‹ La poésie nouvelleChapitre 4 sur 6 · JEAN MORÉAS I · texte numérisé non relu

JEAN MORÉAS I

Riez, comme au printemps s'agitent les rameaux, Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève, Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux Et dites : C'est beaucoup et c'est l'ombre d'un rêve.

Quelquefois il est descriptif, mais alors la description, non exclusivement visuelle, est proprement littéraire. Ainsi, ce paysage de Grèce :

Oliviers du Céphise, harmonieux feuillages. Que l'esprit de Sophocle agite avec le vent. Temples, marbres brisés, qui malgré tant d'outrages Seuls gardez dans vos trous tout l'avenir levant...

Mais, presque toujours, l'inspiration des Stances est personnelle ; le poète y exprime ses sentiments et ses émotions. Or il est triste et même une sorte d'âpre désespoir traverse ces strophes égales. Ce n'est pas le pessimisme métaphysique, que nous avons vu Moréas réprouver comme germanique à l'excès, mais une douleur farouche qui provient d'événements particuliers et que le poète généralise, — ce qui est tout à fait conforme à notre caractère national. Amertume des souvenirs d'amour, ambitions meurtries, beaux désirs déçus, amertume aussi de la gloire et détresse de la définitive solitude, — tout cela, d'ailleurs, rehaussé d'orgueil, voilà l'âme de ces Stances. Il ne faudrait pas les confondre avec les plaintes déchirantes que d'autres poètes, abandonnés à leur infortune, ont exhalées. Ici la souffrance a la sublime fierté de se vouloir maintenir calme, trop dédaigneuse pour l'imprécation, trop clairvoyante pour l'étonnement. Mais elle prétend se revêtir d'art et, aujourd'hui encore, Moréas conçoit la poésie comme destinée

A couvrir de beauté la misère du monde,

[yO LA POESIE NOUVELLE

et le rythme modéré des stances aux belles lignes contient vig-oureusement ce désespoir qui voudrait en vain s'exaspérer :

Le coq chante là-bas : ua faible jour tranquille

Blanchit autour de moi ; Une dernière flamme aux portes de la ville

Brille autour de l'octroi.

O mon second berceau, Paris, tu dors encore

Quand je suis éveillé Et que j'entends le pouls démon grand cœur sonore,

Sombre et dépareillé.

Que veut-il, que veut-il, ce cœur! Malgré la cendre

Du temps, malgré les maux, Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre

Se couvre de rameaux ?

A lire les Stances^ on est frappé ;de leur perfection, d'abord, — et aussi de l'extrême simplicité de ce qu'elles expriment ; l'inspiration n'en est ni très variée, ni très complexe. Et nous sommes ainsi amenés à une double conclusion, au sujet de Moréas.

Les transformations de ses théories littéraires ont été accompagnées de transformations semblables dans sa manière et, pour illustrer chacune de ses tentatives, il est facile de trouver dans ses livres des poèmes parfaits. Il convient même de considérer les Stances comme un chef-d'œuvre accompli, si l'on entend par là une œuvre qui réalise pleinement son intention et dans laquelle tout concorde, rythme, vocabulaire, style, idée, d'une manière harmonieuse.

Quant à la valeur générale de ces théories, elle n'est pas, de ce fait même, indiscutable. A force d'art, Moréas a su adapter parfaitement l'un à l'autre l'instrument

JEAN MOREAS

qu'il s'était choisi et la matière qu'il voulait forg-er : son œuvre est une étonnante réussite. Mais il est impossible de ne pas apercevoir les étroites limites de cette poésie. Il est impossible de ne pas constater que Moréas l'a dénuée de tout ce qui est, sans doute, l'essentiel de l'âme moderne, le sentiment et la préoccupation du mystère ; il l'a dénuée, si l'on peut dire, d'arrière-pensée. . . Et parce que nous devons à cette esthétique une rare petite merveille, ce n'est pas une raison de croire qu'elle puisse contenir la formule féconde de tout un art, de toute une poésie...

L'orig-inalité puissante d'Emile Verhaeren, — une façon particulièrement intense, et comme exaspérée, de voir et de sentir, une violence rude et hardie d'expression, — caractérise toutes ses œuvres et leur donne une remarquable unité. Elles sont extrêmement variées aussi, parce qu'on peut suivre dans leur succession le développement d'une pensée très active et très riche. L'inspiration ne s'en est pas modifiée capricieusement au gré d'influences fortuites ou de circonstances extérieures; mais elle s'est renouvelée d'elle-même dans sa hautaine et somptueuse indépendance.

Emile Verhaeren naquit à Saint^Amand, près d'Anvers. Il passa toute son enfance en pleine campagne flamande, au bord de l'Escaut, dans ce paysage de Gampine, prés et marais, champs d'avoine, de lin, de seigle, et, jusqu'à l'horizon,

La verte immcDsité des plaines et des plaines.

Son premier recueil, les Flamandes (i), est tout im-

(i) Les Flamandes, Dnixclles, i883. Réimpression dans la pre mière série des Poènie* (.Mercure de France, i8o5).

prég-né des premières impressions qu'il reçut de cette nature abondante et grasse, où la vie se développe avec plénitude en beauté saine, un peu commune, mais forte et fraîche. Et c'est vraiment la Flandre heureuse, la Flandre des bons pâturages et des kermesses, que peignent, d'une touche large et franche, ces poèmes excellents-et tout à fait exempts de mièvrerie. Étables chaudes où bourdonnent les mouches autour des vaches alignées ; basses-cours où g-rognent les porcs roses et gras, dont le groin fouille les détritus ; laiteries fraîches où refroidissent les jarres de g-rès ; cuisines claires, toutes réjouies des belles flammes des cheminées ; cabarets-bouges , où s'installent les grands buveurs, les g^rands mangeurs de lard et de jambons, et les filles, rouges et blanches, aux g-estes vifs, danses, chansons, soûleries, ripailles et truandailles . . . Toutes ces descriptions, bien colorées, rappellent les meilleures productions de l'art flamand ; elles en ont l'exactitude, la vérité, la vie : Rubens et Téniers, les belles carnations chaudes, le décor juste et amusant. Verhaeren ne recherche pas les subtiles notations de détails curieux, compliqués; mais il copie de toutes choses ce qu'elles ont d'essentiel, de caractéristique et d'immédiatement vu.

« Les Flamandes, dit Vielé-Griffin (i), correspondent, chez leur auteur, à une période de santé violente où l'instinct flamand des Jordaens et des Rubens lui apparaît plus beau que toute idée ; il ne trouvait alors, en art, de vraiment grand que ces maîtres. »

Il y a, en Verhaeren, une ardeur telle que tous les sentiments s'exaltent, chez lui, jusqu'à leur maximum

(i| M Note biop:raphique » jointe à l'étude d*Albert Mockcl sur Emile Verhaeren ^Mercure de France, iSgô).

de puissance. Cet amour de la vie, de la nature, il le pousse à l'extrême et cette joie même de son imag-ination affriandée a quelque chose de tumultueux, d'exubérant, d'intransig-eant aussi. Verhaeren est tout entier à l'idéal qu'il a choisi, et il n'en admet pas d'autre : élégance, délicatesse lui sont odieuses et il n'a que du mépris pour les fades paysanneries de Greuze. Aux petits personnages « si proprets dans leur mise et si roses » de ce peintre, il oppose de vrais hommes de labours, tels qu'ils sont, « noirs, grossiers, bestiaux », et il se plaît à leur bestialité, à leur sauvagerie ; il les aime d'être instinctifs, prompts à la révolte et, en fête, vite allumés à la chair grasse des filles.

Cette poésie est réaliste, avec un peu d'affectation même. Dans les années quatre-vingts, en Belgique, il fallait réagir contre la littérature académique, qui était fade principalement. A cette fadeur, Verhaeren opposa toute la truculence de son génie...

Certains tableaux des Flamandes sont d'une éclatante couleur. Voici des groupes de servantes en train de tasser des sacs d'engrais : mouchoirs rouges sur la tête, jupons bleus, sabots noirs, elles se baissent, leurs croupes semblent surgir du sol... Voici, au cabaret, les buveurs attablés, gros, mentons gluants, gilets ouverts, la bouche rieuse, le ventre lourd... Le dessin est presque toujours précis; rien de flou, d'incertain, tous les détails sont en lumière. Les paysages sont clairs et charmants. C'est la plaine, de lieue en lieue, jusqu'à l'horizon, diversement nuancée et que traverse le cours vermeil de l'Escaut ; les bateaux cing^lent,

toutes voiles claquantes, Leur proue et leurs sabords souffletés de soleil...

Les paysag-es et les êjres vivent ici d'une semblable vie, et leur union est magnifiée en quelques poèmes d'un naturalisme grandiose, tels que celui de la Vachère^ qui est admirable. Dans l'herbe du pré elle s'est endormie, les bras repliés, elle ronfle ; au-dessus d'elle, les mouches rôdent. La force qui «ircule au tronc des chênes est celle aussi qui court dans ses veines :

Ses mains sont de rougeur crue et sèche ; la sève Qui roule à flots de feu dans ses membres hàlés Bat sa |2;"orjfçe, la gonfle, et, lente, la soulève, Comme les vents lèvent les blés.

Midi, d'un baiser d'or, la surprend sous les saules, Et toujours le sommeil s'alourdit sur ses yeux, Tandis que des rameaux flottent sur ses épaules Et se mêlent à ses cheveux.

Elle est l'âme obscure et ardente de la plaine féconde ; somnolente, elle frémit de l'immense désir universel...

... Avec la Flandre plantureuse des kermesses et des pâtis gras, en contraste, il y a une autre Flandre, celle des cloîtres, des disciplines farouches. Verhaeren l'évoque dans les Moines (i) puissamment.

Moines très doux, amants naïfs de Notre-Dame, qui passent, à chanter ses louanges, les longues journées calmes ; moines très simples, contemplatifs et dévotieux ; moines épiques, dont les mains rudes tiennent la croix comme une épée ; moines sauvages, pénitents noirs qui s'hallucinent dans l'épouvantement des Christs vindica-

(i) Les Moines, Paris, Lemerre, i886. Réimpression dans la première série des Poèmes.

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tifs ; moines féodaux, avec leur cloître pour manoir, qui sièg'ent au chapitre en justiciers et qui semblent, dans les plis droits des bures, des chevaliers dans leurs armures rigides... Les voilà tous, âpres g'ardiens de traditions mortes, tout frémissants dans leur rêve claustral, passionnés d'excessive humilité, superbes d'org-ueil tourmenté. Les voilà dans la monotonie rigoureuse de leur existence, en procession dès l'aube vers les offices, enclos dans leurs cellules, partagés entre leurs besognes quotidiennes et leurs contemplations, émerveillés des soirs féeriques ou passent des anges, en guirlande, aux horizons silencieux, et puis agonisants, la cendre sainte sur le front, illuminés de cierges, et puis, mains jointes, enveloppés de la bure dernière, jetés au trou des fosses de la nuit mortuaire...

Une égale intensité de vie a suscité en ces têtes fiévreuses la mysticisme et, au creux des labours, la fougue virile dans les cœurs chauds des gars. Et c'est donc toute la luxuriante vitalité des Flandres que célèbre cette poésie. Ascètes et goulus chercheurs de ripailles sont enflammés de la môme ferveur qui, chez les uns, tourne en sensualité, chez les autres en piété jalouse. Ces derniers goûtent peut-être la plus enivrante volupté, dans le silence de leur contemplation tourmentée, et c'est à eux que le poète demande l'exemple d'un rêve capable d'exalter tout un être. Il restera seul ici-bas avec son art ; il se vêtira de son art comme d'un rude cilice et il le serrera si fort contre lui qu'il s'en marquera lé cœur, au travers de la chair I...

Ces poèmes sont beaux de simplicité vig-oureuse, d'éclat, de gravité. Mais Verhaeren n'y a point encore révélé ses qualités les plus singulières. Il s'est montré descriptif puissant ; il va devenir un prodigieux évocateur. Il ne se contentera plus de peindre la réalité, mais il va l'illuminer des lueurs fantastiques de son extraordinaire imagination . Les Soirs, les Débâcles, les Flambeaux noirs y qui parurent entre 1887 et 1890 (i), forment une étonnante trilogie de rêve ardent et d'inquiétante fantasmagorie. Cette œuvre, ainsi que nous l'apprend Vielé-Griffin, est contemporaine d'une crise physiquement maladive dans la vie du poète. On y sent l'exaltation de la souffrance, la rage d'exaspérer encore les nerfs douloureux et l'imagination fiévreuse d'un être que hantent de terribles hallucinations, une âme torturée et qui se torture davantage à épier son mal, à en suivre les progrès, à en exciter le tourment.

Les Soirs sont les fantastiques décors où surgissent et se meuvent les affolantes visions. Aux Débâcles, Verhaeren a donné ce sous-titre : déformation morale; c'est le cauchemar de l'imagination terrifiée de son trouble, prise de vertige, et qui chavire. Les Flambeaux noirs éclairent sinistrement l'étrange magie de ces apparitions, de ces fantômes.

