‹ La poésie nouvelleChapitre 10 sur 12 · FRANCIS JAMMES · texte numérisé non relu

FRANCIS JAMMES

Très loin de Paris, dans une petite villo pyrénéenne, un poÈte se cache dont l'œuvre est la plus sincère, la plus touchante, et ]a plus s ing'uliëre peut-être decetomps, 11 a son esthétique à lui, La voici : faire simple, absolument simple; — c'est tout.

Cela paraît aisé. Il n'y a, senible-t-il, qu'à se laisser peusep, sentir, et puis à dire sans emphase ce qu'on a jjensé. 11 n'y a qu'à se mettre en présence des choses ot puis à raconter, sans phrases, ce qu'on a vu.

Seulement, rien n'est plus difficile à trouver que l'expression simple, et les espriU les moins compliqués, qui n'ont qu'une toute petite chose à dire, se lancent dans des périodes et tombent, on le sait, dans lo plus prétentieuît lyrisme. En outre, les mots sont usés, à force d'avoir servi ; les métaphores sont futig'uécsj pour la plupart, et les rythmes poétiques ont lant et tant ronronné dans nos oreilles qu'à peine les entendons-nous encore.

Sentirons-nous, du moins, avec simplicité ? Une telle accoutumance nous est venue de voir les choses, qu'à peine les voyons-nous encore. Elles nous sont si familières qu'elles ne nous étonnent plus. Leur absence nous surprendrait, leur présence n'éveille plus notre attention. Si nous nous appliquons il les regarder, elles

334 i-A Pot.tir.

nous paraissent enveloppées, comme d'un voile, de manières d'être accidentelles et qui proviennent, par exemple. Je leur utilité pratique, de l'emploi que nous faisons d'elles. Nous n'arrivons pas à les contempler telles qu'elles sont, etlcs-niëmes, dans la simplicité do leur nature.

Aussi la plupart dos artistes out-ils recours, d'une façon plus ou moins franche, à l'exotisme. Ils se dépaysent pour i-etrouver sur une matière neuve la fraîcheur de leurs impressions.

Mais lui, Francis Jammes, ne veut pas aller chercher si loin son inspiration. Il la prétend trouver auprès do lui, dans les menus objets qui l'entourent, dans le naTf paysage qu'il aperçoit de sa fenêtre, une cour de ferme où s'ébattent desauimiiux, une rue de village où des gens passent. « Toutes choses .sont bonnes k décrire, dit-il { i ), lorsqu'elles sont naturelles. Mais les choses naturelles ne sont pas seulement le pain, la viande, l'eau, le sel, la lampe, la clé, les arbres et les moutons, l'homme et la femme et la gaieté; il y a aussi parmi elles descjg'nes, des Ivs, des blasons, des couronnes et la tristesse. » Ce qui est artificiel, au contraire, est mauvais, m Que voulez-vous que je préjuge d'un écrivain qui se plaît à dépeindre une tortue vivante incrustée de pierreries? Je pense qu'en cela il n'est point digne du nom de poète : parce que Dieu n'apas créé les tortues dans ce but et parce que leurs demeures sont les étangs et le sable de la mer .i)

11 estime qu'en toutes choses se révèle le caractère divin de tout ce qui est, et que toutes choses sont belles

(i) (In manifeste liiléraire de il. Francis Jammea. Mercure de

si l'on sait les voir telles qu'elles sont et, pour cela, les regarder avec simplicité.

Pour les envisager ainsi, il faut d'abord se faire un cœur simple, se purifier l'esprit, le débarrasser de tout orgueil, de tout égoïsme. de toute mesquinerie et le pniparer à l'accueil facile des impressions qui vout venir. II faut ouvrir sur la Nature de grands jeux étonnés d'enfant. Alors elles apparaîtront dans leur vérité.

Ainsi les voit et les comprend Francis Jammes. Il sait que les plaiites vivent, et les pierres aussi ; il parle tout ensemble de « la misère de l'eau, du ciel et de cet enfant (i) », il est soucieux de la conscience des choses... « C'est avec légèreté, dit-il (a), que, la plupart du temps, nous touchons aux choses, mais elles sont pareilles à nous, souffrantes ou heureuses.» Il participe à leur joie et compatit à leur douleur ; une étroite fraternité l'unit à elles. La tristesse qui se dégage des choses tombées en désuétude se communique à lui; il vit auprès d'elles dans une intimité constante, il ne saurait s'en isoler. Est-ce k dire qu'il introduise en elles sa propre pensée et les anime do sa propre ferveur? Sans doute, « nous posons sur elles nos pensées, qui ont besoin d'elles comme, pour s'y poser, les parfums ont besoin des fleurs s ? Mais il ne résulte pas de lii qu'elles n'aient point aussi leur vie à elles... « Il est des heures. .. où l'on entend mieux les mille voix des choses... A la fin d'août, vers minuit, quand la journée a été chaude, un bourdonnement indistinct, qui n'est pas celui des rivières ni des sources, ni

|i) Notes, à la suite d'Alniaide a'Elremont. Mercure de France, |ij Dts choses, à lu. suite de Clara cfEtUbeasetMacare àeFrBoce,

'}■■* j^A, AÏ 'i** »n.ifi»'it fmÙHaot l'hieri^. ni des bas- (t*i»* 'f •) M*vrf,*r.t l^i»!^ fhaîr.»» «or t« ■:!»££.». ni des MitMlM »nIlM>r« inf tl***, ni des riûauu. lû àa rvto^ Vw.*:nt 'Iwf i«»*«i«r« 4^* tiiifmtKi^, »'fel*T* antatir des vtlUtTM wciTi'fiiilJ^. '^Jft vjiït d*s acoirds aoiii t!>ai à (Vittlk «(II* U li»»;ur d'! l'aobe ert •l'iuot k l'-fâl. Là, s'a- IfiOi nn rri'in'l': imm'-riM et doux oâ tes brins d'beriie Vuit hur l'irulr* s'inrlifiBOl juwjo'an matin, oà la rosée (fruit iinjiWJrlitil'iMn'îril, nit les i^<:rn«-s, à chaque battern"frt i\n m''/tui\ii,iinu\kvnnlU>ute la surface des plaines. »

(fitri(i,nprïriii|ti'i! «uL n-çu la confidence des (!hoses ualurr!!I'w,r* fut «i (irf^JfWUpalion constante que d'arriver « k tr'id<jirn In viAnnUi de ctit AmcH obscures, à noter d'une fHi;<iti mnrrkUi qii'!lqti'H4-unes de leurs manifestations ». Il y fim|j|ii^li b)Ul mm art et il mit !i cette œuvre toute la Miri)|ilii;i(/i ilo N'iii ni'Ur. Cnr il comprit que, pour expri- (iicr l'i^mi) Il ih'M iiniiiiaux Hes frtres et des choses ses Nii'iir'N(i) », il lui fiilluit trouver une poésie toute decaor|i«ir l'L d'i^inoliciii naïve; coitséqucmment, il s'appliqua h itiipi'ir, iivnr. un milii méticuleux, un joli oiseau, une t-lntir, itn rAldfiu, u iiommo un enfant qui imite aussi exacl.i'ninnl ijiiii |ninNil)Iu un buau modèle d'écriture ».

'l'iiul rnirnrt ijlio il'aulivH font pour parer leur pensée ili> l'ii'huN iirni^monlM, il lo met, uu contraire, k la dévêtir de linit l'iijolIvciiK'iil. Il la veut présenter toute nue. Et, pnur élm pluit itilr do »!■ la point dissimuler sous la vaiae licmili^ di'M rythmes ol des imaf^s, il préfère n'emplojer i]iu' di's nii''tii>n iné^uix, brisés, dénués de celte iovolontiiiii> liiiniiotiic qiir donni* la jusie application des règles IlitliihiolIr'H, Il nmipl brusquemont In mesure, il fausse

.Sw.

n jfHU* /HH^^, (Un* it Mrn-art tU Frater d'aoAt

son vers ii Jessein. Sa [l'u^aîque est faite de la négation radtiaJe de toute porliijue. * J'aurais pu, dit-il (i), imiter le style de Flaubert ou celui de Leconte de Lisie et faire, comme un autre, un poncif. J'ai fait des vers faux et j'ai laissé de câté, ou à peu près, toute Forme et toute métrique... Mon style balbutie, mais j'ai dit ma vérité.. Je ne veux blâmer ni prôner ma façon de faire; mais ce que j'affirme, c'est ma haine des écoles, ma tolérance, mon amour de la vérité et ma pitié de ce lieu commun qui est le cœur de l'hnmme. Pour Être vrai, mon cœur a parlé comme un enfant. »

La prosodie de Francis Jammesest, en efi'et, très sïnffulière. Il n'écrit pas en vers libres, à proprement parler : il ne cherche pas cette harmonie musicale qui résulte d'un entrecroisement habile de mètres iuég'aux; la plupart de ses poèmes sont des séquences d'alexandrins, — ou peu s'en faut. 11 n'écrit pas non plus en vers réguliers ; ses alexandrins n'ont pas de césure fixe, pas de rime eu géuéral, mais des hiatus et même des pieds de trop; ou liien il leur manque des pieds... Non; ninsi qu'il le reconnaît, il écrit en vers faux, La trop grande splendeur du rythme lui est évidemment apparue comme une concupiscence indigne de la toucbante humilité des choses naturelles ; il pensa que la trop mélodieuse « musique des vers )i distrayait l'esprit de la seule contemplation qui importe, celle de l'exacte vérité de ce qui est...

« Mon Dieu, vous m'avez appelé parmi les hommes. (i| Préfacr de Vers, tnii i8g3.

Me voici. Je souffre et j'ai parlé avec la voix que v m'avez donnée. J'ai écrit avec les mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon pÈre, qui me les ont transmis...)) Ces simples phrases sont le prélude de ce beau livre, d'une émotion si vraie, d'une sincérité si douloureuse, De i' Angélus de l'Aube à l'Angélus du soir (i). Et c'est toute sa vie, humble et quotidienne, dans la petite ville monotone, qu'il nous raconte, au jour le jour, au hasard des promenades, tantôt gaie sous le soleil et tantôt triste sous la pluie... H décrit minutieusement, avec une conscience attentive et méticuleuse, les objets qu'il voit : il n'en méprise aucun, il a pour chacun d'eux le même respect. 11 ne choisit pas, entra les détails qui se présentent à s( ijrniËcatifs, les plus évocateurs, paiement d'être égalom la relig'ion de la réalité. II ne i voudrait pas s'arroger lo droit d'élaguer quelque chose dans la réalité telle qu'elle s'offre à lui, et il s'applique à eu bien regarder, et puis à en Lion copier tous les détails successivement...

