‹ La poésie nouvelleChapitre 3 sur 6 · JEAN MORÉAS · texte numérisé non relu

JEAN MORÉAS

dissant » ; il renonce aux innovations verbales du seizième siècle, aux termes rares ou surannés, aux doctes dérivations latines ou grecques. Et là encore, il semble donc se rapprocher, suivant une évolution semblable à celle que subit notre ancienne histoire littéraire, de ce Malherbe que, jadis, il réprouvait, bien qu'il déclarât en savoir déjà « priser les hauts dons ». Le style des StanceSy par sa tenue, sa correction un peu froide, une sorte de sécheresse qui n'est pas sans beauté, a quelque analog-ie avec celui de Malherbe.

Est-ce à dire qu'il ne reste absolument rien, dans ces poèmes nouveaux, de tout le « romanisme » de Moréas ? Certes, non. Mais l'étude minutieuse des origines de notre langue, la connaissance approfondie de son vocabulaire et de sa syntaxe dans leur premier état et dans leur développement, l'ont muni d'une forme verbale vraiment classique. Renseigné comme peu d'écrivains sur le sens authentique des mots et sur la valeur réelle des tours qu'il emploie, il arrive à une remarquable plénitude d'expression. Sa phrase n'est jamais hésitante ni tàtoonante ; elle rend avec exactitude l'idée, sans excès ni manque. Et cette langue, qui n'est ni celle du xvie siècle, ni celle d'aujourd'hui, ni celle tout à fait d'aucune époque, que l'on sent un peu fabriquée et artificielle, due, comme elle l'est, à la volonté nette d'un écrivain, est cependant, en vérité, du français ^ — et même elle est plus du français que no l'est la réelle langue d'à présent. Et n'est-ce pas le rôle que s'était assigné l'École Romane, de nous reconstituer une langue véritablement nationale, qui ne fût pas, comme celle des Romantiques, sans race, mais qui dérivât au contraire, en ligne directe, de notre parler primitif. Reste

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à savoir si cette lang'ue pourra, se substituant à celle d'aujourd'hui ou la transformant, se g-énéraliser et s'imposer, ou bien si elle ne doit servir, tout admirable qu'elle est, qu'à l'usag-e du poète grammairien qui se l'est faite.

Le style des Stances, très sobre, n'est pas riche en imag'es colorées : il n'est pas destiné à l'évocation symbolique, il lui suffit d'être parfaitement clair et expressif. L'harmonie n'en est pas non plus musicale comme celle que d'autres poètes, — et Moréas lui-même autrefois, — ont recherchée : il semble, maintenant,qu'il soit préoccupé surtout de ne pas confondre avec l'harmonie musicale le rythme poétique . Différenciant ainsi son art des arts plastiques et de la musique, c'est en vérité de la poésie qu'il nous donne, selon la tradition française, qui est soucieuse de la distinction des genres.

Moréas a suivi les mêmes principes dans le choix des sujets à traiter. Très conscient de l'œuvre spéciale qu'il voulait réaliser, il a eu grand soin d'écarter ceux qui lui paraissaient devoir faire appel à d'autres arts que le sien, les superbes décors, par exemple, auxquels il faut des couleurs variées, ou bien ces très subtiles émotions, complexes et indéfinissables par les mots, que la musique seule exprimerait. De même que son style, son ins piration est strictement littéraire et poétique.

Le thème des Stances est quelquefois une idée morale, très simple, très nette, sans incertitude ni casuistique, — stoïque plutôt, le stoïcisme étant la doctrine philosophique la plus propre à de beaux vers bien frappés.

Ne dites pas : La vie est un joyeux festin ; Ou c'est d'un esprit sot, ou c'est d'une âme basse. Surtout ne dites point : Elle est malheur sans fin, C'est d'un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

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