L'inspiration d'Emile Verhaeren a subi une terrible transformation depuis le temps, peu éloigné pourtant,

(0 Chez Deman, éditeur à Bruxelles (1887, 1888 et 1890). La réimpression des trois volumes forme la a» série des Poèmes (Mercure de France, 1896).

des Flamandes . C'était alors la joie de vivre qui Tenchantait, une sorte de félicité presque physique et que nulle pensée ne troublait, le bonheur de participer à l'épanouissement g-énéral des êtres et des choses sur le sol fertile, sous le bon soleil. La pensée est venue ; n'y a-t-il pas en elle quelque chose de meurtrier ? Elle tue toute joie, elle flétrit toute félicité. Sournoise, elle s'infiltre ; elle est la mort au bonheur!... Et maintenant, c'est l'atroce souffrance de la pensée, martyre d'elle-même, que nous trouvons en cette poésie tout autre. Le poète s'est écarté de la Nature, de la lumière. A travers les vitFes closes de sa chambre de malade, il voit la ville s'éteindre et, dans l'obscurité croissante du crépuscule, les façades g^randir, les porches béants s'emplir d'ombre. Aux alentours, le silence se fait, et, sous le front brûlant du rêveur las, passe la vision pathétique du bonheur fini :

Vides, les îles d'or, là-bas, dans l'or des brumes, Où les rêves, assis sous leur manteau vermeil, Avec de longs doigts d'or effeuillaient aux écumes Les ors silencieux qui pleuvaient du soleil .

Cassés, les mâts d'orgueil ; flasques, les grandes voiles I Laissez la barque aller et s'éteindre les ports; Les phares ne tendront plus vers les grandes étoiles Leurs bras immensément en feu; — les feux sont morts !...

Dehors, des gens vont et viennent, et chantent. Leurs complaintes sont plus tristes, avec leurs mots en panne, leur rythme en déroute... Dos cloches tintent, des portes pincent ; des meuglements, des bruits d'étiibles s'éveillent, au-delà des vergers, dans la nuit, évocateurs de toute « la douleur des campagnes ». Le [)aysau;-e dc-

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vient étrange et il se peuple, dirait-on, d'emblèmes extravag-ants; le crépuscule semble souffrir, les nuages sont las de leurs voyages ; le vieux moulin qui laisse tomber ses bras a l'air de mourir. La ligne indéfinie des arbres, sur l'horizon livide, se met en branle ; pèlerins géants et lourds, est-ce qu'ils ne cheminent pas, défilé morne d'ombres vivantes, sous la robe frémissante de leur feuillage ? Le marais luit ; le soir, en mourant, y jette

l'éclair de son épée et l'or de son armure,

qui vont flottant au flot, flottants et vains,

à peine encor frôlés par la splendeur diurne

mais lentement baisés par la lèvre nocturne

de la lune, pieuse et douce, aux mains d'argent...

Après |les nuits, les jours, les jours identiques, dans la même morne solitude. L'air se déchire de cris tumultueux d'oiseaux, de plaintes vagues ; sur les bourdons sonores des beffrois, les marteaux cassent les heures. Et lui, perçoit toute douleur, et non seulement la sienne, mais toute la douleur réelle et toute la douleur possible. Il est pantelant et sanglant, et tandis qu'il voit, derrière ses fenêtres troubles, « bondir la vie et ses chars d'or », il s'enferme plus désespérément dans sa détresse. Fini des vieilles chimères, des anciennes velléités vaines « de tailler en drapeaux l'étoffe de sa vie » ! ...Ah I sa seule joie, sa dernière joie, amère et douce : savourer l'excessive torture, s'abandonner plus consciemment à sa démence. Il goûte, à ce lent meurtre de lui-même, une sorte d'âpre volupté. A mordre son propre cœur, il s'affole; à force d'exaspérer son martyre, il le croit volontaire et il s'enivre alors d'orgueil révolté. Le paysage s'illumir.e de lueurs sinistres; les

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flots s'enflamment et, comme en des blessures ouvertes, ils entrent aux trous des écueils,

Et mon cœur se reflète en ce soir de torture, Quand la vague se rong-e et se déchire aux rocs Et s'acharne contre elle, et que son armature D'or et d'argent éclate et s'émiette, par chocs.

Ainsi se suivent les images, incohérentes, dans l'âme tourmentée et harcelée de son cauchemar. Chacune d'elles a son maximum d'intensité, scintille, rayonne, fulgure. Elles se succèdent comme des éclairs de feu dans une nuit sinistre ; elles disparaissent et laissent aux veux une brûlure...

Elles éveillent dans les dernières profondeurs de Tinconscience des vœux bizarres, d'obscurs désirs qui bientôt se formulent paradoxalement... Les vêpres sonnent : être une vieille qui marmonne des orémus. Le couchant ensanglante le ciel : assassiner, faire gémir des bouches, panteler de la chair, chavirer des yeux moribonds ; de la gorge ouverte coule un ruisseau de corail dans l'herbe. Et le remords survient, la peur aussi et la peur de la peur, — et voici qu'une angoisse inattendue apportera une nouvelle souffrance à cette âme qui n'est altérée que de souffrir et qui ne s'inquiète que d'épuiser trop vite toute la souffrance : elle va tressaillir de frissons instinctifs, d'autres sens vont lui naître, infiniment subtils, qui multiplieront sa puissance affective. Un étrange évangile de la Douleur, non pas acceptée mais voulue, recherchée avec frénésie, se pose ainsi.

... Sois ton hourrcau toi-même.

N'abandonne l'amour de te martyriser

A personne, jamais. Donne Ion seul baiser Au Désespoir...

Et de cet Evang-ile de mort il se fait le Christ forcené :

Et je voudrais aussi ma couronne d'épines

Et pour chaque pensée, une, roujs^e, à travers

Le front, jusqu'au cerveau, jusqu'aux frêles racines

Où se tordent les maux et les rêves forgés

En moi, par moi.

Les hallucinations se multiplient, fébriles, insensées, colorées de reflets effrayants, miroitants, de lueurs fantasques. Les Nombres y mènent leur danse folle; les dieux y passent avec leurs yeux de loups, ou bien l'Amour et son cortèg'e de lions enchaînés, ou bien, blanches et mélancoliques, les funérailles de la lune... Ce catafalque d'or qui surgit au fond des soirs, n'y vat-on pas coucher enfin, pour le définitif repos, le cadavre de ta raison?... L'âme souffrante se réfugie dans la démence comme dans la suprême paix, afin de ne se plus sentir incessamment escaladée

par les talons de fer de chaque idée...

Verhaeren arrive, dans ces poèmes, à une extraordinaire intensité d'expression. En même temps, nous y voyons sa métrique se transformer pour aboutir au vers libre. Les vers des Flamandes et des Moines sont parfaitement réguliers, disposés en strophes régulières de quatre alexandrins. A peine y trouve-t-on parfois des muettes au sixième ou au septième pied, des mots partagés

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entre les deux hémistiches. Verhaeren est même moins audacieux alors que ne le sont d'autres poètes en ces premières années du Symbolisme ; il s'abstient des rejets et des enjambements, il ne désorg-anise pas l'alexandrin traditionnel, il lui conserve son rythme un peu .lourd, un peu monotone, mais puissant.

On pourrait presque en dire autant des Soirs et des Débâcles. Cependant, à quelques signes, ici et là, on aperçoit que le poète prend conscience des imperfections de l'ancienne métrique et qu'il s'achemine à une nouvelle. Ses incertitudes se font surtout sentir, — pour lui comme pour la plupart des poètes de ce temps-là, — dans le traitement des syllabes muettes. Assez souvent, s'il place une muette au sixième pied de l'alexandrin, c'est que la césure est ailleurs ; ainsi, ce vers

Voix par des voix lasses au fond de» soirs hélées

se partage plutôt en deux groupes de quatre et huit pieds qu'en deux hémistiches égaux. Mais ailleurs la muette, non élidée, est bel et bien à la césure; ainsi dans ce vers :

... a érige en tes songes et, rouge, les festonne.

Il semble donc que Verhaeren compte la muette comme une syllabe sonore. Néanmoins, le vers suivant, qui se trouve au milieu d'une longue série d'alexandrins réguliers :

Le ares dc tendront plus vers les grandes étoiles,

doit êuc considéré comme un alexandrin, lui aussi, dans lequel, — co^itrai rement aux règles traditionnel- Jes, mais suivant la prononciation habituelle, — la syl-

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labe muette de phares est tout à fait élidée. Il y a, du reste, d'autres exemples de tels vers daus les Soirs et les Débâcles :

Tout(e) cette humanité de folie et d'éclair...

Ils arriv(ent) doux et pleins de soir, le long des rampes...

EfFrayant(es) et qui s(e)raient les idoles g-uerrières.

Il arrive aussi qu'un vers de onze pieds soit ég-aré parmi des alexandrins. Si on l'examine avec soin, on constate que, pour quelque raison particulière, l'hémistiche plus court est allongé par la prononciation , de manière à faire équilibre à l'autre :

Seigneur, mon cœur ! Vers ton pâle infini vide. .. Et s'exalter de ce mépris, vain lui-même...

Il semble qu'après cœur dans le premier vers, mépris dans le second, il faille compter un silence de la durée d'une syllabe.

Verhaeren est en train de s'émanciper des règles anciennes. L'alexandrin continu n'est plus, comme dans les Flamandes et les Moines^ le seul mètre qu'il emploie ; mais il combine des strophes, rigides encore et peu variées, il est vrai : 12, 8,8, 8,12, ou bien 12, 12, 10, 12, etc. Un poème des Débâcles^ intitulé « Là-bas », accentue, — dans sa première partie, — la transition au vers libre : on n'y trouve, sans doute, que des mètres de six, huit, dix, douze syllabes, mais librement enchevêtrés, et leur disposition ne se reproduit pas en strophes répétées; en outre, un vers n'y rime pas.

Les Flambeaux noirs sont écrits en vers libres, — aussi libres, du moins, qu'en écrira jamais Verhaeren.

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Le vers libre de Verhaeren lui est très spécial. Il se caractérise comme suit.

Les différents vers qui composent la laisse poétique sont, bien qu'inég-aux entre eux, déterminés individuellement par le nombre de leurs syllabes. On peut les disting-uer en alexandrins, octosyllabes, décasyllabes, etc., et chacun d'eux est construit d'après l'usag'e ancien, la césure en est bien marquée... Verhaeren ne recherche pas les fluidités musicales de Vielé-Griffin, ni les orchestrations symphoniques de Gustave Kahn. Même, il emploie assez peu les vers impairs et il est rare qu'il dépasse les dimensions de l'alexandrin; quatorze syllabes est son maximum.

En principe, il ne s'astrein^ plus à la rime rég-ulière, et il se réserve de lui substituer l'assonance ; par suite, il n'a plus que faire du principe classique de l'alternance des finales masculines et féminines. Mais, en fait, il rime presque toujours : la rime bien apparente lui sert à séparer les vers, à en accentuer le rythme. Il utilise aussi, à cette fin, des allitérations de consonnes ou des assonances qui, se correspondant en deux parties symétriques du vers, en constituent le solide armature :

Et ses hauts mats craquants et ses voiles claquantes, Mon navire d'à travers tout casse ses ancres. Et, cap sur le zénith.

Bondit vers la tcmpôte, Bête d'éclair, parmi la mer.

Les vers libres de Verhaeren, ainsi construits, se scandent plus vig-oureuscmentquc nuls vers rég-uliers. L'harmonie en est puissante. Ils n'ont pas la grâce délicate et la souplesse que nous aimons chez d'autres poètes. Mais leur rudesse môme leur donne une très spéciale valeur

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expressive ; le retour périodique des temps forts y marque l'insistante obsession de l'idée : ils frappent à coups redoublés, et leur battement continuel est d'un extraordinaire effet.

Le recueil suivant d'Emile Verhaeren, les Apparus dans mes chemins (i), est d'une incomparable beauté tragique. Une prodigieuse crise d'âme y éclate comme dans une éblouissante fulguration d'éclairs. D'abord y continuent les hallucinations des Soirs et des Débâcles^ plus fantastiques peut-être : plaines sinistres où le vieux berger des ténèbres corne l'appel des brebis de la Mort, où soudain apparaissent, immenses, dressés sur le ciel magique, « Celui de l'horizon », l'écartelé de son désir qui s'épouvante de lui-même et cherche à travers rocs, à travers landes, la route vers d'autres existences et d'autres tortures, — « Celui de la fatigue », vêtu de siècles morts, inassouvi de lassitude, aïeul de ceux qui pensent, de ceux qui souffrent, et qui jette à l'éternité son cri farouche de misère et de malédiction, — « Celui du savoir », les yeux aigus d'avoir scruté la science inquiétante des soirs, — a Celui du rien », roi des pourritures grandioses, ivre de formidable ironie et dont le rire éclate devant l'universel tombeau ; il proclame la fin de toutes choses dans l'anéantissement dernier des pourritu-

fï) Les Apparus dans mes chemins, Lacomblez, 1891. Réimpression dang la troisième Série des Poèmes (Mercure de France, 1899). Mais il y a, entre les deux éditions, des différences considérables. Plusieurs poèmes manquent dans la seconde. Le tout a été remanié ; certam* poèmes, écrits à nouveau, sont presque méconnaissables .

res, souveraines, incessantes, infinies, au pays mou des morts...

Ces effrayantes visions qui, par le luxe de leur couleur, par leur splendeur et leur déconcertante étrang-eté, rappellent les Illuminations d'Arthur Rimbaud, cessent brusquement. Un clair arc-en-ciel d'or se dessine à l'orient. Les cavales, qui traînaient à travers la nuit leurs chariots lourds et tumultueux, tout à coup disparaissent. Le silence s'est fait, l'horizon s'est éclairci.

Et saint Georges, fermentant d'ors,

avec des plumes et des écumes

au poitrail blanc de son cheval sans mors,

descend...

11 vient en bel ambassadeur

du pays blanc, illuminé de marbres

où, dans les parcs, au bord des mers, sur l'arbre

de la Bonté, suavement croît la douceur...