Il y a des roses sur le mur oi il a plu ;

El dans la haie aussi, vt les feuilles sont molles.

Ce malin, il y a du brouillard gris, el plus

Ou regarde loîo, 11 est épuia. 11 aa pose

Sur le coteau, au haut des feuilles de pins noirs;

Il fait un peu frais, niuis pua trop. Je viens de voir

Des Itilièrea près du mur mouillé plein de roses.

Voici la place du villag-e, pleine do lumière ; on en-

1 regard, les plus siil les aime tous , parce qu'il a le culte, i reconnaît pas, il no

e France, 1898. Ce volumi

H qu'avait publiés Franciii Jumuiei

n pclilca plaijiultes de-

tend le choc des mailcaux de la forgée, les poulets picorent dans la paille ; des femmes s'arrêtent de causer pour reg'ardep passer les cens... Voici l'église, douce et grise, et dedans fraîche, avec des fleurs en coton dans des vases de loterie... Voici les sentiers étroits où. le vent d'octobre fait voler les feuilles des châtaigniers, et les champs de paille qui sentent la menthe, et les charrues qui sont couleur de la lune...

Il dit ce qu'il a vu, de la manière la plus simple et tout de suite ; il n'attend pas que l'impression se soit transformée dans son souvenir : on dirait qu'il a hâte de l'enregistrer, au contraire, immédiatement, avant qu'elle se soit atténuée ou modifiée, et, dans son vers, il lui laisse cet air de soudaineté, d'inachèvement, comme s'il était pris au dépourvu et ne pouvait qu'indiquer son émotion, sans l'arranger ni l'embellir, avec une sorte de sincérité forcée dont témoigne la rapidité de la notation. Et il ne comniente ni n'explique : il constate. On ne doit pas chercher à chacune de ses paroles une intention spéciale, un motif extérieur. Cela est ainsi et tire toute la valeur de son authenticité.

Le vieux village était rempli de roses

et je marchais dans la grande chaleur,

el puis ensuite dans la grande froideur

de vieux chemins où les feuilles s'endorment...

Le poètâ s'atteadritde l'humilité de toutes ces choses ; il les sent plus saintes d'être plus pauvres. En même te mps, il est touché de leur ancienneté. Il évoque avec mélancolie tout le passé qui dort dans le calme des vieilles maisons, où se succèdent les générations pareilles, au long des jours calmes. Il songe que l'armoire déver-

niede la salloii iiiaug-er a cntenilu la voix de song'rand' père et du graod'père de celui-ci, et qu'elle sait dos secrets, et que le vieux coulou en boit lompla des heures lunombrables, et que dans les menus objets au milieu desquels il demeure, se aicbcnl de polîtes Ames...

El Je BDuris que l'oi:

Quand uu visiteur n — Comme Ql allez- v

e peuEe s

Jammes 7

Et parfois le souvenir de tout lc temps hinlain lui devient iiostîilgiquo : a force dtiiluulie li Lonfidence des vieilles demeures ou vécurent ceux qui sont morts, il lui semble éprouver comme l'intime regret de jours disparus qu'il se rappellerait et qu'il imagine seulement, inËoimeot doux dans leur monotonie et parés de la grâce des choses passées. Jardins où jouèrent les jeunes filles d'autrefois, écolières aux noms rococos comme dans les livres de distributions de prix, Blanche de Percival, Rose de Limereuil et Sylvie Laboulayc !... Pauvres maisons do jadis, décrépites et dont le plûtre est crevé, dout on ouvre les portes qui grincent avec des clés Fouillées ; ici se passèrent les calmes existences des familles d'il j a soixante ans, bonnes et honnêtes. Il j avait sur k (.■heniinée du snlon, devant let; daguerréotypes des amis, des coquillages superbes et des plumes de paon dans des vases. On recevait un peu; c'étaient les Percival, les Demonville, qui arrivaient dans leurs voitures, et l'on se présentait des civilités. Et les fils s'en allèrent vers les aventures, en Amérique, dans l'Inde, à Sumatra...

Dans les grands arbres d'un parc ancien, une odeur du passé, subite, éveille en lui le regret de cet autrefois

qui est pour toujours aboli... Il va visiter la r vécurent les anciens parents. C'est loin ; il faut aller en cabriolet, par la roule pleine de soleil. Puis, arrivé à ce villag;e, il faut s'informer. Or, personne, mémo les plus vieux, n'a connu ces vieilles gens, qui sont morts depuis trop d'années. Une femme de quatre-ving;ts ans, décédée il y a quelques jours, aurait donné des renscig-nements. . . Enfin, il trouve la demeure familiale, et il en traverse les chambres où les vieux dormirent, et il en monte les escaliers vermoulus que les vieux gravirent,. ,

L'amour nostalg^ique du passé, on ne l'a jamais exprimé d'une manière plus émouvante et pénétrant* qu'en ce petit roman délicieux, Clara d'Ellébease ou r histoire d'une ancienne jeune Jille (i). La pensée de Francis Jamraes est en souffrance entre lo présent et le passé ; les heures de jadis l'imprègnent de leur mélancolie indélébile et il semble triste d'une tristesse séculaire. Le temps de Rousseau et de Bernardin do Saint- Pierre exerce un invincible attrait sur son imagination, et, le 8 juillet, il célèbre la fête de Virginie, et les Charmettes lui sont un lieu de pèlerinage. Les pages qu'il a écrites sur Jean-Jacques et Madame de Warens (s) sont extraord in ai rement belles et poignantes et il j a en elles, comme un parfum entêtant, la volupté et la mort...

L'évocation des pajs lointains, des îles étranges se mêle à l'évocation du passé. Cet arbre-ci, dans le jai^ din,

vîenl du Jap'moù fut rolre vieil oncle.

Il l'apporta luul pelil, [oui pelî[,

c des rcuilles grandes cûmme l'oog-le.

, l'onclo exlraordïnaïre, dont la famille s'est souvenue. Il arriva par le fond du villaçe, à cheval, aveu un çrand manteau, un grand chapeau. Un soir d'oui. Uo» jeunes filles couraient sous les arbres du pure. Ou cria : k C'est l'oncle !... » El lui, disait ; K Nous avons eu tempête, et l'eau fraîche a manqué. » Jj racontait ses aventures...

Le Houvenir ancien de cet oncle, qui s'en fut aux Antilles en fleur, et d'un grand'père qui là-bas vécut en Caraïbe, chassant les ramiers, à la Goyave, est une incossanto hantise pour Jammes; sa pensée est toujours on peine de ces horizons merveilleux et de ce rêve de aolcil et de cette odeur des Iles mystérieuses... Dans l'air du soir, ronfle une g-uilare de nëfçre... L'image des vieux parents défunts qui dorment aux cimetières Martiniquais, sousla splendeur de la nuit coloniale, se sanctitio d'élro mêlée à de si prodig^ieuses visions et, à cause de toute la nostalgie qu'elle suscite, elle est tourmentante et troublante...

Tu es eatorrè, li\-bas, je crois, à la Goyave.

Et moi, j'écris où lu es né ; U vieille corre.spoadance est très triste et grave :

elle 0^1 daoB mn commode, à clef. . .

Les lointains du temps et de l'espace sont i^tranîreincnt peuplés de mélancolies et de subtiles Inquiétudes pour l'iVme alarmée que leur sortilège a prise et qui, k tout jamais, v vagabonde.

... Dans la petite ville qui vit sans fièvre, les tradi-

THAS™ JAMMES 3^3

lions se coe servent, et les jours de maiiUooant se passent, (1iraitK>D, dans l'atmosphère d'autrefois, toute pleine de souvenirs anciens et d'ancienne douleur. Les morts, autant que les vivants, l'habitent. Rt les vivants y font sans bruit leur tâche quotidienne, toujours la même, les monotones travaux des champs et des prés, et celuilà cueille les épis, et celui-là g-ardc les vaches, et celuilà tresse l'osier, et celui-là, dans son échoppe enfumée, près d'un merle qui dort, raccommode de vieux souliers, devant ses vitres vertes. Le poète a pitié d'eux, tant ils s'appliquent à leur humble besog'ne. Il a pitié de leur souffrance secrète et de leur obscure destinée, toutenlière coniinéc dans les masures étroites qu'on voit, avec tristesse, en traversant les villag'es. Le petit cordonnier bossu du village aura passé toute sa vie à taper des clous sur des semelles... Le poète a pitié de tous, et des animaux mêmes; il s'affïig-e de l'infinité muette et résignée de leur douleur, il compatit à la misère des ânes trop chargés, auxquels les mouches entêtées font des plaies, à celle des chats abandonnés qui miaulent de détresse et qui grelottent dans la boue, à celle des chiens effarés que des enfants poursuivent, à celle des petits veaux au doux regard, amis des chemins en houx et qu'on traîne, et qui résistent, et qui lèchent la corde qui les mène à l'abattoir.

La souffrance est universelle et elle atteint tout être et toute chose. Or, une immense sympathie est dans le cœur do ce poète, apte à sentir l'immense douleur de chaque destinée, et si fraternel qu'il se sait uni à toute créature, la plus pauvre et la plus affligée ; — il considère comme un « enfanlillago do classer les règ;ncs de la Nature, alors qu'il n'est qu'un règne do

Dieu (i) », et il compatit au chagrin poig:Daiit d'nn petit cbeval de plomb avec lequel jouait ua^ëre un

bébé qui vient de mourir...

Mais toute cette tristesse bien pauvre, il la décrit avec une lella application minutieuse, il s'y arrête avec une telle curiosité grave, il en note avec tant de soin la chétivité, qu'où ne sait pas, parfois, s'il oe se moque pas un peu, s'il n'est pas sur le point do rire un peu lui-même de sa sensibilité. On dirait que del'irooie se môle à ses larmes, — et quelquefois aussi quand il parle de lui-même et s'interrompt d'être lyrique pour se railler presque. . .

