit me poursuit, Farouche, tranquille et malade!
Je le vois en ce moment même :
Ses haillons, misère navrante.
Ses traits épuisés, son regard Exprimant, avec le reproche, Une calme désespérance...
Sans bonnet, pâle, à peine en vie, Je ne revins que tard le soir A la maison. J'interrogeai Tous ceux qui s'y trouvaient alors Sur ce que je venais de voir.
Dans mon sommeil, je délirai Sur ce que l'on me raconta...
Ma bonne était épouvantée.
« Reste, chéri, reste, aujourd'hui, Ne t'en va pas te promener. »
Mais je courus vers le Volga...
N.-A. NEKRASOV
Je ne reconnus pas mon fleuve !
Que s'était- il passé en moi ?
Dieu le sait! Voici qu'avec peine Mon pied avance dans le sable, Tant il est devenu profond ; Le gazon brillant de fraîcheur Ne m'attire plus vers les îles ; Sinistre, perçant et sauvage Me semble le cri bien connu Des oiseaux habitant les rives, Et rempli d'une autre musique Le babil de ces chères vagues !
O, mes amers, amers sanglots, Tandis que je restais debout Ce matin-là, sur le rivage Du cher fleuve que je nommai Four la première fois le fleuve De l'esclavage et du chagrin !
Ce qu'en ce temps je projetai, Après que furent rassemblés Par moi mes compagnons d'enfance.
Et quels serments je fis alors, Que cela meure dans mon cœur.
Afin que personne n'en rie !
Mais si, vœux des jeunes années.
Vous êtes un rêve naïf.
Pourquoi donc m'est-il impossible De vous oublier, et pourquoi Me vient-il de vous un reproche Aussi mortellement cruel?...
Haleur mélancolique et sombre, Tel je t'ai connu dans l'enfance, Tel aujourd'hui je t'ai revu,
Tu chantes la même chanson, Et tu traînes la même corde.
Et toujours on voit dans les traits De ton visage fatigué Même soumission sans fin...