Le saint Georges, cuirassé de clair, a chassé les bêtes malfaisantes des mauvaises rêveries; il a débarrassé le ciel des terrifiantes imaj?;-es. De tranquilles et belles allégories s'y esquissent déjà, suaves, calmantes. Le paysage est changé : ruisselets et ramures chantantes, insectes d'or dans la lumière, frais jardins de jacinthes, pâles et hautes, et de fleurs comme des âmes blanches ; et les Saintes s'y tiennent, belles dans leurs robes pures, et celle-ci est le Pardon, et celle-là encore est l'Amour, et l'autre est le Sacrifice.

Et parmi l'or de l'herbe et des étangs

et les marbres des bords, rien ne paraît meilleur

que de les voir se regarder longtemps

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et refléter leur mutuel bonheur dans les miroirs de leurs yeux dus...

La douceur matinale se'répand, en ondes tranquilles, sur toutes choses. Les lueurs livides de jadis, qui suscitaient les redoutables fantasmagories du cauchemar, se sont éclipsées ; le beau soleil est sur la plaine, les terreurs vaines sont en fuite, le ciel est pur. Il est difficile de dire le charme apaisant de cette éclaircie. On croit entendre encore, au loin, le grondement pathétique de l'orage; la menace en est toute proche, et cette paix semble un répit momentané, plus précieux peut-être de s'épanouir ainsi dans le déchaînement des ouragans. . . Mais non ; l'atmosphère est sereine, fraîche et délicieuse. L'accalmie se prolonge. Une bonne sécurité vient à l'âme, inquiète naguère et qu'on eût dite alarmée définitivement. L'heure est suave et ineffable...

L'âme apaisée sent s'éveiller en elle une chanson douce, à l'approche de l'Attendue qui, par les blancs chemins des pensées tendres, viendra, compatissante et consolante, — la chanson des« Heuresclaires» (i), des heures sereines, des heures d'amour, la bonne chanson. Joie merveilleuse et parfaite extase, amour infini de la paix retrouvée !...

Voici la maison douce et son pignon léger,

et le jardin et le verger.

Voici le banc sous les pommiers

d'où s'effeuille le printemps blanc,

à pétales frôlants et lents.

Voici des vols de lumineux ramiers

planant, ainsi que des présages,

dans le ciel clair du paysage...

(i)Les Heures claires. Daman (Bruxelles), 1896.

Les poèmes des Heures claires sont des variations harmonieuses sur le thème unique de la joie. Tout est calme et tout est beau. La Nature, autrefois hostile et qui se peuplait de sinistres prestiges, s'est faite amicale et familière. De jolis rêves y circulent et des paroles d'amour très doux, très tendre ; on les dirait exhalées par le beau paysag-e, dans la clarté, dans la splendeur du jour...

Le vers de Verhaeren, qui généralement est vigoureux avec un peu de rudesse, ici s'est adouci ; il n'a plus ces coupes violentes, ce rythme obsédant qui, ailleurs, semble marteler l'idée : il s'étend, se prolonge, il se fait berceur, langoureux, — et presque silencieux parfois, comme tout à l'extase de son admiration charmée, en présence enfin du bonheur.

Cette note suave restera, d'ailleurs, trèsrare, chez Verhaeren. L'apparition lumineuse du Saint-Georges, dans ses rêves, ne pouvait le détourner à tout jamais de la réalité,qu'il continue à voirtragique. Elle l'aguéri seulement des cauchemars redoutables qui transformaient pour lui les choses en visions d'effroi. Réglée désormais et soumise au contrôle de la raison, sa puissance d'hallucination va se transformer en un don prodigieux d'évocation symbolique. Son horizon s'ornera d'idées, comme il est hanté de fantômes.

Cette heureuse modi finition se manifeste dans les admirables poèmes des Villages illusoires (i). Dans

(1) Les Villages illusoires. Hcman (Bruxdlcs), iSoD/'R^'imprcsiion dans la 3* série des Pocnies, (Mercure de France, i8<j(j).

un âpre décor de pluie, de neig-e, de vent et parfois de morne silence, d'étonnantes silhouettes se dessinent... Les mains aux rames, un roseau vert entre les dents, le Passeur d'eau lutte contre le courant, vers Celle qui làbas, par delà les vag-ues, le hèle. 11 peine, il s'acharne. Une rame casse ; le but recule. Le gouvernail casse. Il s'obstine; la voix l'appelle. La seconde rame casse...

Le passeur d'eau, les bras tombants, s'affaissa morne sur son banc, les reins rompus de vains efforts.

Un choc heurta sa barque à la dérive.

11 regarda, derrière lui, la rive :

n'avait pas quitté le bord.

Les fenêtres et les cadrans, avec des yeux béats et grands, constatèrent sa ruine d'ardeur.

Mais le tenace et vieux passeur garda tout de même, pour Dieu sait quand, le roseau vert entre les dents.

.. Au cimetière, parmi les ifs et les saules, le Fossoyeur a troué la terre ; il y jette les cadavres de sa misère. Les cercueils blancs défilent à travers les allées et viennent à lui pour qu'il les ensevelisse, — les cercueils blancs de ses douleurs, les cercueils de ses souvenirs, venus de si loin, — son héroïsme de jadis, son courage brisé, sa pauvre vaillance, et toutes ses plus pures pensifs. ( i ses amours, — et les cercueils rouges de ses crimes. Los bières suivent les bières, et pêle-mêle il les entasse dans la glaise ouverte, et, pelletée par pelletée, il les recouvre, il les cache, et, de ses doigts tremblants, il plante, sur les bosses du sol, des croix.

... Voici le Forgeron qui, depuis des ans et des ans, martèle et s'entête à son labeur de patience. Il a jeté

dans son brasier révoltes, deuils, violences, colères, et toute la tourbe des maux ; il leur donnera la trempe et la clarté du fer et de l'éclair... Voici les cordiersqui, sur les râteaux plantés au long- de la route, tendent et ramassent l'échevèlement des chanvres où g-lisse, en reflets, de la lumière d'or. Allongeant la corde, ils circulent ; ils semblent tirer à eux les horizons, — « les horizons des autrefois, sereins ou convulsés », ornés d'images, douces ou terrifiantes... Sur la rivière où la lune flotte, les Pêcheurs veillent. Ils ont jeté dans l'eau profonde leurs filets noirs sur le grouillement des mauvais sorts épars là, dans la vase. Au creux des filets ils les ramènent, avec efifort, appliqués à leur besogne sinistre; ils recueillent dans les nasses tout le fretin de leurs misères, épaves de remords, tourments et maladies ; ils pèchent longtemps, ils pèchent sans fin, les vieux pêcheurs de la démence, et ils oublient

Qu'il est, au firmament.

Attirantes comme l'aimant, Des étoiles prodigieuses 1...

Ce livre est d'une singulière beauté. Ces grandes figures mystérieuses, le fossoyeur, le forgeron, lecordicr, les pêcheurs, s'esquissent sur un fond de pluies, de neiges, et des rafales de vent, soudaines, rendent plus tragique cette image de désolation. Ou bien, le tocsin sonne, — c'est une meule qui brille ; et puis une autre meule encore prend feu, et puis une autre, et puis une autre, et, jusqu'à l'horizon, la plaine s'allume : une tourmente de sang et d'or éclate sous le ciel rouge... Mais la neige et la pluie sont plus émouvantes dans leur monotonie interminable, dans leur lenteur et leur régularité; elles

iga LA POÉSIE NOUVELLE

semblent avoir subi l'impulsion de quelque fatalité obscure. La long-ue pluie aux fils sans fin tisse pour la plaine frissonnante un manteau de tristesse et de dénuement, — la vieille pluie «aux cheveux d'eau». La neige tombe, comme une pauvre laine, en petites touffes impondérables, qui s'accumulent, s'entassent ; et elle est pâle et mortuaire, la neig-e au loin. Or, parmi la neige et la pluie, grises, ternes, les bizarres silhouettes humaines se révèlent plus étrangement. Elles surgissent de la solitude immense ; elles grandissent et s'hyperbolisent en images surnaturelles, emblématiques, auxquelles on cherche un sens merveilleux, tant elles ont l'air d'être là comme des signes du mystère...

Ainsi naissent, d'une sorte d'auto-suggestion, les symboles, dans ces poèmes de Verhaeren. Ils ne ressemblent pas à des allégories. Cette campagne flamande des bords de l'Escaut, où le poète naquit, « est un pays de moulins, de vanniers, de cordiers, de passeurs d'eau... (i))).Le geste habituel de ces bonshommes quotidiennement vus prit une ampleur prodigieuse dans cette imagination visionnaire; l'idée qu'il suggérait, — idée d'effort, de haine, de violence, d'amour, — s'identifia bientôt à lui et l'anima, en quelque sorte le suscita. De cette façon, le passeur d'eau se transforma en un symbole de la lutte acharnée et vaine, mais embellie d'illusion. Le cordier apparut aux prises avec tout l'infini de l'espace et du temps qu'il tire à lui, des horizons, au bout de ses ficelles de chanvre. Et le menuisier qui écrit sur les planches géométriques, des carrés et des cercles et des algèbres compliquées, le menuisier « du vieux savoir »

(i) Vidé-Griffin, 1.

EMILE VERHAEREN igS

fut l'archétype des faiseurs de systèmes qui expliquent et qui commentent et qui réduisent aux dimensions de leur intellect le Cosmos et ses lois cachées.

Parfois, le symbole prend une valeur morale, sociale môme. Ainsi dans cet admirable poème des pêcheurs. Les petites lumières de leurs barques percent la brume floconneuse ; elles sont distantes les unes des autres : les vieux pécheurs s'ig'norent entre eux, ils ne se voient pas, et chacun d'eux est comme seul sur la rivière mauvaise...

Dites, si, dans leur Duil, ils s'appelaient Et si leurs voix se consolaient!

Ce n'est qu'un cri, mais d'une telle émotion douloureuse qu'il retentit dans les profondeurs de l'âme. Délivré des anciennes hantises, le poète s'écarte de son propre tourment et il se passionne pour l'immense douleur humaine...

Les questions sociales l'avaient, dès sa jeunesse, inquiété. Les revues bclg-es auxquelles il collabora d'abord, — la Société nouvelle, par exemple, — ne bataillaient pas moins pour la liberté politique que pour l'émancipation littéraire. En 1892, il se consacre au développement de la Maison du Peuple, k Bruxelles. Avec Eekhoud et Vandervelde, il y fonde une section d'art; il travaille activement aux œuvres d'éducation populaire (i).

C'est à de telles préoccupations que correspond la

(1) Viclé-Griffin, 1. l.

1()4 LA POésiF. NOUVELLE

puissante trilogie des Campagnes hallucinées^ des Villes tentaculaires et àcs Aubes (1893-1898) (i).Dans ce vaste poème, Verhaeren s'attaque hardiment à l'une des plus tourmentantes misères de l'époque, la désertion des campagnes, leur lente absorption par les villes gourmandes, qui les ont prises entre leurs tentacules, qui les sucent et qui les vident.

Elles sont sinistres, les campagnes hallucinées par l'attrait des villes lointaines 1 Au milieu de la plaine immense se dresse, « comme un nocturne et colossal espoir », la ville. Tous les chemins vont vers la ville, vers sa clarté fallacieuse et son fantôme de bonheur. Ses lumières extravagantes et ses fumées sont un prestige auquel cèdent irrésistiblement les volontés, et son appel retentit au fond des horizons. •

Les villages, abandonnés, sont en détresse au creux des vallées et les plaines semblent plus vastes, de solitude et de silence. Les fermes sont mornes, délaissées, portes ouvertes, toits défoncés, murs qui s'éboulent. Sur le sol, la bêche est restée, la bêche qu'on n'utilise plus, qui ne s'enfoncera plus dans la glèbe pour le labeur fécond ; elle gît, lamentable et nue, grelottante , « sur le cadavre épars des vieux labours». Ahl les kermesses de jadis!... Un orgue moud sa ritournelle désolante; un charlatan, sur un tréteau, vante son orviétan : quelques ivrognes s'en amusent, de vieilles gens se mettent au pas de leur porte. Mais, des hameaux, pour la kermesse, nul n'est venu, pour la kermesse comme jadis. Les étables sont vides, et vides les poches; il n'y a plus, dans les hameaux, que misère et faim. L'orgue s'acharne : il ne recrute pour sa

(i) Les Campagnes hallucinées (1893), les Villes tentaculaires 1896), les Aubes (1898J. Deman, éditeur à Bruxelles.

EMILE VERHAEREN igS

fête piteuse, tristes danseurs, que deux pauvres fous et deux folles.

Des fous vont et viennent à travers les chemins et les venelles; on dirait qu'ils sont seuls vivants dans la campag-ne déserte. Dans leurs vag^abondag-es insensés, ils rencontrent aussi « le donneur de mauvais conseils », et des loqueteux et des mendiants, qui eux-mêmes ont l'air de fous, avec leurs guenilles, avec leurs hargnes, avec leurs yeux où se reflète « l'âpreté et la stérilité du paysage ». Et ils vaticinent, les fous, la mort du sol, la fin des germes, et que la terre est condamnée. Ils pullulent, les fous, là-bas, « depuis que les malheurs ravagent les villag-es»...

Mais, sur la grand'route qui va vers la ville, voici la horde des pauvres gens qui n'ont rien de rien, « buveurs de pluie, lécheurs de vent, fumeurs de brume » ; dans leur mouchoir à carreaux bleus, ils portent au bout d'un bâton « le linge usé de leur espoir ». Au village, il n'y a plus rien, on ne peut plus vivre. Alors on est parti, les femmes traînant les enfants hâves, vers la ville qui est au loin,

A roccident, sous des cieux srras,

Avec sa tour comme un Thabor,

Avec son souffle et son haleine

Epars et aspirant les quatre loins des plaines...