Il ne se moque pas. Mais si, de tout être et de toute chose, il laisse voir la ridicule débilité, s'il bumilie tout être et toute chose et s'humilie lui-même, c'est que la vie est plus sainte et plus touchante d'être bumble, infiment humble. Ce n'est pas dans l'emphase et -l'orgueil, mais dans la simplicité vraie de sa nature que lo Mondo est divin.

Tout cela provient d'une vag-uc idée religieuse, un peu mystique et plus sentimentale encore, d'une sorte de franciscanisme attendri, dont témoignent délicieusement les Quatorze Prières (z) : prière pour être simple, prière pour que les autres aient lo bonheur, prière pour avoir la foi dans la forêt, prière pour louer Dieu, prière pour aimer la douleur, prière pour avouer son ignorance, prière pour aller auParadisavec les ânes...Trem-

(tj De» ehotet, I. 1.

i»i Quatorte Priéret. Oriheï, juillet 1S98. Réimpression dans le Deail dei Prioieuéret iSociéti du Mercare de France, 1901).

blantes oraisons, k peine balbutiées parfois et qui semblcQt enfantines à forcu d'être sincères avec simplicité, et qui souvent rappellent les plus exquises pages des Fiaretti.

tioraqu'il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites

que ce soil par un jour où. la cainpag-ne en ffiie

poudroiera., ,

J'irai et je dirai aux ânes, mes amis :

Je suis Francis Jammea et je vais au Paradis,

car il n'y a pas d'enfer au pays du boo Dieu.

Je leur dirai : Venez, doux amis du ciel bleu, pauvres)bêlea chéries qui, d'un brusque mouvemeot d'ailes chassez les mouches plates, tes coups el les abeilles... Que je vous apparaisse au milieu de ces bêtes que j'aime tant parce qu'elles baissent la tfite doucemeat, et s'arrèteut en joig'nant leurs petits pieds d'une façon bien douce el qui vous fait pitié. ' ivi de leurs milliers d'oreilles...

La religion des Quatorze Prières, qui est tout animée de l'amour des humbles et des pauvres, est aussi pleine d'allégresse et de confiance. Elle envisage la Nature, les bois, les blés, les maïs et les vignes au penchant des coltines, au creux des vallées, comme « uo grand océan do bonté » illuminé de lumière. Elle aspire au bonheur comme à la lin sereine de la vie, à l'universel bonheur auquel participerait toute la création, les bons chiens, les troupeaux, toutes lés bêtes, les hommes aussi et les vignes aussi qui mûrissent sur les coteaux, les arbres pleins de sève et les feuilles remuantes etchantantes dans les taillis. Non certes que la douleur soit absente de cette ferveur dévoUeuse, Elle en est, au contraire, le principe originel et l'inspiration ; mais le

poÈte no veut pas accupler la douleur comme la loi de l'e.visteDce : il lui est impossible de coDcevoir que le monde soit org'anisé sur un plan tel que la joie n'y doive pas régner. Alors, pluli3t que de généraliser son expérience propre et de conclure de sa raalcchance au pessimisme, suivant l'usage des poètes lyriques, il s'acharne à considérer son aventure personnelle comme une exception qui lui est pénible, assurément, quant à lui, mais sans importance dans l'économie générale du Cosm.os :

Mon Dieu, voici : nÉgli/apez-moî, ai vous voulez... Mais... merci.-. Car J'ealeads, sous le ciel de bonté, ces oiseaux, qui devraient mourir dans celte cage, chauler de joie, mou Dieu, comme une pluie d'orage.

Même, il lui semble que cotte souffrance qu'il éprouve doit être rachetée par le bonheur d'autrui et il s'offre donc, dans un élan de généreuse charité :

Si c'est iilile, mon Dieu, Inissez souffrir mon cœur. ., Donneit à tous tout le bonheur que je n'ai pas 1 . . .

Parfois, malgré lui, il se révolte ; il voudrait bien ne pas se plaiudre, mais il ne le peut et le voilà qui rappelle à Dieu que tout petit, près de la crèche, à NoËl, il portait du hous, et il se fâche de trouver Dieu ingrat et il -lui crie :

Ne pQuvez-vous me rendre on peu ce que j'ai fait?

Mais bienWt il se repont, il médite, il se délivre du vain espoir et se résigne et ne demande plus à Dieu que de continuer la vie

d'une fa^on au^si simple qu'il est, possible.

Cette âme est ardente et tempilueusc, tourmentée.

inapte au calme, et le grand effort volontaire qu'elle fait pour se ilompler est pathétique, souvent sublime. De là vient à ces prières leur beaul^i.

Elles composent, avec les Elégies, le Poêle et l'oiseau, la Jeune fille nue et quelques poèmes, le Deuil des Primeoéres, « d'une forme et d'une pensée calmes, dit l'auteur, parce que je l'ai surtout conduit dans une solitude où mes souffrances parfois s'apaisèrent (i) ».

Ily a de charmantes choses dans le Poêle et l'oiseau. De courtes scènes dialoguées. Cet oiseau, qui parle à ravir, est merveilleusement sage, et sur l'amour et l'amitié, sur la vie, sur la mort, il a des opinions réQéchies. Il refuse de s'affliger à l'idée de sa mort prochaine, disant : K Je n'ai pasétiii mort; alors, je ne sais pas... » Et il possède aussi une religion bien définie. Le poète insinue qu'en volant, au ciel, très haut, il a sans doute vu te Bon Dieu ; l'Oiseau répond ;

Noa. Le Bon Dieu ii'esl pas en haut. Il esl en bas.

Le Bon Dieu habite une petite maison avec une fontaine et une étahle où dort un chien. Le Bon Dieu travaille la terre, sème le bon grain, récolle et rentre sa

La /e«/ie/ï//enueestle récit d'un rêve plein de significations morales. Voicit Le poète maudit la vie parce qu'une femme frivole et qu'il aimait trop l'a trahi ; une chose manquait à leur amour : k la résignation que l'on nomme bonté, n Elle est partie et le poète est demeuré seul, et il s'afflige. Mais une étrange petite vieille lui apparaît, une chercheuse do simples qui, son cabas au

{i) Lt Deail del Primei'èrfi.SoiiiBU- da Mercare, le France, lyot.

bras, court à travers la montagoe pour trouver les herbes saines. Elle est intiniment bicnfnisante et claîrvojanto. Or, pour guiSrir le poète de cet amour, elle sait bien qu'il n'y a pas d'autre remède que l'aniour. Donc, elle le conduira très loin, dans la forât, vers un chêne prodig'iGux, tordu comme une vis de pressoir et si haut qu'il a l'air d'i5craser les étoiles. Là est une jeuoo fille nue, — nue a comme la lumière et comme l'eau a, — qui sera, au cœur troublé par la vie, le refuge espéré, la vie simple et douce au milieu des choses naturelles...

Tu es l'âmo et la chair oucs. Tu es la vérité

dont le parfum limpide a fleuri sur ma lèvre.

Quel est ce rêve pur que je vais vivre? — Un rêve...

Les Élégies sont admirables, — et elles renouvellent le genre. Elles ne ressemblent aucunement h l'habituello poésie amoureuse et mélancolique. Elles ont quelque chose d'enfantin, qui touche. Car il faut se refaire une âmo enfantine pour recevoir de la Nature éternellu et de la très vieille vie une impression neuve. Tout e.itdjt,,.. et principalement, depuis le Romantisme, il semblait qu'on eût épuisé toutes les possibilités d'attendrissement sur la destinée, sur la mort et sur la beauté harmonieuse des paysages. Les successeurs de Lamartine avaient rendu très improbable la résurrection Je l'Élég'ic... Mais, avec une aisance étonnante, Francis Jammes s'est débarrassé de toute la littérature qui traîno 'dans nos imaginations, rythmes et idées. Ses élégies, à lui, sont saisissantes de vérité, d'exactitude ; il est manifeste que le poète y exprime strictement, sans excès ni pauvreté, l'émotion spéciale que lui donne la vie. On les seat toutes proches du cœur qui s'y révèle, rien ne s'y.

FftANCia JAMMEH S^fl

interpose entre le scnlimont dont elles sont nées et la forme qu'elles ont prise. C'est à leur parfaite ingf^nuilé qu'elles doivent d'âtre pathétiques. Elles le sont extrêmement. L'amour et la mort, la détresse des existences, la tristesse des attentes et des souvenirs ont alarmé plus profondément qu'aucune autre l'âme de ce poète. Il tôcheen vain de s'apaiser et de se résigner. 11 est ardent et tourmenté; il n'y a pour lui m ralme ni repos : la passion l'a touché, il est à jamais fi^missant et inquiet...

Ces poèmes sont chauds de franche et saine sensualité. Le poète n'a point tiché de les adoucir, ni de les sublimiser, ni de les conformer à quelque idéal très précieux. Ce ne sont pas des Elvires en l'air qu'il chante, pas des Elvires du tout. La brûlure des baisers, des caresses est dans ces vers, tout palpitants encore de proche volupté... Mais il est chaste aussi. Francis Jammes aura écrit quelques-uns des rares poèmes vrais qu'il y ait au sujet des jeunes filles ; il les comprend avec finesse, il parle d'elles sans mièvrerie, il a pour elles un respect délicat, mêlé d'une sorte d'émerveillement amusé pour tant de grâce et de candeur puérile...

Seules les jeunes filles ne m'ennuyèreni jamais : vous savez qu'elles vont d'on ne sait quoi causer le loug des tremblcmeats de pluie des églantiers...

Il a le sentiment delà pureté, il en a le désir. Et comme à toutes ses émotions il faut qu'une tendresse féminine s'unisse, il souhaite, pour s'en retourner, pèlerin pieux, aux souvenirs des jours enfantins, une amie très douce et sans fièvre, inconnue hier et dont il n'ait point souffert, et qu'il n'ait point aimée encore. Etavoc elle il ira au village natal, il passera auprès de la fontaine, de l'école,

des tilleuls, de l'auberge, et il s'agenouillera sur la terre

Entrons dans la n

Le village est plei^i du. passé. Le cœur aussi est plein du passé. El chaque émotion s'accompagne de toutes celles d'autrefois qu'elle réveille, et non seulement de celles qu'il a jadis éprouvées lui-même, mais de celles encore dont frémirent des ancêtres défunts. Ainsi survit, en l'âme nouvelle, la passion presque séculaire de i< l'oncle pensif qui revenait des Indes, n'ajantqu'un souveoir de femme dans le cœur », et le mirage décevant des lies lointaines, de la Gojave bleue, des arbres extraordinaires demeure dans les yeux du dernier descendant de la race pour le captiver, l'eiichaater et pour que ses amours soient plus belles et plus profondes de plonger plus av^t dans le passé mystérieux.

