‹ La poésie lyrique russeChapitre 8 sur 71 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

Je n'appellerai pas la mort Fille des ténèbres ; mon rêve Ne lui donnera pas, servile, Un squelette issu du sépulcre, Ne l'armera pas de la faux.

O fille del'éther sublime, O resplendissante beauté.

Tu tiens l'olivier de la paix

E.-A. BARATYNSKI

Et non pas la faux destructrice.

Quand l'harmonie des sombres forces

Fit naître un monde florissant,

Ce fut toi que le Tout-Puissant

Chargea d'en garder l'ordonnance.

Sur la création tu voles

Répandant malgré tout l'accord ;

De ton souffle frais tu apaises

Les rebellions de la vie.

C'est toi qui domptes l'ouragan

Dressant sa force furieuse,

Et fais reculer l'océan

Lorsqu'il envahit ses rivages.

Aux plantes tu fixes des bornes

Pour que la forêt gigantesque

Ne puisse recouvrir la terre

D'une ombre funeste, et que l'herbe

Ne s'élève jusques aux cieux.

Et l'homme ! Dès que tu parais,

Vierge sainte, des joues s'effacent

Les taches du courroux, et fuit

La flamme de la volupté.

Le destin inégal des hommes

S'accorde par toi, l'équitable,

De la même main tu caresses

Et le souverain et l'esclave.

L'incertitude, la contrainte,

Telles sont les conditions

De nos jours troublés, mais tu es

Solution de toute énigme,

Solution de toute chaîne.

A quoi bon, prisonnier, rêver de liberté?

Vois, c'est sans murmurer que, sur leur lit en pente,

En des rives fixées coule l'eau des rivières,

Et que le fier sapin se dresse où il a crû,

Sans pouvoir s'en aller. Une force inconnue

Par un chemin marqué entraine les étoiles ;

Le vent errant n'est point libre, et son léger souffle

Obéit à la loi. Soyons donc, nous aussi,

Soumis à notre lot. Domptons ou oublions

Nos rêves de révolte ; esclaves raisonnables,

Accordons nos désirs à notre sort, dociles.

Et noire destinée sera calme et heureuse.

Insensé ! N'est-ce pas la volonté suprême

Elle-même qui nous donna les passions?

Oh ! comme elle nous pesé, Cette vie dont le flot puissant bat dans nos cœurs Et que le sort enferme en d'étroites limites !

BIBLIOGRAPHIE

En russe : Lon'guinov. Baratynski et ses œuvres {Rousski Arkhiv, 1867). — Pertsov (P.). Les courants philosophiques de la poésie russe (St. -P., 1896). — Hofman (M.-L,). La poésie lyrique de Baratynski (Ronsskaïa Starina, mai 1914). Introduction et notes dans l'édition académique de 1914.

En français : Baratyxsk\' (Eug.). Recueil de poésies traduites du russe (Cette, 1858).

A.-S. KHOMIAKOV (1804-1860)

Alexis Stepanovitch Khomiakov, né en 1804 à Moscou, d'une famille de riches propriétaires fonciers, reçut une éducation particulièrement soignée, qu'il compléta par des voyages à l'étranger. Passionné pour la cause slave, il devint un des chefs du slavophilisme, et écrivit de nombreuses études historiques, politiques et religieuses. Il mourut du choléra dans sa propriété de la province de Toula, le 23 septembre 1860,

Ses deux tragédies, Ermak et Dimiiri Samozvanets, d'un style emphatique, pèchent contre la vérité historique et la vraisemblance. Ses poésies lyriques, presque toutes inspirées par ses profondes convictions religieuses et patriotiques, ont un souffle ardent qui les rend bien supérieures aux exercices oratoires d'autres slavophiles.

Œuvres : Ermak (tragédie en vers. M,, 1832), Dimitri Samozvanets (tragédie, M., 1833). Vingt-quatre poésies (M,, 1844). Poésies (l'e édit., M., 1861). Recueil des œuvres (8 tomes, M,, 1900).

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