Or, voyez-la telle qu'elle est, la ville tentaculaire, et non plus telle qu'en un décevant mirage, lointaine et brillante, elle se profilait. De place en place des statues, immobiles dans leur posture de convention : le moine, le soldat, le bourgeois, l'apôtre, avec des gestes édifiants. Mais autour de leurs socles, ici et là, dans les

carrefours et les rues, la vie enfiévrée et maudite s'exalte en remous incessants, et les longues traînées de la foule, « comme des câbles, » s'enlacent, se nouent et se dénouent et g-lissent autour des monuments, mues on ne sait par quelle force cachée ni pour quelle manœuvre. Dans l'infini fourmillement des cohues et des émeutes, s'ébauche l'âme confuse, convulsée et formidable de la cité; elle frémit... Ici, le port ses vergues et ses mâts enchevêtrés : «. toute la mer va vers la ville ; » les flots qui voyagent avec les vents,

pour que la ville en feu l'absorbe et le respire, lui apportent le monde en des navires...

Ici la Bourse, le monument de l'Or, quadrangulaire, immense, où se bousculent toutes les frénésies, toutes les rapacités meurtrières, toutes les âpretés du vil désir; acharnements sournois, délires, effrois hagards, tout cela rôde autour de la corbeille des mirages... Ici, le Bazar, épices, fards, drogues omnipotentes, diamants en toc, et le brocantage du soleil ! La foule se rue à ces trafics, la joie dans les yeux, la folie au cœur... Ici, les spectacles, bruit, clarté, fracas, splendeur fausse, pitres pailletés, danseuses roses, des jambes, des hanches, des gorges, tout cela que fouillent et que caressent curieusement les mille regards du peuple ensorcelé... Ici, l'étal, la hideuse chair d'amour pour les meutes de la luxure... Ici encore les cathédrales gigantesques, où se réfugient les lassitudes, les dégoûts et les paniques de la ville démente. Corps usés, cœurs flétris, voici les mousses et les marins, les pauvres diables, les boutiquiers méticuleux et les marguilliers pacifiques : ces âmes éperdues, ou viles, ou nulles sont prosternées devant les ostensoirs,

dans l'antique décor d'or et d'encens des cathédrales. Et, plus vastes, plus frémissantes, les usines et les fabriques, où la machine, jour et nuit ronfle.

Des mâchoires d'acier mordent et fument ; de grands marteaux monumentaux broient des blocs d'or sur des enclumes, et, dans un coin, s'illuminent des fontes en brasiers tors et effrénés qu'on dompte.

Cependant passent, à travers les rues et les ruelles, les corbillards : la Mort balaye la ville entière au cimetière.

La voilà dans toute son horreur, la Ville dévorante, mang'euse des campagnes naguère sereines. Et c'est fini des gestes simples qui fauchaient superbement les blés évangéliques, c'est fini du labeur pacifique des plaines, des seigles mûrs, des avoines rousses...

L'âme est tumultueuse et souffrante. « Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge » ; en attendant qu'ait pris forme cette conception de la vie qui sera la loi des temps à venir, l'âme de la ville est une âme en peine qui se démène fébrilement... Dans le poème de Verhaeren, parmi les chapitres ardents qui évoquent la folie de ces foules ruées aux banques, aux bouges, aux usines, aux cathédrales, se dressent, immobiles et dignes sur leurs socles, les quatre statues du Moine, du Soldat, du Bourgeois et de l'Apôtre. Immobiles ctdigncs; — et les foules exaspérées n'ont pas un regard pour ces symboles refroidis de rôvcs qui jadis furent conducteurs de foules... Pourtant, au-dessus de. ce trouble cfîVoyablc et de ces confusions inextricables des cités, régnent, invisibles mais précises, toutes rayonnantes d'immaté-

iqS LA POésiE NOUVELLE

rielle clarté, immuables, les Idées. Ce monde haletant et grouillant est soumis à des lois qu'il ignore et qui le conduisent vers de sûres destinées.

Gomment se terminera le conflit des villes voraces et des campag-nes lâches ? Le problème se dessine dans la troisième partie de cette g'rande épopée sociale, les Aubes. Le poème prend ici la forme du drame : des forces déchaînées s'y heurtent. Drame sombre et d'incertaine conclusion, beau dans son obscurité même, qui semble l'obscurité persistante des aubes difficiles où les premières lueurs de réveil s'élèvent parmi des brumes et des fumées. Une sauvag-e destruction précédera les joure nouveaux, parce que la terre devra d'abord être purifiée des souillures des villes. Alors, la monstrueuse mêlée des violences et des instincts fera place à l'harmonieux développement de l'entente humaine...

Il semble que cette espérance ait rasséréné l'âme inquiète et passionnée de ce poète qui, après avoir, subi la torture de sa propre souffrance, absorbait encore en luimême l'universelle souffrance terrestre. Mais une aube heureuse éclaire un peu son ciel.

Il apparaît, dans ses œuvres ultérieures, moins désespéré, moins hanté de sinistres appréhensions, plus dégag-é, plus libre, plus apte à varier l'objet de sa rêverie. Le beau poème des Visages de la vie (i) nous le montre attentif aux idées morales, penché sur le cœur douloureux de l'humanité, épiant ses tressaillements, g-uettant

(i) Les Visages de la vie. Deman (Bruxelles), 1899.

ses aspirations divines et ses bonnes velléités. La douceur, la clémence, l'amour, les délicieuses vertus pacifiantes lui sont un objet de plus calme méditation. Il entrevoit une manifestation possible de la force, exempte de brutalité, de frénésie, d'exubérance, mais tenace, entêtée à son œuvre nécessaire et féconde. L'action se révèle à lui dans toute sa noblesse, capable de beauté, sainte et g-randiose. Une philosophie très pure inspire ces « élévations », sublimes parfois de détachement. Une énergique et clairvoyante résignation la domine, et l'abandon définitif de toute joie lui donne une sérénité triste :

La joie, hélas ! est au delà de Tâme humaine, Les mains les plus hautes n'ont arraché que plumes à cet oiseau qui vole en tourbillons d'écumes avec son ombre seule à fleur de nos domaines I...

C'est encore une idée morale qui anime le drame du Clottre (i), si poignant et d'une telle force de tragique intérieur. Un grave cas de conscience s'y débat entre les moines, dans cette atmosphère d'exaltation spirituelle, de fanatisme idéolog"ique. . . Un autre drame, Philippe II {2), simple et rig-oureux, sans ornements, met en scène le conflit de deux caractères farouches, Philippe, l'hypocrite féroce de l'histoire, et Carlos, son fils, âme héroïque et maladive en qui alternent des lassitudes découragées et de superbes élans d'ambition... Le théâtre d'Emile Verhaeren est mêlé de prose et de vers ; la prose, qui apparaît dans les passages où le lyrisme s'interrompt, — harmonieuse, d'ailleurs, et bien rythmée, —

(1) Le Cloître. Dcman (Bruxelles), 1900.

(ai Philippe II, tragédie en 3 actes, Société du Mercure de France, iqoi.

aOO LA POÉSIE NOUVELLE

s'y unit agréablement aux vers libres, grâce à d'habiles transitions de cadence plus ou moins caractérisées.

Les Petites Légendes (i), assez variées, ont toutes cependant (sauf la première, plutôt goguenarde) le même caractère de brutale poésie. Elles ne sont point délicates ni g-racieuses : la fantaisie en est fruste, le détail lourd. Mais elles évoquent, avec une sing^ulière puissance, avec une telle intensité que l'ardent éclat de l'imagée supplée au charme qui lui manque, Tâme du pays flamand, l'esprit d'une race grossière et forte, sensuelle dans son rêve, dans l'obscure épouvante de ses hallucinations. L'art de Verhaeren, avec sa franche vig-ueur et son expressive rudesse, convenait à cette poésie ; les rythmes durs et martelés qu'il affectionne, l'insistante accumulation des rimes, des assonances, des allitérations, la sonorité rauque des mots, donnent à ses poèmes quelque chose de Tétrangeté des lég-endes qu'il interprète... La Statuette, très ancienne, et qui remonte au temps des dieux, et dont la ressemblance effacée par les siècles fut celle de Diane, de Vénus ou de Cybèle, peinte en rouge et peinte en bleu, trôna, en manteau d'or moiré, sous le baldaquin de la chapelle, comme la Vierge ! Telle, jadis, elle fit des guérisons. Mais, despotique, le vicaire flaira son démoniaque pag-anisme et la jeta dans la rivière. Le courant la porta vers la dig-ue. Les joueurs de quilles de Flandre et de Brabant la repêchèrent ; ils en firent la quille médiane de leur jeu. Mais le premier qui l'abattit, un incendie prit à son clos; et le second qui l'abattit, rentrant le soir à la maison, trouva sa fille morte sur le seuil ; quant au ^troisième,

(i) Petites légendes. Deman (Bruxelles), 1900.

l'aile gauche de son grenier, dégringolant, tua les bergers et les chiens. Et les jeux fous de la statuette flamboyaient... L'histoire de Jean Snul, que les bêtes aimaient, et de Nel Frankenlap, qui les mit en déroute ; celle de l'échevin Sixte, gourmand de pommes, et de Kleudde, l'esprit joyeux qui suit les ivrognes des nuits flamandes ; celle de la sorcière lubrique et d'Armenz, le fermier qu'elle pritau moyen d'un philtre, sont curieuses, terrifiantes, bizarres, et celle du vieux pèlerin de Montaigu qui se grisa trois fois avant d'arriver au sanctuaire et raconta finalement ses trois péchés à la Vierge indulgente, est délicieuse de bonne humeur et de vérité. Le malade pour qui le vieux pèlerin fit son pèlerinage, guérit. Donc on fit fête à ce brave homme; mais il avoua l'imperfection de sa dévote entreprise. On lui donna à manger du lard, des boudins. Il dit :

C'est pas ma faute !

Si la Dame n'était puissante et haute Et pardonnante à tous, j'aurais prié en vain.

Le dernier poème de Verhaercn, les Forces tumul^ tueuses (i), ne termine pas l'ample évolution de son génie; il la continue, mais avec un élan nouveau vers de nouvelles destinées. Deux caractèrep y sont à noter : l'optimisme et le modernisme, — une certaine manière, du moins, de modernisme et d'optimisme. Gela ne veut pas dire que Verhaeren renonce à sa façon épique et tragique de voir les choses; mais l'optimisme et le tragique

(i) A la Société do Mercure de France, 190s.

se concilient dans une exaltation supérieure, dans un amour passionné de la vie, même hurlante et sanglante, pourvu qu'elle frissonne, — et l'aventure moderne, dég-ag-ée de ses mesquineries, magnifiée, s'épanouit jusqu'à l'épopée.

Le poète des Forces tumultueuses célèbre la Science, l'Art, la fièvre de créer, la fièvre aussi de détruire et de substituer aux vestiges morts du passé les rêves neufs. Il y a des chimères, il y a des contradictions, il y a des laideurs et des vulgarités dans ces tentatives forcenées des hommes d'aujourd'hui pour se construire leur idéal. Qu'importe? L'effort est immense, et une magnifique beauté lui vient du prodigieux déploiement d'énergies qu'il a suscité. Une force inouïe est au travail et la besogne qu'elle accomplit, confuse en apparence, a la sereine majesté des grandes révolutions cosmiques. Toute force au travail peutêtre envisagée différemment suivant qu'on s'associe à son activité créatrice ou qu'on observe, du dehors, l'inévitable destruction qu'elle cause aussi. Le poète des Forces tumultueuses s'est enivré de ce mouvement, de cette exaltation suprême de la vie. Il s'est senti gagné par cette universelle ardeur; il en a tiré de la joie et de l'espérance.

L'œuvre d'Emile Verhaeren, sans cesse renouvelée, alterne ainsi de la détresse à la confiance, mais à chaque étape elle apparaît plus large, plus libre dans son envergure, plus prête toujours à d'autres envolées.

Ce poète est soucieux seulement des idées, des émotions et des images que lui suggèrent ses rêveries; et

EMILE VERHAEREN 2o3

tout le reste, il le chasse. Les extraordinaires visions qui le hantent dans la solitude de sa pensée l'éblouissent ou l'efiFrayent. Son imag-ination grandit toutes choses, pousse ses émotions jusqu'à leur paroxysme, transfigure la réalité, magnifie sa méditation. Une intense mélancolie, mêlée de terreur, l'oppresse. Mais il se dompte, et le tragique conflit de sa volonté consciente avec sa sensibilité pantelante sanctifie son intime douleur. Jamais peutêtre de tels cris de détresse et d'angoisse n'avaient été poussés en présence du Destin . Sa plainte a l'ampleur sublime de son désespoir. Rauque et rude, lourde ment scandée, ardente, elle se prolonge avec acharnement, monotone comme la vie, incessante comme la souffrance. On croit entendre la suprême lamentation de l'humanité qu'enchaîne une fatalité brutale et qu'un mystère terrifie...

Puis, ayant pris une conscience plus nette de la réalité complexe et merveilleuse, de la vie universelle et des forces infinies qu'elle met en jeu, il communia avec cette énerg-ie créatrice, qui est le tout de ce qui est, et il participa frénétiquement à cette joie féconde. Le poème de malédiction devint un hymne d'amour...

L'éclat merveilleux et la pure beauté de la forme qu'elle revêt, la hautaine mélancolie dont elle est empreinte, un charme sing-ulier, somptueux et triste, distinguent de toute autre l'œuvre de Henri de Rég-nier. Aucun poète n'eut peut-être au même degré que celui-ci le don essentiel de l'image. Nul ne fut plus conscient de son art, plus habile à en utiliser toutes les ressources pour l'expression d'une pensée complexe, infiniment délicate et subtile, ardente, à la fois passionnée et contemplative.