En publiant le Deuil des Primeoères, Francis Jammes annongait un autre ouvrage qui devait « marquer beaucoup mieux que celui-ci son développement b. A cause du calme qu'il y a dans le Deuil des Primevères, il craignait qu'on ne le supposât eu humeur de a faire des concessions » à la critique... « 11 n'en est rien », affirmait'il, et certes son nouveau livre témoigne avec éclat de son intransigeance littéraire.

Le Triomphe de la Tle(i) se compose principalement

(0 Le Triomphe delà Vie, Société AaMarcaFede France, igos.

de doux jKièmes, dont l'uu, Jean de Noarrien, est exquia et dunl l'autre, iatitulé Poésie, est surtout im portant par touKia les innovations qu'il contient. L'un et l'autre, d'ailleurs, marquent un singulier élar^issemeul do la manière poétique de Francis Jammes. It abandonne di^sormais l'élégie, l'idylle, le petit poèrao sentimental ou descriptif; il crée des personnages, des situations, il so préoccupe davantage d'évoquer dans son œuvre la vie, les mœurs et les réalités contemporaines : Il aboutit à une sorte de romuu en vers.

Jean de Noarrieu est un poème en plusieurs cbants, écrit et composé de la façon la plus simple, avec une sorte d'agréable négbgonce et une aisance qui est pleine de ^r&ce. Il semble bleu que Francis Jammes ait ici trouvé, — pour lui-même : II ne faut pas qu'on l'imite! — le stjle de la narration poétique. Il est aiondant et ftl^p, enjoué, varié, lyrique parendroits et, dans les passages les plus humbles, il évite toujours la prose. On ne pouvait mieux concilier les exigences do la poésie avec le naturel qu'un récit demande. L'exécution de cet ouvrage est parfaitement harmouicuso. Elle a aussi cette qualité de fraîcheur, de spontanéité qui est essentielle à l'esthétique de Jammes. Son poème n'a pas été lentement travaillé. La sincérité à laquelle Jammes prétend exige une expression soudaine, immédiate. Au premier chant de Jean de Noarriea, qui en est, en somme, lo prologue, il caractérise lui-même, avec autant d'esprit . que de justesse, son procédé... Pieusement, il prie d'a- ' bord Dieu de lui donner l'ordre nécessaire à. tout labour poétique ; puis il admire ce qu'on lui a conté des pelii- Ires célèbres qui « peignent longtemps » les jeux, les Ifcvres, les joues, les oreilles de leurs modèles et s'ap-

NOCVELL

jiliqueat si palicn mieux.

ment. Q

Htit k

lui, il ftra

de son

el, conimc un admît ouvrier lient EH truelle alourdie de mortier, ' je veux, d'un coup, à chaque fois porter

du bon ouvra}>;e bu mur de ma chaumière..

Jean de Noarrîeu est un garçon après avoir passé cinq bonnes ann son droit et à manger a cinquante

de trente ans qui, es à la viUc, à faire i mille francs », est

ivenu ji la propriété rurale où il est né, on il vécut le meilleur de sa vie, où ses parents sont morts. II est un excellent gentilhomme campagnard, 11 partage son temps entre la surveillance de ses champs, de sa ferme, la chasse, la pêche, la flânerie. Lucie, sa petite servante, eit aussi sa maiLresse. 11 est, d'ailleurs, porté à la réflexion, et, dans sa jihilosophie, il y a de la sérénité. Seubment Lucie, tout en étant indulgente à son maître, aime le berger Martin, qui est, pour le moment, k la montagne avec ses brebis ; il y restera tout l'été. De là rjsullc toute l'intrigue, assurément peu compliquée...

Telle la vie se passe jour à jour

sans Incident. Le moja de mai bleu court.

Le figuier noir fraichil, le merle est lourd.

Le liède soir tombe sur le velours

des rosiers, noirs de fleurs bleues qui s'étoutTeot,

sur les glaïeuls et les gueules-de-loup,..

Les cha.sses et les pèches de Jean de Noarrieu sont charmantes. Certes, il s'intéresse au succès de ses expéditioQS, mais il ne met ]>ns i la poursuite du butin tant d'acharnement qu'il n'ait pas le temps de contempler le paysage, et le paysage est exquis. Francis Jammos n'a

jamais poussé plus loin l'art delà description ; les couleurs qu'il emploie sont, ici, douces, joliment nuancées, les lignes ont toute la justesse et toute la précision souhaitables : ces habiles petits tableaux sont des fresques accomplies. Et plusieurs épisodes sont de menus chefs-d'Œuvre. Ainsi cette entrevue rapide de Lucie avec un paysan qui vient de la montagne, où il a vu Martin et qui, de la part de Martin, apporte un bonjour et des fleui-s.

Elle lui dit : Lorsque voua l'avez vu, où élail-il ? El comment est sa hulte 1 Il lui répond : 1) était au-dessus d'un grand rocher, auprès du lac d'Assu.

Mais il m'a dit : Tu diras fi la' Luce qu'à la ToussaÎQl je serai revenu...

Ce sont de vrais paysans, présentas d'une manière poétique, mais non afl'adis. La séràoiU; de Jean de Noarrieu, qui lui vient de son bel amour de la vie, est aussi la philosophie de ce poème :

Qu'importe, si la vie est magnifique ?.. .

Seulement, lorsqu'il écrivit Poésie, Francis Jammc» ne [trouvait pas la vie magnifique du tout; du moins la haine qu'il éprouvait pour une certaine l'orme de la vie, celle précisément dont il souffrait, ne lui permettait pas de s'élever à une considération très g'énérale des choses d'ici-bas. 11 y a de l'amertume, de la rancune dans ce poème. . .

C'est, comme Jammes le définit, « une sorte de roman dialogué en vers libres », — un roman réaliste, poussé aunoir, où s'accumulent les atrocités. Plutôt encore qu'un roman, c'est une série de scènes, à peine liées les unes aux autres, mais qui, par leur groupement, prétendent

;Î5'| L* poésie NOUVKl.LC

représenter l'existenfe journalière d'une petilo ville provinciale. Elle manque do calme, celle petite ville; elle

n'est pas si endormie que passe pour i'ètre notre province française. Une tentative de suicide, un infanticide.

une entreprise do chantag'e, des discussions au sujet de

l'AETaire, de la politique scandedeuse, ~ tout cela n'est rien à côté du reste,.. EUe est jolie, la petite ville ! Hypocrisie, stupidité, vice, pourriture, — n et c'est ça qui qui s'appelle la vie ! »

A vrai dire, les romanciers réalistes nous ont un peu blasés sur ces peintures outrancièrea , Mais l'idée originale de Francis Jammcs fut do transporter cela dans le poème, de mêler ce réalisme k toutes sortes d'autres choses qui ne sont pas réalistes du tout; cela compose un ensemble curieux, disparate, amusant. Les personnag'es du roman sont des canailles ou des imbéciles ; parfois ils unissent la canaillcriu à l'imbécillité. Or, parmi tous ces pbarmacieus, notaires, bourgeois, fonctionnaires, receveurs des contributions directes, il y a le poète, qui sans doute n'est pas un saint, mais qui est plein de génie et d'bonnûtelé. Le poète no dérag'e pas! Sa généreuse indignation, ses vertueuses colères donnent à celte œuvre narrative un caractère lyrique et personnel dont l'effet est bizarre. Et tout vil, en ce poème, les objets de môme que les gens, et tout [larle, semblablement, La première scène se passe dans la boutique d'un savetier et les interlocuteurs sont le marteau du savetier, la cruche, la chandelle, le cbat aussi, et puis le chien, même le savetier. Ailleurs, chez le pharmacien, le Benjoin prend tout à coup la parole, et il dit :

Du fond de mon bocal, je pense aax. Arables,

Ici, c'est pour rire, probablement. Néanmoins de ce bavardage nombreux do tous les êlres et de toutes les cboses naît, peu à peu, une impression d'universelle vie, qui est saisissante. Chaque être et chaque chose parlant pour soi, à sa manière et dans la seule intention de marquer son individualité propre, témoigne do la réalité de tout co qui est et afSrme l'éminente di^nit^ de tous les détails du Monde, en dépit des classifications et des hiérarchies.

Poésie est une œuvre violente, inharmonieuse, moins réussie que Jean de Noarrieu, que les Elégies, le Vieaa: village ou les Prières. Mais il faut aussi considérer en ce poème la nouveauté de la tentative qu'il est. Encore est-il excellent en plusieurs de ses parties et l'on y trouverait quelques-uns des plus jolis vers do Jammes, des plus spirituels, Geus-ci par exemple: c'est « une afficbe verte », dans l'étude du notaire, qui parle :

Moulin à vendre. J'ëtais un petit moulin vert.

Je roaroonais dans le torrent des bois. J'avais

frais et mon eau baignait les jambes blondes

de la meunière blanche au lavoir qui riait.

Ma roue s'est tue. Elle est morte sous les fougères.

i.a poudre du blé blond n'est plus sur les cheveux

des filles qui passaient en se frottant les yeux.

Ce que donnera la poésie do Francis Jammes, on ne le peut prévoir. Il esten train de démontrer quo sa manière

qui, il'iihorcl, toute charmanlo qu'ellcfilt, pouvait parnttre limitée àun petit nombre d'applications, s'iUcnd, au contraire, ets'enrichit, et s'épanouit en un art très larg'e. Sans préjng^er de l'avenir, Francis Jammea a cette gloire de s'être, dès le début, manifesté comme étant lui-même al lun nt indépendant de toute influence, prêt à dire d par 1 toutes neuves sur les émotions toutes fratches d s n âm passionnée, secouée de désirs, éprise de ten-

Ire se d ulourouse, ardente jusque dans la pitié, sen-

u 11 t I itée de nostalgies...