En i885, 86, et 87, vers ses vingt ans, Henri de Régnier publia trois recueils de poèmes peu étendus, les Lendemains, Apaisement et Sites, très soignés de forme, sans grandes hardiesses et, sauf quelques césures déplacées, dociles aux règles de la métrique parnassienne, des sonnets, des terzc rime, des strophes de quatre, de six vers, aux rimes justes, correctement alternées, de style simple et pur.

Les Lendemains(i) ne sont pas encore une œuvre très

(1) Les Lendemains. Paris, Vauicr, 188b.

originale, mais disting-uée, fine, d'une jolie qualité de lang-ue et de pensée. On y retrouve un peu la manière de Sullj-Prudhomme, avec moins de raffinement, moins do minutie patiente dans l'analyse, moins de profondeur aussi. Une petite histoire d'amour, très simple, presque ing-énue, « rêve d'enfant », en est toute l'inspiration. Amour sans phrases, sans exaltation, sans déclamation. A peine de l'amour, et de l'amour pourtant. Nul enfantillag-e, d'ailleurs, dans ces « Premières poésies» ; pas de lyrisme facile, ni d'exubérance. Elles sont plutôt un peu froides, discrètes, réservées, attentives à ne pas dépasser la pensée par l'expression. Elles plaisent par leur justesse et leur simplicité.

Levers a plus d'éclat dains Apaise me nt{i), bien que la manière soit, en somme, la même, d'analyse pénétrante et curieuse. Mais, en quelques poèmes, se révèle déjà la recherche du décor très riche, palais, trophées, tapisseries brodées de flores rares, de perroquets aux vifs plumag'es, forêts, belles endormies, dames du temps jadis, émaux... Le style est de plus en plus précis. Le sentiment s'aiguise encore, arrive à de frêles et charmantes impressions.

Dans les sonnets des Sites {'a) sont notées de fines concordances entre la Nature et les émotions de l'âme. Ce n'est plus le pur et simple récit d'aventures personnelles, mais plutôt le souvenir de ces tristesses et de ces joies, éveillé par le paysage, dans les douceurs d'automne ou les splendeurs d'été, la campagne pluvieuse, devant Thorizon de mer monotone, les parcs, les jets d'eau... En même

(i) Apaisi (a) Sites,

aisément, Paris, Vanier, lî Paris, Vanier, 1887,

temps, la lég-ende apparaît, la fable, les héros, timidement encore, et l'ég-logue s'esquisse.

Les ^/50(/es (i), qui parurent en 1888, ne manifestent pas seulement un progrès du poète, mais un complet chang-ement dans son esthétique. Henri de Rég-nier semble renoncer à la poésie intime, personnelle. Dans les Lendemains, dans Apaisement, c'étaient ses propres impressions, son aventure d'amour qu'il notait, au jour le jour, et comme sous la dictée immédiate de son émotion. Dans les Sites, le sentiment ne se présentait déjà plus avec une telle spontanéité et, pour ainsi dire, dans un tel état de nudité ingénue. Il s'accompag-nait de descriptions de la Nature, il s'enveloppait de paysag-es. Mais il se révélait dans les paysag-es môme, il les teintait de sa propre nuance, les imprég-nait de sa tendresse ou de sa mélancolie.

Les Episodes rompent brusquement avec ce genre ; plus d'épanchements, ni d'analyse. On dirait, au con- Wire, que le poète s'efforce d'être absent de son œuvre. Et si cette œuvre doit aboutir quand môme à l'exaltation poétique de sa personnalité, — et comment non? — sa personnalité, du moins, ne s'y dévoile plus comme dans une confession.

Une telle confession de soi, d'ailleurs, si poétique et enjolivée qu'on la suppose, est toujours un peu offensante-pour la secrète pudeur de l'âme, jalouse de ses

(1) Episodes, Paris, Vanicr, 1888.

2o8 LA POÉSIE NOUVELLE

impressions, inquiète de s'exhiber. Un sorte d'intime délicatesse lui ferait souhaiter plutôt de cacher au fond d'elle-même sa vie sentimentale la plus sincère et la plus vraie ; la seule pensée d'une indiscrétion possible ne la fait-elle pas se replier plus vite sur elle-même? Henri de Régnier semble bien avoir éprouvé ce subtil malaise : dans les Lendemains et dans Apaisement^ il ne se livre qu'à peine, et comme à reg-ret : de là vient même à ces petits poèmes, exquis du reste, une certaine froideur.

Ilconvient de remarquer, an onive^c^wQXQ subj ectivisme est, dans une certaine mesure, en contradiction avec l'essence même de l'art, telle que, d'une manière plausible, les esthéticiens allemands, par exemple, la définissent, et telle aussi que paraît la concevoir Henri de Régnier. Il écrit, dans la préface de la Double Maîtresse : « Je ne sais trop par où ce singulier roman m'est venu à l'esprit... Cette hétéroclite figure de M. de Galandot m'est, si souvent et avec tant d'insistance, apparue à la pensée que j'ai ressenti le besoin de me l'expliquer à moimême. Je lui ai inventé une vie pour l'écarter de la mienne et j'ai pris ensuite le parti de le faire connaître aux autres pour mieux parvenir à l'oublier. »

Ainsi, l'idée première de l'œuvre d'art a bien son origine dans uneémotion intime de l'artiste, mais la volonté de transformer cette émotion en une œuvre d'art lui vient d'une sorte d'impérieux désir de délivrance, d'un besoin d'extérioriser la hantise de son cœur et de son esprit, ou, si l'on veut, d'un besoin d'objectivité. L'artiste cherche à se débarrasser, en lui donnant une existence propre, d'une impression trop douloureuse à force d'être trop intensément ressentie. C'est ce que signifie, sous une très belle forme allégorique, ce poème du Vase, le pre-

mier des Roseaux de lajlûte (i). Tandis que passe elle frôle, dans la fraîcheur émouvante de la forêt, la foule des nymphes et des faunes, le sculpteur taille le vase dans le marbre ; et l'une des nymphes, nue et belle, lui met sur la joue sa bouche tiède, et sur ses mains il sent le souffle chaud des satyres, et la terre exhale des parfums affolants. Cependant, lui, représente aux flancs du vase la ronde éperdue qui le trouble...

Mon ivresse était morte avec la tâche faite.

Mais il faut donc qu'en réalisant l'œuvre d'art, l'artiste ait soin de n'y pas laisser son impression toute simple, toute frémissante, comme il la sentait dans son cœur et telle qu'elle l'alarmait. Ou bien alors, à cette transposition il n'a rien gag-né. L'objectivité est la raison d'être et la condition de l'Art. Gela est si vrai qu'à certains moments de l'histoire littéraire, après des époques d'excessif « lyrisme ^)), on voit se produire une indispensable réaction et la littérature devenir nettement impersonnelle. C'est à cette nécessité qu'obéirent, plus ou moins consciemment, les Parnassiens, dans leur aftectation d' « impassibilité», lorsque le lyrisme romantique,aboutissant aux Confessions de Sainte-Beuve, par exemple, eut confondu la poésie avec une sorte de journal intime écrit en vers. C'est à une semblable impulsion secrète que céda Pierre Loti en recourant à l'exotisme, jusqu'au jour où ce fut enfin dans son costume d'Européen et parmi Icschoses familières de jadis qu'il se sentit dépaysé et déguisé. L'art est un déguisement.

( I ) Dans /e« /eux rustiques et divins (Société du Mercure de France t 1897).

Après avoir, plus vivement qu'un autre à cause de sa sensibilité très aiguë, senti la gêne de la poésie personnelle et l'erreur d'art qu'elle est toujours sur le point de commettre, Henri de Régnier avec les Episodes, très décidément et volontairement, change de manière.

Les poèmes de ce recueil sont d'éclatants tableaux de magnificence, de fastuosité, où s'accumulent et se disposent, pour la réalisation d'une étrange Beauté, toutes les couleurs, tous les métaux, tous les joyaux, toutes les images somptueuses d'une « vision vermeille do la terre». C'est là comme une sorte d'exotisme spécial, — exotisme de rêve, asile merveilleux que s'est créé l'imagination du poète, loin de la réalité trop imprégnée de sa douloureuse sentimentalité, loin de la vie et loin de lui-même .

Palais d'onyx pavés de malachite, couchers éclatants du soleil dans la splendide apothéose des crépuscules en pierreries, aubes de printemps où la lumière ruisselle sur les porphyres, temples enguirlandés de fleurs, du seuil au fronton de marbre, passages d'anges porteurs de glaives d'or et de robes éblouissantes que mouille la rosée des lis, délicieux jardins qu'emplissent des murmures et des vols divers de parfums, forêts heureuses que traverse le galop sonore des centaures et où des nymphes sommeillent divinement, vendanges d'automne égayées de bacchanales, de cortèges délirants de satyres et de femmes aux thyrses fleuris, — tel est ce décor qu'embellissent les plus divers éléments de beauté, sortilèges de la Nature ou créations de l'Art, mêlant au présent le passé, aux éblouissantes visions des soirs quotidiens les fantaisies de la légende et les fabuleuses chimères évoquées par le conte. .. Et si tout cela

ne fut qu'un rêve d'or, de mensonges et d'ombre que raille le sourire étraniçe de la vie,

il suffit qu'à le contempler l'âme ait trouvé l'oubli d'ellemême et cette joie du détachement que donne l'Art.

... Un rêve. Dans l'ombre du soir d'amour où flotte le parfum d'ambre des grappes lourdes aux treilles mûres,

la brise aux feuilles semble un passage d'abeilles....

Un clairon vibre sur la g-rève, appel à de vaines équipées.... Mais j'ai laissé l'inutile ardeur des victoires, du sang" sur les cuirasses et des massacres en des villes royales, et j'ai marché vers Toi dans la forêt, à travers le bourdonnement doré des abeilles ; j'ai pris, comme un voleur, un rayon de miel et l'essaim m'a suivi.

Et vers toi, ma joueuse éternelle et frivole, qui d'un souffle en la flûte avives le vain jeu des gammes, fol essor qui vers l'écho s'envole, je t'apparus parmi la candeur du ciel bleu et nimbé d'un bruit d'abeilles en auréole.

Autre vision. Sur une rive délicieuse où fleurissaient les roses candides, où notre enfance s'était éveillée ing-énument à la nouveauté des choses, apparut, un jour, docile à l'effort du vent, une |s;-alère de parade, aux agrès tissés d'or et de soie, aux voiles d'écarlate semées de croissants de lunes et d'étoiles. Dans les verg-ues, des singes jouaient avec des noix d'or. Les princesses descendirent de la galère, avec leur cortège de fous, de courtisans, de baladins. Alors, émerveillés et confus puérilement, nous voulûmes nouer à leurs mains les guirlandes de roses. Mais aux poignets des belles les

212 LA l'OÉSlE NOUVELLE

liens de fleurs se défleurirent, les oiseaux que portaient au poing- les pages s'envolèrent, et les princesses s'enfuirent aux nefs de parade...

Quelquefois se devine, sous le dég-uisement fastueux dont elle s'enveloppe, l'âme du poète, — soit qu'il s'écarte de la bacchanale joyeuse des vendang-eurs, porteur solitaire de la g*rappe mystique, — soit que, en dialog-ue nocturne avec le sphinx, il le reconnaisse fraternel, à la même horreur dans les yeux, symptôme d'une semblable aventure antérieure, — soit qu'à trop évoquer Ariane plaintive, il se sente pris à son tour de nostalg-ie sur les plag-es de soleil a où son ennui s'accoude en poses d'Ariane ».

Quelquefois aussi s'esquisse, dans les détails de la fiction, une allég-orie plus ou moins précise, à peine indiquée ici, plus manifeste ailleurs, et toute claire par exemple dans le poème du Verger.

Sur une pelouse de fraîcheur, parmi les floraisons printanières, voici trois femmes, en g-roupe de beauté : la première, g*racile, est vêtue d'une robe pudique, l'autre est nue et prête à l'étreinte, « et la troisième avait la robe d'hyacinthe ». Et toutes trois semblent attendre, amantes d'éternité, celui qui viendra du chemin de l'aurore, vers leur amour... Il vint et, de son aveu frivole et juvénile, salua comme l'Élue l'enfant g-racile à la robe pudique... Puis, un chaud midi d'été, sous l'embrasement du soleil et dans l'odeur de la terre féconde, le Verg-er s'épanouit. L'heure n'est plus au virginal rêve d'amour enfantin. Sur l'herbe encore, la dormeuse nue s'étire parmi les roses incarnates : le ravisseur joyeux l'emporte... Et maintenant, sur le verger d'amour, c'est la douceur d'automne, « alourdie d'un parfum de fièvre et

HENRI DE REGNIER 2l3

(le fruit blet ». Et celle qui était vêtue de la robe d'hyacinthe décroise ses mains d'un lent geste et se lève vers l'amant, revenu de l'aventure de la vie. Et, « dans la sécurité de la femme savante, » sereine, elle l'appelle « vers son amour et sa suprême réussite »... Et c'est donc ici, sous la forme d'un symbole de beauté, la transcription de trois groupes de petits poèmes où serait célébré l'amour ingénu, l'amour sensuel et l'amour câlin, — trois amours que l'on sent en mystérieuse concordance avec trois heures du jour, la matinale, l'ensoleillée et la crépusculaire, celle, toute légère et futile, où l'âme s'amuse à l'allégresse de l'éveil, celle, embrasée, où l'exaltation des sens la prend toute, et celle du soir, où la rentrée serait délicieuse dans la sécurité secrète de la chambre d'amour, — avec trois saisons de l'année aussi, car le printemps est matinal, l'été sensuel et l'automne frissonnant. Il y a des âmes de matin, de midi et de crépuscule, âmes diverses et qu'en des temps divers nous appelons de nos désirs nostalgiques ; — n'est-ce pas M™® de Beaumont que Chateaubriand nommait une {( soirée d'automne »? et dans l'amour n'y a-t-il pas tout cela : l'allégresse d'éveil, la sensualité chaude et la câlinerie d'automne ?