C'est un homrao très extraordinaire que Paul Fort. Il ne fait partie d'aucuno école; il neseprCto à nulle classification. 11 frappe d'abonl par sa Jésinvoltuie, sa spontanéité, le sans-g<^no sing'ulier do sa manière, une sorte d'excessive abondance. Quand on se demande à qui l'apparenter, on lui trouve de la ressemblance surtoiit avec le dieu Pan, qui n'est pas mort, bien que le bruit

Son teuvro traite notamment de tout, — et il faudrait la dire encyclopédique si ce mot n'impliquait de la froideur et de didactiques intentions ; au lîcu qu'il y a de la joie, de la passion et do la vie à travers ces poèmes : ce n'est pas une doscripllon du la réalilo, mais la voLt même, ardonto et folle, de la réalité...

Voici la matière de son premier volume, les Ballades françaises (i). La Nature d'abord, — la Nature peuplée d'hommes et multipliée par l'activité des hommes : la mer, les cloches, les champs, le hameau, les saisons, la nuit, l'amour, la roule et TStre, l'orage. Puis les lé-

(i) Les Baltadea /canfn/iHS.Sociéli du Mercure de France, 1897. Ce rolume coalient des poèmes qui araieat d'aburd paru, ici ou là, en pln^ueUea : Monnaie de fer. Art Indépendanl, iSyS, — Il y a la des cris. Mercure de Krance, i(iy5, — Pressas les doii/ls aux clefs. An IndrpeQdjuil, iSgS, — Louit XI, carieita: homme, Metours do

f^ùjuies, l'ancien rôvo liumaii) parmi la Nature détftée : brpkée, Endyinion, Bacclms indien, Hercule el Terme. Puis l'hisloire : Louis XI, curieux homme. Puis la fantaisie : les Fous et les clowns, cbaosons de reltres et de manaots, etc. Enfin, « Ma légende i> : c'est le poète luimême qui alors apparaît dans l'immense univers suscité par son imagination, où se mêlent l'illusoire et le vrai, le plaisant et le grandiose, te présent et le passé...

Ajant tracé ainsi le plan général de son épopée, Paul Fort en a repris, dans ses livres suivants, les parties diverses, et il les développe successivement, il leur donne toute leur ampleur ; l'œuvre s'élargit, ses proportions s'étendent... Lea secondes « ballades françaises » célèbrenlencorc laNature,sous d'autres aspects -.Monlagne, Forêt, Plaine. Les troisièmes, l'Histoire, et de nouveau Louis XI; de semblables poèmes sur Henri Hl et Louis XIV sont annoncés. Les quatrièmes senties /(f^ //es antiques ; les cinquièmes Y Amour Marin... C'est un prodigieux épanouissement naturel (i)...

Paul Fort est aussi l'inventeur d'une métrique qui lui est propre ; l'exubérance de son instinct lyrique se serait malac on mode des règles auxqucllesd'aulres s'asservissent 11 est extrêmement original et intéressant comme te hn en quoiqu'il lui faille faire de graves objections, je cro s quant à la manière dont il appliqua des prin-

pe justes et réalisa des idées fécondes.

- Les Idylles •

En épigraphe h son premier volume, il cite quelques lignes de la préface des Orientales : a ... Que le poëlâ aille où il veut, en ftusaut ce qui lui plaît, c'est la loi... Qu'il écrive en pnosc ou en vers... c'est à merveille. Le poète est libre. » El, dans ua bref avertissement, en tête de Montagne, il dit ; n Tu dois laisser les dcoles à leur chef. Penser « en troupe w est indig'ne du poète. Reste libre, c'est là ta première noblesse... Sois toi. >* Ln plupart des poètes nouveaux. — el f.'eal leur gluin.', — uut fait de semblables déclarations; mais nul plus que Paul Fort n'éprouvait cet impérieux besoin d'indépendance, ne se présentait avec cette fureur d'individualisme.

La forme personnelle dont il revendique l'usag'e est par lui-même ainsi caractérisée : « J'ai cherché un style pouvant passer, au gré de l'émotion, de la prose au vers et du vers à la prose : la prose rythmée fournit la transition. . . La prose, la prose rythmée, le vers, ne sont plus qu'un seul instrument, gradué (i). » Excellente idée. Pourquoi n'y aurait-il que deux modes d'expression, puisqu'il y a bien plus de deux modes de pensée ï Le vieil axiome i tout ce qui n'est pas prose est vers, et réciproquement, — ne serait acceptable que si l'on ne pouvait ailmettre de sentiments intermédiaires, en quelque sorte, entre les poétiques et tes prosaïques, et si l'on ne devait autoriser le passag'e des uns aux autres, suivant les caprices de la vie spirituelle et à travers de délicates nuances.

Or, ce qui, d'après la conception classique, différencie esseatiellement les vers de la prose, c'est tout l'ensemble des règles catégoriques auxquelles sont astreints ceux-

(i) A.veniiscmtal du RaiHaii de Louis XI.

ci, landisque celle-là est libre. De telles rèfles, ii fallait les accepter ou les rejeter, en bloc ; impossible d'imaginer à leur ég'ard une autre attitude. Paul Fort devait donc chercher tin principe de stjle qui pût convenir à la fois aux vers et à la prose et qui, par conséquent, apparentât ces deux Formes du langage. C'est ce qu'il tenta de faire, en substituant « le lyttisB aux artifices de la prosodie». La prosodie classique avait fixé une sctiDsion du vers extrêmement bizarre et qui transformait la prononciation habituelle aux geus de l'Ile de France en une sorte de parler marseillais tout à fait saugrenu. Paul Fort veut que le vers a suive les élisions naturelles du lang'ago », — c'est-à-dire que sa théorie consiste surtout à réglementer le trailemeiit des syllabes muettes. C'est là une question très difficile. Paul Fort la résout avec hardiesse, mais d'une manière contestable. Généralement il ne compte pas les syllabes muettes, ,dans la mesure des vers, même quand elles se terminent par des consonnes ou sont placées devant des mots qui commencent par des consonnes. Mais quelquefois aussi il les compte. Et l'on ne saisit pas toujours bien ce qui le détermine à prendre l'un ou l'autre parti. Dans ce vers, par exemple, des Idylles antiques :

monde au cœur de feu, à terre mouvemeat^e,

on De sait s'il prononce, puisque son vers a douze pieds certainement : « terr'mouvementée » ou « terre mouv'mentée ». 11 suit les élisions natarelles du langage, dit-il, et il affirme ainsi, très justement, que le vers n'a de valeur que chanté ou prononcé, mais ne doit pas être considéré comme une chose écrite principalement. L'ei^ reur est celle-ci : les syllabes muettes ne sont ni des

syllabes entières oi des syllabes nulles ; en outre, elles ne sont pas toutes i^qiii\'aIeQtes, de sorte qu'on ne peut prendre, à leur égard, de parti absolu, les compter comme des unités élémentaires de l'alexandrin, ni les élîder tout à fait. Elles ont très souvent pour effet d'allong'er plus ou moins la syllabe précédente en la faisant suivre d'un groupe de consonnes dont la prononciation dure quelque temps. Aussi Vielé-Griffin disait-il que a l'E muet est la base musicale de la lang^ue française ».

Paul Fort eut raison, las de rartificielle prosodie classique, de se reporter à la prononciation naturelle de notre lang'ue pour y trouver la loi d'un rytbme normal. Mais l'enseignement qu'il en devait tirer n'est pas l'élision complète des muettes. Tout au contraire, l'étude de la langue parlée démontre que les syllabes diverses d'une phrase sont inégalement longues , qu'elles se diffé- I rencient entre elles par leur qualité, et que, par consé- I quent, ce n'est pas le nombre des syllabes qu'il faut prendre, sans tenir compte de leur qualité, comme principe de la versification. En d'autres termes, Paul Fort 1 devait aboutir au vers libre, — non au vers libéré de I quelques formalités, mais à ce vers essentiellement mu- I sical dont la loi est absolument distincte do celle du vers ' classique.

C'est une chose très étonnante, de voir à quel point l'auteur des Ballades françaises est resté, malgré ses velléités d'indépendance, asservi à l'ancienne métrique. Il en observe plus ou moins les règles, suivant les cas, les bouscule quand il s'abandonne à sa verve joyeuse, et ' les respecte, au contraire, s'il s'applique à de la poésie I impersonnelle, — reconnaissant ainsi leur excellence, semble-t-il . Les Idylles antiques nous donnent les meîl-

leurs échantillons de ses vers rÉjulîers. L'assonance y est subsliluée à la rime, — cela d'une fHi;on constante, — mais, quant à la scansion i-t au rythme, il est facile d'y trouver un grand nombre de strophes aussi classiques que celle-ci :

Le vol des Ibod» laquins daaa t'air lourd de mtdi. Leurs repas (urlioleals aux coeurs noirs desfougèrea, Lfl luain-ui' iiiloraole, au bi.rJ de la rivière, Qui munie iles roseaux el du sable altiédî.» (i)i

Les syllabes muettes ne sont p&s toutes ëlidées, et parfois on ne sait trop pourquoi l'une l'est et non l'autre. Néanmoins il est facile de démùler quelques lob à ce sujet. Le groupe ee, même devant une consonne, ne compte que pour une syllabe ; {La centaurée d'azar, lajîeur grenat du trèjle) ; mais la muette est comptée quand la série de consonnes qui résulterait de sa disparition est imprononçable : (On sent leur gentil cœur battre sous leurs seins roses). Surtout, l'éUsioa est constante & la césure fixe de l'alexandrin :

Sur le gazon des rioM, les aymphes étendues Laissent l'ombre el le jour mouler leurs formes nues.

(i) Je transcris ce(t« strophe suivant J'usaj^e ordinaire de mettre chaque vers à ta ligne, l'aul Fort n'«aploie pas cette diEpoeilion typographique : il écrit chaque strophe'^comme un alinéa de prose... • Ça vous içèoe. semble-t-il dire, que ce soil des vers 'I Qu'à ceJa ne tienne: meltonsque ce soit de la proie. • {Vialé-Qtil&a, Ermilagt, mai 1897.) Eu procédant aiosi. Paul Fort utaniTeste sa volonté de ne point établir entre la prose et les vers une distïnctioD trop nette ; il affirme aussi ce principe essentiel de sa versification, •uivanl lequel levers est destiné a l'oreille eiBlu$ivenieal,noQ aux yeux. Mais il faut reconnaître que cette disposition typographique (sans importance, du rcsLel est ua peu gdnante et que, ai aile a sa raison d'être dans les endroits 01) le vers, très libre, arrive k n'être plus que de la prose rylhmee, elle n'est pas utile dans les poème* presque rt^piliers, qui sont fréquente dans l'œuvre de Paul Ft^t.

Lears bras écartés dorment; leurs mains, dans l'herbe verle. Brillent, cd B'entr'oiivranl, cnmme des pâqueretlea.

Or, un tel procédé n'est possible que si les deuï hémistiches du vers sont nettement séparés, suivant la règ'le ancienne, — et l'on voit ici combien les alexandrins de Paul Fort sont donc astreints à la scansion classique : il est rare, daos les Idylles antiques et dans les poèmes de ce genre, qu'il se permette des rejets, des enjambements à la façon des romantiques.

Mais, bien que l'alexandrin domine dans son œuvre, il use aussi des autres mètres, et il les entrecroise souvent de telle manière qu'il paraît écrire en vers libres. Il vaudrait mieux dire qu'il use librement du vers régulier : ses vers sont, en effet, caractérisés toujours par le nombre de leurs syllabes, abstraction faite des muettes qu'il élide; seulement, il lui plaît tout à coup de rompre le rythme qu'il avait adopté : une lig-no de prose se substitue alors au vers, — l'effet peut en être excellent. Ainsi, tout au début du Roman de Louis XI ■■

Je dérohe à ses doi£;ls les roses de l'aurort.

Les bafjues de l'orage et le Ijs des ouiis claires ;

El J'ai de petites images fort idéales sons mon chapeau.

La « prose rythmée », dont il parle comme d'un stylo intermédiaire entre la poésie et la prose, est presque toujours de la prose où se trouvent, de place en place, et plus ou moins disséminés, quelques éléments de vers résfuliers, des hémistiches d'alexandrins, des décasyllabes, ijcs octosyllabes :

Heo^t'i desoi Il portai

Monté tur an paUeyroi blanc comme oife] domeilique. Le roi chersuchail a l'ombre d'un drap d'or que soulenaienU BOi' les pointes do quatre Uinces, quatre çros bourgeois suant à grosses gouttes, etc..

Ailleurs, il est vrai, les fragmcnls de vers réguliers sanl moins apparents ; il y a plus d'unité dans l'hamionie du poème. Génoraieraent, alors, le rjthme est celui d'une prose cadencée dont l'accent varie suivant l'impulsion de l'idée ou du sentiment qui l'anime... £n somme, les poèmes de Paul Fort sont écrits en vers réguliers ou en prose ; parfois la prose et les vers réguliers s'y unissent, mais ils se juxtaposent pluldt qu'ils ne s'assimilent. C'est qu'il y a, entre la prose et les vers réguliers, une différence constitutive. Paul Fort a cru la résoudre par la pure et simple élision des muettâs. Là est son erreur. La substitution du vers libre au vers ré- • gTilier pouvait seule lui permettre de réaliser le rapprochement qu'il souhaitait de la prose et de la poésie ; car le rythme du vers libre, n'étant pas fondé sur le nombre des syllabes d'une phrase, mais sur leur qualité, leur accent, est de même nature que celui de la prose; très docile aux volontés du poète, il peut s'amollir jusqu'à la prose ou s'affermir, au contraire, jusqu'à prendre la structure poétique la plus caractérisée.

La tentative de Paul Fort n'en est pas moins intéressante, et en dépit des objections théoriques que l'on peut faire à sa prosodie, il s'en sert, quant à lui, d'une manière si habile, si désinvolte plutAt et aisée, qu'il en tire les meilleurs effets, les plus inattendus, les plu: souvent les plus beaux.

Le voilà donc au milieu de la Nature ; il s'y promène CD chantant ; on l'en dirait le roî, — Pan lui-même, do l'iierbc aux dents, folâtre, et son rire est dans tous les

La Nature n'est point poétisée dans cette œuvre. Paul Fort n'en a pas recherché les plus suaves ou les plus jolis aspects; il ne s'est pas appliqué à en fixer d'une manière délicate les apparences g;racieuses, les frag^iles beautés. Il n'est pas impressionniste et ce n'est pas la fugitivité du spectacle que l'heure évoque devant lui qui l'émeut. Il ne peuple pas non plus de symboles ou d'existences merveilleuses les sites et les paysages. II n'est nullement mystique; la Nature no l'inquiète ni ne l'étonno, et il n'aperçoit pas en elle les signes d'autre chose que ce qu'il voit . . . Est-ce qu'il est réaliste ? Est-ce qu'il est matérialiste? On le dirait. ..Et panthéiste? 11 semble bien... Mais surtout, au milieu de l'immense Nature, il se réjouit et il s'enivre de sa joie.

11 n'y a guère d'œuvre poétique aussi complètement heureuse que celle-ci: nulle mélancolie ne l'attriste, — elle est trop ardente, exubérante et passionnée ! Le sentiment de la vie, qui l'a suscitée et qui l'anime, est inlassable ; il ne subit d'atténuation ni de relâche, et il est r&me de ces mille chansons où toute la Nature est célébrée. La vie incessante, infinie, qui frissonne au cœur des forêts et qui palpite dans les plaines et qui soulève les océaosl...

... II est venu dans la Nature ; il s'y ébat. I! la regarde et il s'enchante de la trouver si belle. Il l'entend, et

?iM 1..» POI

lotis les murmures, et tous les bruits, et tous les cris, et tous les hymnes qui retentissent à son oreille le font pûmer d'aise. Et tous les parfums aussi qu'elle exhale lui sont encore une volupté. Il touche l'herbe matinale que la rosée mouille ; clic lui est douce et fraîche. Et c'est ffite pour tous ses sens ; il absorbe délicieusement l'universelle vie éparsc et variée.

Il n'est timide ni eraintif, et il traite la Nature avec familiarité. Il saccage ses plants de roses, il déchire ses plus belles fleurs et il en mâche les pétales embaumés. !1 se Joue et il rit dans les retraites sacrées des bois, attentif lorsqu'il sent que l'ombre prodigieuse l'enveloppe. Sa voix d(ichire le silence des solitudes, si quelque allégresse subite s'éveille en lui, A travers monts, plaines et champs, il vagabonde, tantôt sifflant, tantôt chantant, et aux aguets toujours de quelque joie qui, des feuilles, de l'herbe, des vagues, des nuages, du prestige des ^horizons, va surgir pour l'esalterl... Sa désinvolture n'est pas irrespectueuse ; on dirait qu'il est de mfeche avec la Nature, et qu'elle se prête à ses fantaisies avec indulgence.

Les descriptions de Paul Fort étonnent et charment par leur spontanéité. Un travail plus minutieux aurait pu leur donner un air de perfection plus achevée ; mais ainsi elles ont plus de fraîcheur et d'émouvante sîncécérit^ : les négligences qu'on y trouve témoignent de la hâte avec laquelle le poète voulut exprimer le trouble où l'a mis le beau spectacle des choses vivantes, avant qu'il s'apaisât.

« Dans la vapeur bleue qui t'enveloppe, ô montagne, la flore de les sommets s'agite comme des songes. Les torrents, sur eux, comme une nuit d'étoiles, descendent

tnoiîiphants jusqu'au bord des abiuies, où pbnn-e en fracas leur cristal, n ^

A l'évocation visuelle de lignes vigoureuses et de couleurs nettes, se mêle souvent le souvenir des sons ou des parfums , qui l'accentue : >■ L'odeut des pifc ombreux montait de la vallée, l'herbe iumido exhalait son Jn.e, et, dans la ploie, l'enfer tombait do» cieui quand nous vîmes brUlep aux rouilles du couchant l'encens bleu de la nuit. . iVulle incohérence ne résulte de cette diversité, parce que les éléments hétérogènes et nombreux d'une telle description se rassemblent dans 1 unité d'un état d'âme complexe et ardent. Paul Fort ne cherche pas à ,'abstrairo du Cosmos qu'il représente; il en est, au contraire, le centre ou, si l'on veut, le fojer ; car il l'anime de sa propre ferveur et il le crée de son désir. Les variations lumineuses de la plaine proviennent des nuances de son allégresse à lui, autant que des sorUlèges do soleil ; le cri d'amour que jettent la plame et le soleil étroitement unis, n'est-ce pas lui qui l'a poussé, lui l'âme consciente de cette vie éparpillée ?... La pureté sereine des horizons, la tristesse infinie des hauteurs, le balancement des cimes très souples des arbres, l'herbe des prés ou traînent parfois des vol. de brunies fugitives, l'eau des fontaines, frémissante d'on ne sait quelle secrète gaieté, les sentiers ou passent, faucilles au bras comme des lunes, les filles il la taille courte, toutes les choses de la campagne et tons les êtres proches d'elles, apparaissent ici dans leur franche vérité.

Et s'il y a, dans le spectacle de tout cela, de k lai deur, elle n'offense pas le regard, étant, avec évidence, vraie et naturelle, et il n'est rien de vil dans la maison

308 i:A poËam houvelue

de Jupiter, et les détails de tout ce qui est, avec leurs (]ualitt^ dififéreotes, se confondent dans la majesté totale de la Vie, qui accepte en elle le gîifantesqiio et le mnnii, te (erriblr' et le souriant, le sublime et le ridicule ol tli- ics liniii'jiilliiiiiiis nniipusr sa splendeur. Aussi le poète ne craint'il pas de joindre à ses tableaux les plus splendides de gaies pochades pour rire, un peu vulgaires à l'occasion ; et parfois aussi il s'amuse à de l'ironie, il se joue et se divertit des surprenants contrastes que la Nature présente. Il arrive des monts, dont la masse lui imposait, — et il aperçoit maintenant les collines, drôlement minuscules. « Mais vous voici, collines, à petites collines ! Que vous êtes fragiles ? Vous monter? vous descendre? Je vois la nuit d'étoiles, par peur de vous froisser, glisser ses pieds d'argent au ras des herbes tendre3. — Jamais je ne saurai me hausser si léger ; il me faudrait des ailes. (Des ailes 1 ô mon Dieu !) Poursuivrai-je mes pas? Osè-je aller ?... collines !... »

Un grand nombre de Ballades françaises semblent de véritables chansons populaires et celles, en particulier, de l'Amour marin, toutes mêlées d'argot, ne sont pas autre chose. Richepin a travaillé dans ce genre, souvent avec succès, mais on sait de quel romantisme suranné ses meilleures inspirations se gâtent, l^es ballades de Paul Fort, — chansons, lieds, narrations Ijriques, — ont un air de plus franche authenticité. Quelques-uns de ces poèmes sont extrêmement beaux. Un peu rudes, parfois câlins, souvent brutaux, tendres aussi, sincèrement émus, ils sont imprégnés de toute la mélancolie morne des chétives existences éperdues au milieu de trop vastes horizons, de la grosso joie des jours de bordée,

de la tristesse des prochains départs ; ils sentent la mer. Exubérants et timides tour à tour, sensuels et doucement élég;iaques, ils inquiètent, comme la mer saos cesse chao^canle, déconcertante, pleine d'ordure, el merveilleusement belle et toute jolie!...