Et, toules trois, n'étiez-vous pas l'amour unique, mystérieuses sœurs du verger symbolique où veillaient votre allenlc et votre triuiié?...

Les Poèmes anciens cl romanesques (i) conti-

{i) Poàntes anciens rt romanesques, Paris, Art Iiidcpcndaut,

ai4 LA POÉSIE NOUVELLE

nuent les Épisodes. Mais la forme s'enrichit de mètres nouveaux et le vers libre fait ici son apparition. Non que de Rég-nier renonce désormais au vers régulier. Le « Prélude » de ce recueil est écrit en terze rime; les premiers Motifs de légende et de mélancolie sont en alexandrins rég-uliers. Mais ailleurs, au début de la Vigile des grèveSy par exemple, le vers de douze syllabes, plus librement construit, se contente d'assonances. Ailleurs encore, et le plus souvent, le poème est composé de vers de toute mesure dont la disposition, au lieu d'être fixe comme dans la strophe, n'est réglée que par la fantaisie du poète, conformément aux lois d'une harmonie plus subtile et plus variée. Ainsi se manifeste cette volonté, que Henri de Régnier conservera, d'utiliser tous les mètres, toutes les prosodies suivant les besoins de sa pensée et sans que l'adoption de l'une d'elles lui semble être une raison d'exclure les autres.

Les vers libres des Poèmes anciens et romanesques sont remarquables par leur aisance et leur mystérieuse musique. Brefs et comme animés d'un rythme de chanson gaie, ils s'allongent ensuite, se prolongent avec de lentes allures, ou bien s'étirent avec langueur et lassitude, pour repartir enfin dans l'allégresse de la pensée en route. En même temps, le choix des mots, leur combinaison donnent au vers des sonorités chantantes, et d'étranges orchestrations s'y entendent où les cuivres éclatent dans la plainte indéfinie des violons et que des tambourins en fête traversent parfois.

En allant vers la ville où l'oa chante aux terrasses

sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées,

1890. Réimpression dans les Poèmes {188^-1893} .Mercure de France,

HENRI DE RÉGNIER 2l5

en allant vers la ville où le pavé des places

vibre au soir rose et bleu d'un 'silence de danses lassées

nous avons rencontré les filles d** la plaine

qui s'en venaient à la fontaine,

qui s*ea venaient à perdre haleine,

et nous avons passé ....

Nos espoirs entreront par les portes ouvertes

en vols de papillons légers aux vastes ailes. .. .

Henri de Rég-nier a désormais trouvé pour sa pensée la forme à la fois la plus poétique et la plus musicale. La beauté de ses vers résulte d'un accord excellent entre le son des vers et le sens des mots employés. .. Il y a dans les mots une sing-ulière puissance d'évocation : à leur sig-nification rig-oureuse se joint tout ce que peuvent éveiller les plus multiples, ondoyantes et capricieuses associations d'idées... Certains mots semblent avoir pour Henri de Régnier un particulier attrait. Peut-être en abuse-t-il un peu. En tous cas, ils sont beaux, et non seulement par eux-mêmes, mais aussi par les choses qu'ils signifient, — noms de pierreries, opales, onyx ou rubis, d'animaux fabuleux, griffons, licornes, et les amphores qui suggèrent le geste charmant des porteuses . . .

La Vigile des grèves témoigne de la maîtrise prestigieuse à laquelle est arrivé désormais l'auteur des Poèmes anciens et romanesques. Je ne sais si jamais poète eut à sa disposition une forme métrique et verbale plus variée, plus diversement expressive, plus souple, plus harmonieuse et plus riche; elle s'identifie si bien avec la pensée que, dans ces accents très diversement modulés, tantôt intenses et fiévreux, et tantôt câlins et tantôt allègres, frivoles ou graves, on croit entendre léchant même de l'âme, hymne, épopée ou barcarolle, on croit cntcn-

2l6 LA POÉSIE NOUVELLE

(Ire l'âme même, oui, sans intermédiaire, immédiatement, l'âme en joie, l'âme en détresse, l'âme en folie, l'âme éperdue, l'intime etsubconscientdésir de l'âme... Sur une grève déserte, aride comme la vie où meurent d'attente nos nostalg-ies, des femmes sont là, leurs jeux clairs tendus vers la mer, asile des rêves indéterminés, et vers la terre fleurie dont les écarte l'exil du temps. Elles sont lasses d'espoir déçu, d'incertaine chimère et de patience qui s'éternise. Leur ennui morne s'exhale dans ces vers lents, monotones et qui parfois s'étirent comme des bras énervés d'immobilité, trop alourdis pourtant de torpeur pour s'ag-iter :

Par les jours éclatants et les nuits pluvieuses,

notre exil a pleuré sur la plag-c des mers

vers la terre, là-bas, efflorescente et merveilleuse;

vers la terre, là-bas et par-delà les mers,

par delà les jours éclatants et les nuits pluvieuses...

Des souvenirs dépassé joyeux traversent, par instants, l'horizon terne de leur rêve éteint; de brèves visions de g-aieté, tableaux exquis, de couleur douce, s'éclairent dans leur mémoire, nuancés seulement de la mélancolie des choses mortes qui furent aimées :

L*eau des sources où choit, le soir, la mort unanime des roses était heureuse de nous voir peigner nos chevelures fauves...

Un peu de cette eau nos miroirs !

Les fontaines étaient sonores. ..

Et, comme si l'heureuse évocation ressuscitait en elles tous les désirs avec le reg-ret des chères voluptés, une frénésie les soulève, ardente et d'une telle intensité fré-

missante qu'on dirait, dans leur chant, la clameur même de l'âme humaine dans le tourment de ses aspirations insatiables :

QuMl vienae à nos exils, et vers nos seins et vers nos lèvres,

le Bienvenu d'amour, sûr d'être celui-là,

qu'il vienne à notre exil

le Bienvenu d'amour, sûr d'être celui-là,

vers l'offre de nos seins g'orgés et l'ardeur de nos lèvres!

Et nous irons vers lui qui vient de l'occident,

dans le frisson et dans le rire de nos dents...

D'autres sont venus déjà, avec des rires, avec des cris, faciles triomphateurs et décevants, marchands de Tyr et de Garthag-e, qui passaient supputant des nombres sur leurs doi «Is, et puis la troupe bariolée des bouffons et des ast^oljg-ues, et les chevaliers en route vers les graals, et les ^ ^erins, besace au côté, et les Apôtres, drapés en g-e^.es d'Évang-ile, et les Barbares en hordes tumultueuses, — foules diverses qui apparurent comme de vains espoirs à l'horizon vide, et ne s'arrêtèrent pas. Mais lui,

le Bienvenu d'amour, sûr d'être celui-là, viendra-t-il, quelque soir, vers l'exil de nos lèvres en le cortège des flûtes ou dans l'éclat des tambourins grondeurs et des trompettes brèves? Viendra-t-il des vergers, des glaciers ou des fleuves, doux moissonneur, lier en gerbes nos cheveux? Pâtre des monts de neige où, stalactites, pleurent les clairs cristaux de gel dardes et douloureux?.. .

Ainsi se continue la cantilène d'amour; elle se môle de plaintes vagues, de cris de désir, adoucie parfois et calmée dans de brefs relûchos, puis comme hallucinée du bonheur pensé plus proche, coupée d'appels, haie-

2l8 LA POÉSIE NOUVELLE

tante, frémissante, enivrée de proche espoir, découragée, puis reprise bientôt par l'ardeur de la fièvre...

... Depuis les Épisodes, la pensée du poète s'est enrichie d'éléments nouveaux : sa conception du monde s'est élarg-ie. Son goût de l'allégorie, qui s'est déjà manifesté dans son œuvre avec éclat, mais à la façon peutêtre un peu d'un brillant procédé littéraire, va devenir quelque chose de plus : sa philosophie. Le symbole sera la forme même de sa pensée.

Dans ces Poèmes anciens et romanesques, où l'antiquité se mêle aux fantaisies de l'imagination, l'histoire, la légende, le « songe des vieux jours », apparaissent comme tout imprégnés de mystérieuses significations. Les historiens positifs font un effort scientifique pour caractériser chaque époque, pour séparer les uns des autres les moments divers de l'évolution humaine. Dénués de critique, les hommes du Moyen-âge travestirent la Grèce et Rome en une féodalité de hauts barons et de seigneurs ; les écrivains du xvii« siècle se représentèrent l'entourage de l'empereur Auguste ou du roi des rois Agamemnon comme la cour de Louis XIV ; plus récemment encore, Hugo transforma suivant sa propre imagination la légende des siècles. Bons élèves des historiens, les Parnassiens protestèrent contre cette manière inexacte d'envisager le passé et se préoccupèrent de vraie couleur locale : la recherche des documents exacts ne fut pas un de leurs moindres soins.

Sans revenir à l'ancienne manière qui habillait le passé à la mode du présent , Henri de Régnier n'établit pourtant pas une séparation absolue entre le « songe des vieux jours » et le songe d'aujourd'hui. Il ne considère pas le passé comme un temps aboli avec lequel on en a

HENRI DE RéONIER 219

fini, mais plutôt comme le souvenir d'un autre vie de la même âme humaine, comme l'un des perpétuels recommencements dans lequels elle se manifeste, toujours identique en son fond et variée en ses apparences. Le présent est déjà dans le passé, l'avenir aussi. Toute l'âme humaine est tout entière dans chacun de ses moments ; tous les '^actes, tous les rêves, toutes les œuvres où elle se réalisa jamais sont les symboles, authentiques autant que spontanés, de tout ce qu'elle est, de tout ce qu'elle se révélera.

De cette manière, la Fable n'est plus le mag-asin d'accessoires poétiques auquel recourent des artistes à la recherche d'embellissements, mais, en vérité, la mémoire de « tous les jadis où notre rêve aventura ses destinées... ». Le poète y trouve l'expression figurée de l'éternelle rêverie de l'âme humaine. La Fable est vraie, la vieille allégorie est réelle. . .

L'essieu des chars se brise à l'anp^le dur des lombes où nos âmes de jadis reviennent s'asseoir.

L'éternelle Toison, par delà les mers sombres, au fond des soirs, se dresse, étrani^e en son poil d'or, et les cornes d'émail allont^-ent leurs deux ombres sur le flot fabuleux qui gronde cl saigne encor.

Les Arianes, aux îles de fleurs et d'astres qui veillaient dans la nuit sur leur sommeil fatal, attendent le héros de l<Mirs tristes désastres qui les doit reconduire au vieux palais natal.

La chimère, accroupie aux c^oriçes de l'attente,

crispe ses ongles durs où luit le sanif des forts,

et notre âme a tenté l'aventure éclatante

du mensonge immortel pour qui d'autres sont morts...

Princesses au manoir, Belles au bois dormant, Vivianes, fig-ures de féerie et de contes enfantins où s'essaya, bégayante parfois et parfois puissamment créatrice, l'humaine pensée dans son éternel désir de se réaliser, se mêlent aux Arianes de la fable antique; le vent d'outre-vie, «chargée d'exils, de song-es et d'années et de voix mortes aux oublis de la mémoire » éveille l'écho de ces rêveries dans notre souvenir, où revit « l'âme grave d'antiques choses », l'âme charmante de délicates fantaisies, l'âme merveilleuse du passé prestig-ieux.

... Dans la Forêt, mag-ique de silence et de mystère, veille, invisible aux passants, la Dame hautaine. Et ceux-ci ne l'ont pas vue, qui s'en allaient vers l'action, les yeux aveug-lés des visières des casques, ceux-là non plus qui pourtant étaient allés vers elle, pieux et très doux, laissant l'herbe d'oubli pousser dans leurs maisons et qui sont revenus sans plainte, joueurs de flûte « jouant en leur âme à des étoiles mortes »... Mais quelqu'un, dans la Forêt, chante à la Dame de la Forêt la chanson de son espoir et de sa folie, et la Dame est docile à son rire, câline à sa mélancolie, enivrante à son désir. Et le Dormeur du mystère de la Forêt dit à la Dame :

Reg"arde vers l'orée et l'aurore...

Que vois-tu par delà la Forêt et Taurore ?...

L'écho des jours perdus est mort en ma mémoire.

Par delà Torée, il y a des fleuves clairs, et des îles et des verg"ers et, dans la brume rose de l'horizon, la ville. La ville, évocatrice des heures puériles et de l'adolescente allég-resse ! Il y a la ville et son activité d'amour, de chevalerie, de vie ardente. Et le souvenir, dans l'âme du dormeur, se précise, et le pas de ceux qui vivent

HENRI DE REGNIEIV

sonne dans sa mémoire. Et c'est en vain que la nuit tombe sur la ville apparue, enveloppant toutes choses, au loin, du voile d'oubli. Le dormeur s'en ira vers la ville où l'on vit, déserteur du songe et de la chimère. Et la Dame de la Forêt retombera dans son mystère essentiel.

Jusqu'à l'heure où viendra quelqu'un qui soit mon frère, dors en tes girolles d'or, de fleurs et de cristal.

Cependant, lui, revenu vers la ville, chantera sur les flûtes harmonieuses et tristes le rêve de la forêt magique...

... Ici le Fol Aulorune a répandu profusément ses ors et ses rouilles, et, dans la clairière ensoleillée, dévale, ivre de l'arôme des vendanges et de l'odeur des chairs, la troupe des Satyres, des yEgjpans, des Faunes, masques en folle déroute, « masques qui furent ma vie », antiques symboles de la terre en joie.