Paul Fort n'a-t-il pas retrouvé la source même de l'inspiration populaire? Telle de ses chansons, dans un recueil de folk-lore, apparaîtrait comme spécialement charmante, mais no détonnerait pas. « Si toutes les filles du monde voulaient s'donner la majn, tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde. — Si tous les gars du monde voulaient bien Être marins, ils fraient avec leurs barques un joli pont sur l'onde, — Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les g'ens du monde voulaient s'donner la main. »

D'ailleurs il ne Faudrait pas .imaginer Paul Fort travaillant ses « matelotes » comme de difficiles pastiches et les réussissant à force d'art attentif et délicat. Ce n'est pas un genre littéraire qu'il imilo du dehors et dont il copie les proccdis Puéril travail ' Mais il s'est mis dans I Ltat d esprit du poète populaire et alors, librement, sans application ni recherche, il epincha son émotion Deuï carattéres distinguent la poésie populaire la lonifue incubation des iJeea, det. sentiments et de toute 1 âme prolonde qui s y ri-vèle, — et la spontancite hardie, immédiate, de 1 expression. La pocste populaire esta la fois ancienne et soudaine... Paul Fort, au milieu des bois, des champs, des plaines et des montagnes, s est pcuLlre lentement de leur gprâce, de leur beauté, de leur odeur et de leur chaleur ; il s'en est assimilt la substanee me, — et puis, dans l'ivresso deo étts clairs ^bcureux de \nre et de se sentir vivre

ik^

parmi l'immccise cl radieuse Nature, indifférent k tout lu reste, loiuiiio un vag:abaDd pris de joîc, il s'est mis à cbiiQtcr.

Une iS'Qcalion de la Nature sernit incomplète si elle n'était animée du rêve ancien des hommes, qui est épara dans les forêts, les plaines, les montagnes. La pensée des âffos lointains veille à jamais dans l'éteroelle réalité, la siisi itc ; la l'aMo fait parlie du pavsag'e, et les sjlvains, les faunes, les napées, les néréides, les sirènes, sont vrais comme les arbres, les rivières et les océans...

Les poèmes mjlholog'iques de Paul Fort ne doivent pas être confondus avec telles œuvres, dites « classiques B, où les héros et les dieux n'apparaissent qu'à l'état de vains ornements. Ils ne sont pas non plus symboliques, comme ceux de quelques écrivains d'aujourd'hui qui ne reprennent les mjlhes anciens que pour y incarner leurs idées à eux, démontrant ainsi la continuité de la pensée humaine... L'intention de Paul Fort est tout autre. Sans doute, il ne s'applique pas à de savantes restitutions archéologiques et il n'a nul souci d'une minutieuse exactitude ; mais il ne modernise pas non plus la légende, si ce n'est, parfois, en se jouant; — ou plutôt il n'en tire pas de nouvelles significations, il ne l'adapte pas à sa fantaisie ; sans l'interpréter, il la laisse telle qu'elle est restée parmi les êtres et les choses après que disparurent les hommes qui la créèrent à l'image de leur esprit... «L'homme a fait Dieu à son image et' c'est si beau de l'avoir fait... Mais d'unir nos souffran.es en, un seul limon pur et d'en ériger Dieu dans

sa seule fîçiire, liojiimes, nous nous montrons alors si beaux, si graves que rien ne nous paraît plus beau qu'à notre image. , . Et c'est si grand de l'avoir fait, le Dieu des hommes, k notre, image. »

Le style de Paul Fort, dans ces poèmes moins familiers, d'une forme plus soutenue, a de très belles qualités d'éclat, de couleur luxueuse ou jolie, de plénitude et d'ampleur. II j a dans les Idylles antiques de parfaila tableaux, du genre plastique et brillant qu'affectionnèrent les Parnassiens. Seulement les Parnassiens goûtèrent la Beauté impassible et t'roido plutôt que remuante et vive, et aux a lignes s ils sacrifièrent le « mouvement n : ils immobilisèrent la fable et ils la fixèrent en une altitude conforme à leur idéal. Le mouvement el la vie caractérisent, au contraire, les scènes de la Fable, que Paul Fort représente. Il se plaît à agiter autour de ses héros des foules nombreuses, qui se groupeDt,se dispersent, s'emmêlent en une gaie allée et venue... Telle l'arrivée de Bacchus, annoncée par le bon Silène, qui, avec son petit âne, forme l'avanl-^ardc du cortège. Les nymphes, à petits cris, colportent la nouvelle. Flore s'éveille et la grasse Pomone; les dieux des jardins sont attentifs. Les bacchantes, thjrses levés, se précipitent. Bacchus hurle de joie; les faunes le suivent, les Ménades sont folles... s La ronde se déchire et, sur la plaine, fument les corps entrelacés en collines mouvantes. Des outres de vapeur, dans les arbres se penchent, et sur la bacchanale versent le clair de lune... »Dans les premières « Ball.ides françaises », Orphée charmant les animaux est un chef-d'œuvre de grâce souple et alerte. L'aube natt sur la montagne. Orphée chante et, li!it ij1i?nloiir, les fouillées, les cimes bruissantes des

arbres, les ruisseaux, de leur bruit léger, divers, Dombreux, accompaçnenl sa voix. Le lion ffronda, puis il licouta. Ils vinrent tous : le tigre, i'orang--oulang', l'ours, — et il dansa, « comme un roe s'éboule», — l'éléphant rêveur, le paon « rouant ou s'afËnant, selon les sons », la belle et amoureuse gazelle, les colombes el la g'irafe, le pingouin Et la limace, el la baleine... « Mais, à cet instant même, on vit la flore entière, plus lente à s'é- mouvoir aux accents du chant«ur, s'ébranler de laplainc et gravir les sonimets,et couvrir, sous le ciel, leurs neiges (éternelles, a

... On est frappa' do la puissance d'adaptation de cette Sme de poète, qui se place au milieu de la fable ancienne avec la même facilité qu'au milieu de la Nature présente, afin de participer à saréalit^ souveraine, de se mêler aux détails de sa beauté, de la voir et de la vivre plutôt que de l'imaginer. C'est pourquoi les poèmes mythologiques de Paul Fort n'apparaissent jamais comme des pastiches ou de curieux exercices d'Alexandrin. D'autres poètes réussissent parfois à se dédoubler et à situer l'un de leurs moi en quelque autre décor. Maïs celui-ci ne se dédouble pas seulement : il se transforme sans cesse, et jusqu'en son fond. Cette âme n'est pas seulement complexe, mais elle est multiple ; à travers le temps, à travers l'espace, elle se meut, elle vagabonde, et elle s'incarne ici ou là, passionnée dans sa ferveur du moment, alerte pour repartir.

Le Moyen-Age lui fut une station nostalgique. U en subit la tristesse morne et l'enveloppante mélancolie ; il

en sentît aussi le charme troublant, luxueux et tragique, — « et toutes lumières qui passaient vite en rires, sur le fond calme et sombre du pays, et comme des images naïves pour réjouir un peuple de pauvres dans l'ombre et l'oubli ». Et, dans le petit jour qui s'éveille à la suite de ces temps, une bizarre figure lui apparut : Louis XI, curieux homme, rusé, retors, — ah I quel esprit subtil et tout à fait iodifTcreot à la distinction du bien et du mal, craintif pourtant et qui bientôt frissonne de peur, mais vite se reprend et qui agit avec tant de dextéritj^ malicieuse qu'il déconcerta lad&stinée! Curieus homme entre tous qui, parmi des chevaliers, au lieu de se sentir dépaysé, lui gagne-petit et bourgeois madré, eut cette habileté de savoir mettre à profit son astuce merveilleuse ! Et pour de grands projets ! Car c'est à la politique de tout un royaume qu'il appliqua ces procédés d'un petit marchand ingilinieux qui veut agrandir son fonds. Aussi est-il presque très grand en même temps que grêle él cauteleux, — énigmatique bonhomme, figure d'histoire et de légende...