N'es-tu la fauve odeur des antiques satyres

par qui s'irrite en moi Tobscur leg's d'une ardeur ?..,

... Hélène ! Étrange morte, vivante en allégorie lointaine de Beauté, guerrière, et douce exilée vers qui se tend la nostalgie éternelle des cœurs, — étrangère et voyageuse I

... Omphalc aussi ! la délaissée dans l'ombre d'or du vieux Palais. Tandis que le héros est parti pour l'aventure dans le péril des soirs, belluairc en lutte contre le taureau, le sanglier, l'hydre, les monstres au muflo crispé, parmi le hasanl des douze épreuves, tu restes pieusement assise comme en songe, à l'âtre, fileuse pa-

tiente. Et le héros revient à toi, son âme vivante, — Omphale notre âme, et le héros notre folie. . .

Quelquefois ce n'est pas un motif ancien qui est la donnée du poème; mais une fiction s'ébauche, à laquelle se mêlent aussi, vestiges étranges, des traces du conte millénaire, et les Vivianes, et les Pileuses, et les animaux symboliques et les emblèmes de jadis, dénués désormais de toute autre réalité que celle de leur authentique signification. « Rites de fable perdue », épars dans la pensée nouvelle et qui lui communiquent leur caractère énigmatique et quasi-religieux, leur air de vérité surnaturelle. C'est que l'histoire et la légende, antiques ou récentes, consacrées par la songerie séculaire des hommes qui s'y voulut réaliser, ou toutes fraîches encore de neuve imagination, toutes ces images ne sont plus que les signes, mais véridiques, de l'éternelle pensée humaine, de l'âme humaine, de notre âme i

Tel qu^en songeesi de 1892(1). Comme lasse de s'être éparpillée, à l'aventure de sa vie, dans l'espace et le temps, à travers le vaste monde et dans l'infinie variété des légendes, désireuse à présent de repos en elle-même et de solitaire méditation, l'âme du poète se recueille et, seule avec soi, se retire dans le sûr asile de sa réflexion. Telle que le Narcisse d'André Gide, « qui veut connaître enfin quelle forme a son âme ; elle doit être, il sent, excessivement adorable, s'il en juge par ses grands fré-

\i) Tel qu^en songe. Paris, Art IndépendaDt, 1893. Rt'impression dans les Poèmes (/5*7-/5pa),Mercure de France, 1896

missements... », l'âme du poète se penche sur elle-même pour s'apercevoir, elle met toute sa ferveur attentive à se découvrir dans le miroir d'elle-même.

Elle se dédouble alors, contemplative et contemplée, l'œil et rimag"e. On dirait qu'elle s'accoude au balcon de sa rêverie et se voit, silhouette grave ou souriante suivant l'heure, emblème surg-i du fond obscur d'ellemême, figure de tristesse ou de joie.

De ce dédoublement naît le symbolisme essentiel de 1 ame et, sans plus avoir besoin des somptueux décors où elle se jouait, des parures merveilleuses dont elle se revêtait, comme de déguisements, pour son exaltation fastueuse, elle s'apparaît maintenant à elle-même, nue, avec le visage de sa pensée, telle qu'en songe, dans l'intimité véridique de sa rêverie, et non plus telle qu'on la croit apercevoir dans le vain jeu des phénomènes. Il lui semble qu'un autre être se dévoile en elle-même, surgi de son sommeil, façonné do songe vrai selon la vie vraie, l'âme de l'âme et sa plus parfaite réalité...

O Frère taciturne, en son^e dans mon âme

0 Voyageur qui reviens du fond de moi-même. . . Par les chemins de ma Tristesse, ô Revenu, avec la face de pâle aventure. . .

Une sorte de mystique dialogue s'échange alors entre Tâme contemplative, toute bourdonnante encore des bruits de la vie, et ce frère mystérieux, qui seul réalisa « l'intérieur destin qu'elle n'a pas vécu », morne frère qui la regarde avec des yeux d'étonncniont, en qui elle se songe, en qui elle se reconnaît plus elle-même, selon son rêve et sa secrète chimère. Inquiétant témoin.

qui la trouble et qui la tourmente et dont elle voudrait

parfois étouffer le reproche :

Ce frère iulérieur accroupi dans ma vie,

qu'il se taise à mes jours du désir de mes soDges !

Frère doux et déçu dont elle plaint aussi la détresse et l'abandon, et qu'elle reg-rette d'avoir laissé, et qui, fidèle, tenta de l'accompag-ner dans la vie jusqu'à ce qu'il dût enfin, devant un tel spectacle de folie, se retirer dans le château de sa contemplation :

Pourquoi as-tu vécu mon destin et mes armes

où ton ombre à jamais est debout sur mes soirs?

Toi, beau de toute la tristesse, avec l'Espoir!

En ton armure claire et par ta face pâle

et qui, de ton doig-t pur qu'alourdit une opale,

à ta lèvre où tout sourire s'est accompli,

fais le sig-ne hautain du silence à l'oubli î

Parmi les poèmes de Tel qu'en songe, d'intense méditation et de réflexion douloureuse, tête-à-téle singulier de Narcisse avec sa propre image, la Gardienne se distingue par un plus complet dédoublement de personnalité ; c'est tout un drame qui se déroule, dont les ju tsonnag-es, bien qu' « emblématiques », agissent il se meuvent... Sur une colline, au seuil d'un manoir délal»i\ que le crépuscule environne, le Maître arrive, chevalier las que ses frères d'armes soutiennent. Il s'en revient de l'aventure terrible et scandaleuse où, dans le cri farouche des buccins de cuivre, l'épée haute et le gonfalon d'orgueil gonflé par le vent de victoire, il chevauchait vers « le prestige casqué des fausses Destinées » . Dans la lutte ardente et l'ivresse du sang, il a songé « qu'à travers le bois sombre son âme le suivait peut-être comme

HENUI de RÉGNIER 225

une ombre » . Aussi s'en revient-il vers la demeure ancienne, confronter ce qu'il crut être et ce qu'il fut. Son âme vraie est demeurée au manoir qui s'écroulait et, silencieuse, elle attendait l'aventurier. Et c'est elle à présent, la g-ardienne, qui lui ouvrira le château de jadis, et qui lui tendra le miroir où s'interrogera son visage et, refermant derrière lui les portes hautes, lui révélera la vie de l'Ame suivant sa véridique destinée...

Ailleurs, l'Ame apparaît avec ses compagnes familières, la Tristesse et la Solitude. Et celles-ci s'animent aussi. Ou bien c'est l'Espoir qui l'appelle, ou l'Amour, ou l'Oubli qui l'endort dans le sommeil ou la frivolité. Chacune de ces figures, douée de vie, va et vient suivant le geste de son être, et nous les voyons se grouper avec «r leur g-râce de passantes parmi les roses ». Ici, c'est la Tristesse, debout sous les saules, ou qui rôde, chantant «ensaflûted'orderrièrelescyprès», ou qui chemine avec l'Ame dolente qu'elle abrite sous son aile,toutes deux côte à côte et comme deux sœurs. Et là, c'est l'Espoir, « en pleurs, veillant des ombres mortes », ou bien qui passe par la roseraie, heurtant les portes au travers des haies, ou bien, d'un geste doux, relevant l'âme abattue et l'emmenant docile, par la main. Et là encore, c'est l'Oubli qui jette des fleurs fanées et se tourne vers les prochains printemps. Et là encore, cet enfant nu qu! cueille des roses dans l'ombre et sanglote d'être venu, ah! n'est-ce pas CD lui que ton destin se reconnaît?...

Tous ces éléments divers de pensée, les allégories légendaires et les symboles de l'âme dédoublée dans la

LA POESIE NOtJVELI.E

contemplation d'elle-même, se retrouvent unis dans les poèmes d'Aréthuse (i). Eglogues et pastorales, doux paysag-es d'aube et de soir voluptueux, qu'anime la mélodie des a flûtes d'avril et de septembre », sonore, mélancolique jusqu'en sa gaieté, et que l'Ame habite, discrète et recueillie. Cette chanson, dont les accords harmonieux viennent du plus lointain passé bucolique, s'est adoucie, s'est amollie à la rêverie ultérieure des âges, et, dans ce bois sacré, se mêlent à la troupe des nymphes et des muses la Tristesse et son frère l'Amour, couronné de roses encore et de violettes, mais pensif et les yeux en rêve. La curiosité enfantine de Narcisse est devenue si grave qu'un désespoir éternel l'accompagne, et Daphnis, qui menait doucement aux prairies ses brebis bêlantes et ses béliers, mord la flûte que jadis ses lèvres baisaient, et sa pensée hésite à reconnaître, dans l'écho qui l'emporte, sa voix désormais anxieuse.... C'est le charme particulier de ces « églogues métaphoriques » de rassembler des formes très diverses de beauté, les unes anciennes et les autres neuves, celles-là plus éclatantes, celles-ci plus secrètes et pensives. La Nature est devenue mystérieuse et presque inquiétante d'avoir accueilli dans ses retraites où les Satyres jouaient, dolent et doux, le song-e des jours...

Un poème, dans ce recueil charmant, est d'une particulière puissance, l'Homme et la Sirène. Sur une grève marine entourée de roches, se lève l'aube bleuâtre. On distingue la voix d'un veilleur de proue qui, d'un navire qui passe, épie l'apparition des Sirènes ; sa complainte

(i) Aréthuse, Art Indépendant, iSop. Réimpression dans Les Jeux rustiques et divins. Mercure de France, 1897.

incantatrice s'approche et s'éloig-ne. Il sait que la mer est féconde en sortilèges et qu'à travers les choses qu'on croit inertes, de mystérieuses faces nous reg-ardent; il a vu jadis les dryades saig-ner, quand sa hache entamait les arbres de la forêt... Un jeune homme est assis au bord des flots et, sur ses genoux, étrange et nue, dort une sirène. Et la tête de la dormeuse est lourde, lourde de sa langueur et lourde aussi de tout l'inconnu qu'elle recèle. Car de cette étr angère qui vint souriante et qui maintenant dort, il ne sait rien, lui qui contemple son sommeil, sinon qu'elle dort et qu'elle est nue. Il se trouble à considérer l'énigmatique visage ; derrière son sourire, il lui semble qu'un autre sourire s'esquisse et que, derrière sa face enfantine, une autre face se devine qui seraitsa Pensée à lui, surgie en elle, sa pensée au manteau noir... Alors, un désir lui vient d'éveiller la dormeuse, et de la voir debout, dans l'algue d'or de ses cheveux, vivante image du rêve qu'elle réaliserait...

... Dans laclairièred'une forêt, près d'une source d'eau profonde, les Tisseuses entrelacent les fils, enchevêtrent les soies et sur leurs genoux s'éploie l'étoffe commencée... Vêtue seulement encore d'une gaze légère dont son corps nu s'embrume à peine, la sirène est venue avec son bienaimé dans la forêt que le soleil illumine. Elle tient des roses à la main, et sa main est encore mouillée de récente cueillaison dans la rosée. Elle tend les fleurs au bien. aimé, elle lui tend ses lèvres, humides d'avoir baisé les fleurs, elle lui tend ses seins qui palpitent et tout son doux corps délicieux, tiède en l'attente des voluptés. Elle est gaie de toute la gaieté des choses et comme enivrée du parfum des branches et toute frémissante comme la forêt,

et magnifique de la vie universelle î

Mais lui, dans son manteau sombre, reste song-eur et taciturne, a malgré cette forôt qui chante et où il passe », malgré les roses et la tiédeur des seins qui le frôlent. Et quand elle s'approche, les lèvres fraîches, il la repousse les poings levés, il la menace. Hélas ! il avait rêvé d'éveiller en elle une pensée grave de tristesse, de science et de méditation, et de l'asseoir auprès de la table, sous la lampe, « silencieuse et docte et un doîgt à la tempe )).Et comme, d'être ainsi repoussée, elle pleure^ il lui semble que, dans la légère petite âme, un songe se lève, pareil au sien. Les Tisserandes coiffent les cheveux épars et les disposent, vêtent d'étoffe lourde le corps charmant d'ingénue volupté, chaussent de sandales les pieds qui naguère couraient nus sur le sable et la mousse. Les amants silencieux s'éloignent dans l'ombre vers la demeure studieuse...

A présent, la Forêt dé fleurie pleure sa nymphe claire :

Les doux seins fleurissaient la grâce de son tor^e,

et la Nature souriait avec sa bouche:

les grands chênes aimaient sa chevelure torse.. ,

Elle était la Nature ; il a voulu la Femme

et sans avoir compris pourquoi elle était nue,

il a fait un flambeau de ce qui fut la flamme. . .

Au soleil couchant, sur la grève, il est étendu mort Et celle qui l'a tué, près de lui pleure leur destinée :

O pauvre frère, aux yeux de songe et de science...

il fallait regarder mes yeux

comme on regarde l'eau qui luit en flaques

sur le sable, plus doux à toucher qu'une joue...

Il fallait mettre en tes pensées

HENRI DE HÉONIER ?2()

du vent, du soleil et de l'amour, toute ma chair vivante à la tienne enlacée, et sur la bouche grave et pâle de ton songe ma bouche fraîche ! . . .

Maintenant, elle retourne à la mer maternelle qui bercera ses cheveux parmi les algues et la fleur rouge de ses seins parmi les fleurs marines, et de ses lèvres fera des coraux, et de ses oreilles fera des conques pour les échos lointains du large. Sirène mystérieuse et qui fut meurtrière, comme l'amour à celui qui, derrière les doux yeux caressants, cherche un autre regard de songe et de mélancolie, meurtrière aussi comme la pensée à qui ne se contente pas des enivrantes sensations de nature, de soleil et de joie délicieuse, mais la veut vêtir du manteau de science et captiver dans le château de ses méditations. Car elle fut sa pensée. C'est pour avoir cru deviner, derrière le doux visage ensommeillé, son âme à lui qui s'éveillait, qu'il l'aima. Et telle, il aurait pu jouir d'elle, s'il l'avait laissée s'enivrer joyeusement de la Nature, de ses parfums, de ses lumières, de ses chansons, attentive au jeu sans fin des apparences. Mais il l'a vôtue de tristesse, il l'a relégriée dans la mélancolie de sa méditation, il Fa tourmentée de science et de réflexion. Alors, elle l'a tué pour se libérer et pour s'en retourner dans la fête infinie des choses, elle la Nue et la Capricieuse, dont le sort est de participer aux joies de l'universelle vie...

Les Roseaux de la Flûte ^ qui suivent Arélhuse dans le recueil des Jeux rustiques et divins, en diffèrent assez. Ce sont de petits poèmes écrits le plus

souvent en alexandrins et d'une composition beaucoup plus simple. Ils se présentent encore sous la forme d'ég-log-ucs, d'idylles ; ils prennent parfois le ton sentencieux d'inscriptions funéraires.

La Mort est le thème principal; elle communique à cette poésie une étrang-e mélancolie, sans désespoir et sans révolte. Il semble que toutes choses, en présence de l'inévitable destin, se disposent suivant l'ordre éternel et prennent leur attitude définitive. Les rires et les bruits lég-ers de la vie s'apaisent dans le silence, et s'il s'éveille un chant de flûte dans le crépuscule, la mélodie plaintive en paraît plus triste encore d'être musicale et chantante.

Ici, c'est une ombre ancienne qui interrog-e un vivant d'hier, et presque une ombre lui aussi, car, sur le bord du fleuve sombre, il attend le passage vers la Nuit L'ombre ancienne se rappelle les printemps de la terre, les rires d'avril, et les cyg*nes sur les étang-s, et les abeilles en essaims blonds, et les fruits d'automne, et les vendang-es, et l'alternance charmante des saisons, et l'amour. Mais, le vivant, plus taciturne, ne sait rien des g-aietés et des joies ; il ig-nore l'aurore et les treilles milres, et si le mort frémit encore au souvenir de la vie, le vivant semble prêt déjà pour le sommeil d'oubli. Tels ils se trouvent en présence, d'un bord à l'autre du fleuve sombre dont l'eau coule encore entre leurs destinées. . .

Là, pour le retour' du bien-aimé qui vovag-e vers la rive Styg-ienne, l'amante a préparé la maison de jadis, les fruits dans les coupes, les fig'ues, le lait, et la chambre douce. Mais lui, de par delà les jours, lui donne l'adieu final; « les baisers pour jamais meurent avec les bouches ».

HKNUI DE REGNIER

Il y a dans ces poèmes un charme triste et mortel. D'autres sont d'une grâce plus tendre et lég-ère, profils gravés sur des médailles, sentences précieuses, tableaux champêtres. Encore la fantaisie ne s'y accompag-ne-telle pas de g-aieté ni de sensuelle folie. La grande ombre de la Mort plane ici sur la vie...

On se tromperait si l'on ne voulait apercevoir dans ces idylles d'autre sens que celui qu'y représentent les mots, de simples scènes bucoliques. Derrière les mots comme derrière les choses, pour qui sait les voir, transparaît, indécise, une autre réalité. Images d'on ne sait quoi qui se dérobe, ce qu'ils enveloppent sous leur voile c'est le mystère lui-même, l'essentiel mystère de la destinée.

Ecoute, sur le seuil qu'un jour fera décembre,

ceux qui vicnneot de l'aube et qui parlent dans l'ombre,

car ils savent la routeel la vie est eu eux.

Le thyrse sans le pampre est un bâton noueux,

le masque aphone rit de sa bouche tordue

le rire sans écho d'une voix qui s'est tue

et survit tristement au visajçe es(juivé ;

la pluie a, peu à peu, de ses larmes lavé

la joue et le menton que le cinabre farde ;

les yeux sont trop ouverts par où nul ne regarde. ..

Au delà des idées claires et distinctes qu'on peut cher^ cher à exprimer directement ou bien au moyen de précises métaphores, il y a le dernier problème qui résiste à toute analyse, à toute intuition. Au point où s'arrêtait sa dialectique, Platon plaçait des mythes, fables très simples que parfois il imaginait lui-môme, que d'autres fois il empruntait à la légende, à la religion, aux traditions populaires. Dans l'arrangement de ces fie-

aSa LA POÉSIE NOUVELLE

lions, il se sentait d'autant plus libre qu'il ne prétendait pas représenter par elles l'inexprimable détail des choses cachées. Il les combinait comme à plaisir, s'amusant à les parer de beauté variée, attentif seulement à ce qu'elles évoquassent par leur éclat, par leur charme, par leur poésie spéciale, une qualité particulière du mystère, mais du mystère surtout.

Et c'est à peu près d'une manière analogue que, dans ces poèmes de la mort et de la vie, le problème définitivement insoluble de la destinée revêt la forme de pastorales et d'idylles, jolies par elles-mêmes et troublantes d'évoquer un secret sans le révéler...

Avec la Corbeille des Heures, Henri de Rég-nier revient à la poésie élég-iaque, intime, amoureuse. Après l'équipée merveilleuse, le voilà de retour dans la maison d'enfance où, gardienne, l'attend l'âme de jadis, celle qui, dans les A^/^es, les LendemainSy Apaisement, exhalait sa plainte de tendresse blessée, son doux rêve de mélancolie charmée. Mais combien est changée la chanson ! . . .

Infiniment plus souple et variée dans son rythme, plus musicale, docile aux vaines alternatives de la pensée, la mélodie est d'une grâce aisée et parfaite. Le vocabulaire s'est enrichi ; les mots sont ici plus abondants, plus beaux; il semble qu'ils aient retrouvé leur primitive étrangeté, signes de l'ineffable, poussière impalpable de mystère.

Mais ce qui différencie surtout ces petits poèmes d'amour de ceux de jadis, c'est qu'ils ne procèdent plus par l'analyse. Henri de Régnier s'est aperçu que l'ana-

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lyse la plus minutieuse laisse échapper l'essentiel même des choses et, pour ainsi dire, leur substance, ce que l'on ne saurait ni décrire ni nommer, ce que l'on ne saurait raconter, ce que l'on peut sentir, ce que l'on peut aussi faire sentir, à la condition qu'on ne le décrive pas, mais qu'on tâche seulement de l'évoquer. La « poésie d'analyse » serait bonne si la psycholog-ie classique était juste, si toute la vie mentale consistait dans les idées claires et distinctes. Mais il en est tout autrement : l'âme humaine est noyée d'inconscience. Les impressions que le poète veut rendre sont, par leur orig-ine, par leur devenir, par leur nature môme, mystérieuses : on n'en a pas rendu compte quand on les a déterminées rationnellement... La tristesse spéciale de mon âme en ce moment précis, tu ne la comprendras pas si je t'en dis seulement la cause, ce qui paraît en être la cause et n'en est peut-être que l'occasion ; de semblables circonstances feraient sans doute naître en toi d'autres nuances de sentiment. Et puis, comment t'en dirais-je les causes, si moi-même je ne les sais pas toutes et s'il y a dans l'âme décidément autre chose qu'un mécanisme compliqué d'actions et de réactions, si l'on ne démonte pas une âme comme les rouag-es d'un automate?...

Le poète ne cherchera donc pas à décrire, mais à évoquer, et comme d'une manière mag'iquc, au moyen d'indications sug-çestives : une image, un geste, un son, le souvenir d'un parfum sont des signes mystérieux qui éveillent dans les âmes toutes les possibilités de sympathie et de divination. La poésie ne sera plus la reproduction directe de la vie, mais seulement une allusion à la vie. Nulle part peut-êtn^ autiint que dans la Corbeille des heures Henri de Régnier ne s'est révélé habile à faire

chanter aux mots des choses inconnues. Ces odelettes d'amour ont un charme triste, une girâce précieuse, émouvante dans sa ténuité frag-ile ; elles ont la touchante beauté de ce qu'on sent qui va mourir. La tendresse en est douloureuse, la mélancolie pénétrante, la douceur mêlée de larmes. On croit entendre, dans le silence délicieux d'un soir, la voix lointaine d'une flûte quisang-lote mélodieusement

Crois-tu que l'heure soit plus lente en nos vies

parce que dous chantons pour ne pas l'entendre

qui passe avec sa corbeille fleurie,

rapide ou lente,

derrière la haie ou le mur,

derrière la saison ou l'année?

Son ombre est de cendre ou d'azur,

sa corbeille est fraîche ou fanée,

elle se dresse h Mte et se courbe et sourit

doucement ou pleure,

et le temps s'en va, clair ou gris,

heure par heure ....

Et jamais, chez Henri de Rég-nier, l'image n'eut une telle g-râce plastique, une telle élégance aisée, une telle beauté, — soit qu'il évoque ses Pensées,

celle-là qui sourit est venue

sur sa barque de fleurs, qui penche,

des jours lointains de mon enfance. ...

soit que les Heures lui apparaissent, celles-ci le rire aux lèvres et chantant, celles-là pensives et lasses, et l'une enguirlandée de roses, une autre qui porte un miroir, une autre une colombe, une autre un hibou noir, et toutes passent, en cortège, et leurs mains tressent la couronne des jours. Elles chantent si doucement qu'on entend « à

travers leur voix d'autres voix », oui, les voix de toute la Nature, accordées, et la voix de tout le passé, les bruissements de la forêt et les chansons de la légende, toutes les choses et tous les rêves dans lesquels s'incarne la pensée, suscités par l'incantation délicieuse...

Les Médailles d'argile (i) semblent marquer un retour à la poésie objective, en même temps qu'à une forme métrique plus rég-ulière, presque parnassienne. Médailles votives, amoureuses, héroïques, marines, petits tableaux, très finement et fortementdessinés, bucoliques, mytholog-iques. L'œuvre est dédiée à André Chénier; elle pourrait l'être aussi à José-Maria de Hérédia, dont l'influence ici n'est pas contestable. Le poème du Bûcher d Hercule rappelle le style de la Légende des Siècles^ plutôt encore celui de ces « petites épopées », moins vastes, plus concises, plus alexandrines, auxquelles se plurent les Parnassiens. Les Passants du Passé semblent parfois de très beaux pastiches des Trophées.

Il serait injuste, du reste, de ne voir dans ce recueil qu'une réplique de modèles antérieurs. Bien évidemment l'originalité du poète et la merveille de son imagination s'y font sentir avec éclat. Ces poèmes, en tous cas, témoignent de ceci : si Henri de Régnier n'avait voulu inaugurer, avec d'autres, une poétique nouvelle, il aurait été l'un des plus forts parmi les Parnassiens, il aurait ressuscité le Parnasse en lui rendant l'abondance

(i) Les Médailles d'argile. Mercure de France, 1900.

de l'inspiration, la fécondité puissante, à l'époque même où le Parnasse est mort, en vérité, de consomption.

Par d'autres poèmes, Henri de Régnier nous a accoutumés à une si saisissante originalité qu'il nous déçoit peut-être quand nous le voyons ensuite écrire un peu « à la manière de plusieurs ». Mais, ici encore, il est lui, pourtant, par la variété et la beauté de la période poétique, par un sens de l'allég-orie qui, même dans ces poèmes héroïques, se manifeste, comme involontairement, et surtout par sa prodigieuse invention de l'image plastique.

De Grands Critiques, gardiens des saines traditions littéraires, ont affecté de voir désormais Henri de Régnier, revenu de ses erreurs de jeunesse, abandonner le Symbolisme et faire amende honorable auprès des Parnassiens. Ils ont ingénieusement profité de l'éclectisme de ce poète, qui prétend ne s'astreindre à aucune école, accueillir toute forme de beauté et, suivant l'inspiration, recourir aux modes d'expression les plus divers. D'ailleurs, dans ce recueil même, les poèmes symboliques et les poèmes en vers libres ne manquent pas. Toute une partie du volume, A travers l'an, est dans le genre de la Corbeille des heures. La délicieuse odelette « Si j'avais mieux connu mon amour... », d'une tendresse si triste et d'une si pénétrante douceur, est exquise par la beauté des images, par la fluidité du rythme, par le mystère dont le sentiment s'y enveloppe.

Dans chacun de ces poèmes, héroïques même ou idylliques, ne sent-on pas que se cache, pour s'y plus délicatement révéler, une autre pensée, une âme triste, méditative, douloureuse, en mal d'elle-même, et qui tâche de se donner le change en se déguisant à ses propres

yeux SOUS les voiles de la réalité bien peinte et brillamment parée. C'est là le secret de cette poésie, et de là vient son charme émouvant.

... Il a gravé les médailles diverses, dans l'arg-enl doux, dans Tor, dans l'airain sombre et dans l'argile

Une à une, vous les comptiez en souriant,

et vous disiez : Il est habile ;

et vous passiez en souriant.

Aucun de vous n'a donc va

que mes mains tremblaient de tendresse,

que tout le grand songe terrestre

vivait en moi pour vivre en eux,

que je gravais aux métaux pieux

mes Dieux,

et qu'ils étaient le visage vivant

de ce que nous avons senti des roses

de l'eau, du vent,

de la forêt et de la mer,

de toutes choses,

en notre chair,

et qu'ils sont nous divinement !

Telle est, quant à présent, l'œuvre abondante et merveilleuse de ce poète, dont la pensée se renouvelle incessamment, toujours accrue d'idées et de sentiments nouveaux, œuvre somptueuse et charmante, de grâce et d'éclat, d'intense méditation et de mélancolie, l'une des plus amples, des plus profondes et des plus belles dont s'honore la poésie d'aujourd'hui.

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