Tel on le voit dans ce Roman de Louis XI, qui est une des œuvres les plus originales et amusantes de Paul Fort. Avec quel rebef se dessine cette étrange silhouette de marchand de marrons, au chaperon bordé de médailles et d'images, occupé, croirait-on, à ses pat«ni}tres et, preste, se baissant et doucettement tirant du feu, l'un après l'autre, « les marrons de Boulogne », en dépit du cousin. Celui-ci, parfois, s'irritait... « Mais si, par aventure, ses gros poings s'abattaient sur ton dos, ton dos maigre, tu pouffais de rire et lui rendais son bien que tu lui avais pris. N'y avait plus que les coques, les marrons étaient vides. Ta gentille

iudustrie Lo valut de gi'aods biens. » Il n'a pas très grand air, le curieux homme; peu lui on chaut! Le voici dans la cour du palais, avec Charles le TéméraJre, à cheval celui-ci et semblable à un beau saint Georges, le roi humblement à pied. El, pour parler bas au Téméraire, le roi lui grimpe à l'étrier, et il confesse sans Façons : H Entre nous, voyez-vous, je porte mal l'armure... » Il se sent en conversation plus facile avec son barbier. Il est cruel, comme chacun sait ; il semble no s'intéresser qu'à ses manij^aoces politiques. Un jour, il dicte audit barbier « ccrLaines petites lois a rudes pour les seigneurs; il apprend la mort, en passant, de l'enfant Joacbim, (ils de dame Simonne et son fils à lui ; il dit : « Aïe 1 m et puis : « Hou, hou, hou I » et hâtivement se remet à sa dictée. Mais, la nuit venue, avec Croj, son fidèle, il sort subpepticeraent, petite ombre Frileuse dans l'ombre des ruelles; il va s'inFormerde dame Simonne et puis s'en retourne, pleurant : « Je ne suis lion, ni loup, ni renard, je suis un homme. Croy, soutiens-moi ! Joachim 1... Croy 1 je ne suis lion, ni loup, ni renard, je suis tous trois. Croy, je suis un homme. Adieu, â petit être .'... Joachim ! Joachim ! Allons, bien .' partons. Dame Simonne me fut... Je suis un homme, Croy, je pleure un petit ÔLre... Joachim ! Hélaal... mon petit enfant... «

L'étrange figure se révèle avec dos mines variées dans les scènes nombreuses de ce roman. Elle est narquoise en général, mais quelquefois un peu pleurarde, un peu gaie aussi par instants. Est-ce qu'il a'esl pas plaisant à voir chevaucher, dès l'aube, sur sa jument rouge, vers Plessis, le doux petit Louis XI, « humant l'odeur des foins dans le Vent de rosée ; — tantùt sur la roule blanche, et sifflant aux alouettes, au bord des blés qui tin-

tenl sotia le (.'iel de midi ; — le long des baies d'épines émailléesde blancs linges, que sèche, en les troublaol, l'air saturé de ciel mariu ; — tantût petit Louis XI sommeillant quiètcment, au bercement de sa jument ; — petit Louis XI à l'ombre des bois bleus (entends-tu le coucou, malurctte ? — non, je dors)... «

Paul Fort annonce un Henri III el un louis XIV, du g-enre, sans doute, de ce Loais XI. On conçoit une sort© d'i^popée française qui, peu à peu, se formerait ainsi et qui rassemblerait en une immense synthèse les caractères essentiels de la race, tels qu'ils se manifestèrent au cours des siècles et tels qu'ils subsistent, plus ou moins altérés et mêlés d'éléments nouveaux, dans l'âme d'aujourd'hui.

Du véritable poète épique, Paul Fort a la manière sincèrement uaTve d'envisager l'histoire. Il l'altère sans le vouloir ; il s'efforce de la voir telle qu'elle fut, mais il la veut surtout trouver vivan'e, et il la vivifie de sa propre pensée qu'il y incarne. Il ne la disting'ue pas absolument de la légende ; il n'a pas non plus une notion très nette des différentes époques ; l'éloignemcnt du temps lui échappe et il ne sépare pas avec violence le passé du présent, parce qu'il est surtout frappé de l'unité de la pensée humaine...

Il ne sépare pas non plus très nettement la réalité de sa fantaisie, ni sa personnalité même du Cosmos où elle évolue. Aussi méle-t-il à la réalité ses propres imaginations ; ausai joint-il aux légendes grecques ou médiévales qu'il a traitées, aux événements historiques qu'il a représentés, un autre fragment épique intitulé : # Ma

légende ». 11 en est le héros... Après avoir peuplé le monde de toute la pensée ancienne ou nouvelle, de toute la beaulé diverse qui en compose la vie totale, il se place lui-même au milieu de tout cela qui est la réalité, certes, et qu'il a créé, comme son Univers, comme l'Univers... Ou bien : il se place au milieu des apparences innombrables, comme l'âme sensible de tout ce qui est, parce qu'il les réalise en les pensant... Plulât encore : cette Imagination poétique, étonnante à se diversifier, à s'incarner sans cesse en d'autres réalités, s'épanouit en ellemême, à un moment donné, comme nous l'avons vue qui s'épanouissait dans la Nature, dans la Lég'ende et dansTHistoire. Et sa spontanéité, daas ces différentes manifestations, est semblable : il imprég'uait de luimême le monde extérieur, et mainlenaot il extériorise son moi; il n'est pas épique ici, lyrique \h, objectif ici, subjectif là, mais il traite identiquement les autres êtres, les choses et lui-même, la légende de l'humanité lointaine ou présente et sa propre légende à lui. Cela vient de l'aptitude singulière qu'il possède à tout apercevoir, — et lui-même compris, — sous forme d'éternité, c'est-à-dire sous forme d'art.

L'histoire très simple d'un enfant, puis d'un adolescent, depuis les câlineries mflternelies jusqu'à l'indépendance et la responsabilité dans la vie. Il ne s'y passe rien d'extraordinaire; tendresses, puérilités, erreurs... a oe sommes nous pas plusieurs àco jeu, mes enfants ?» Et c'est l'histoire do n'importe quel enfant ; elle devient générale à force d'être vraie, étant individuelle...

« IJodo, dodo, l'enfant dormira tantôt. A bon baiser maman. Dodo, dodo, l'enfant rêve... » 11 s'éveille et des beaux rêves colorés d'argent bleu, il passe à la douceur

du jardin embaumé, du soleil délicieux. Il a des émerveillements et des peurs, des joies, — et de mauvais momeats à passer : ainsi, lorsqu'il faut, à la nuit tombante, aller remplir la carafe au puits, parmi les lilas tout noirs du jardiu. « Le pauvre petit ^ars, fiévreux, halluciné, tremble de tous ses membres... il croit ente udrc une voix ! une voix au fond du puits, une ombre qui sanglote au fond du puifs avec une voix... » Il frissonne parce qu'il croit voir, parce qu'il voit, dans l'herbe, osciller le fantôme de Bclisaire, guerrier sans jeux, k la barbe tachée de sang', — le Bélisaire qui est représenté sur la couverture du cahier aux chiffres... Les mauvais songes. Les demoiselles de mes larmes, L'amie sans péchés, voilà les successifs chapitres de cette vie entre autres et ce passé laisse à peine le souvenir de quelques pauvres amours illusoires jusqu'au bel amour enfin trouvé. L'évocation de ces heures lointaines n'est pas somptueuse ni lyrique prodigieusement; elle se fait parmi une petite brume de tristesse et d'ironie aussi. Elles furent médiocres, ces heures, bien qu'elles fissent illusion ; certes, elles ne valent pas trop d'attendrissement, — mais elles furent le tout d'une âme de naguère, vite oublieuse, troublée pourtant à se souvenir!.. . Petites images de jadis qui tout à coup surgissent et puis s'effacent, légères, folles, — gracieuses, en somme, elles ne laissent dans la mémoire que le regret d'un sourire, et l'envie un i>eu de se moquer d'elles, par méchanceté pure et pour ne pas s'attendrir d'elles... « Ce fut un soir, — la lune se songeait avec un si grand calme, — mon r^^rd mi-clos crut vivre en une étoile... »

i-fi

A présent, où ira s'incarner sncore l'imaK'i'^^tïon dtfi poêle ? Certes, elle n'est point au bout ileses vojageB|j travers la vie. Elle se mullipliora parmi les apparen<^ do ce qui est, et elle les réalisera par sa présence ïntin Peu d'œuvrcs poétiques promettent un tel épanouïsa sèment, ample et varié.

Plusieurs fragroents ont déjà paru de l'œuvre [ chaîne de Paul Fort, Paris sentimenlal. Nous v ici, d'une monifere décisive, le poème lyrique aboutir a roman poétique : il n'j a point entre le lyrisme et l'éM pée la dilTérence essentielle qu'on y a cru voir; mais laq que l'émotion du poète, consciente de l'objet qui l'n F naître, se généralise en s 'intensifiant, elle se manifcd par l'épopée ou le roman, entre lesquels l'analogie t grande. Rt telle est la nature même de l'imagina tlo tique de Paul Fort, nous l'avons vu, qu'elle s'extéiiarÎAJ avec une extrême facilité ; elle s'intronise ici ou Ul, a exalte et s'y objective. De là naîtra sans doute t sorte de tumultueuse et grandiose épo|>éD du monçE moderne... Car elle est ardente entre toutes! Voï^ l'hymne qu'elle chante, l'hymne de sa soif, de son dés do son extase :

uPar Icsnuitsd'étébleuesoù chantent tes cigales, Diq verse sur la France une coupe d'étoiles. Le ventpertâB ma lèvre un g^iit du ciel d'été 1 Je veux boire à l'espt fraîchement ar°^enlé.

11 L'ail' du soir est pour moi le bord de la coupe froidS oii, les yeux mi-fermés et la bouche goulue, je l

PALT. FORT 37(1

comme le jus pressé d'une grenade, la fraîcheur étoilée qui se répand des nues.

» Couché sur un g^azon dont l'herbe est encore chaude de s'être prélassée sous l'haleine du jour, oh I que je viderais, ce soir, avec amour, la coupe immense et bleue où le firmament rôde I

» Suis-je Bacchus ou Pau? je m'enivre d'espace, et j'apaise ma Bévre à la fraîcheur des nuits. La bouche ouverte au ciel oà greloltenl les astres, que le ciel coule en moi ! que je me fonde en lui I

» Enivrés par l'espace el les deux étoiles, Byron et Lamartine, Hug'o, Vig'ny sont morts. L'espace est toujours là ; il coule illimité ; à peine ivre il m'em]jorle, el •'avais soif encore ! »

L'œuvre de Paul Fort étonne par sa variété, par son vœu d'absorber en elle tout le réel et tout le possible. Elle est exubérante et vive el sans cesse en mouvement. Dans le détail, elle est souvent charmante et parfois nég'lig^ée ; on y trouve la délicieuse fantaisie, la beauté multiple, et aussi l'exquise imperfection des choses naturelles...

MAX ELSKAMP, VICTOR KINON, THOMAS BRAUN

Le Moyen-âge nous a laissé de petits traités mystiques d'une exlrCme sin^ularili;. Les allégories les plus étranges, les plus déraisonnables y sont cperdument suivies, jusque dass le menu délait de leurs élémeals ; une analyse minutieuse les décompose, les complique, et l'auteur a recours aux plus incroyables ialerprétalions pour les traduire ensuite en langage direct. Cela semble un jeu subtil. Mais le pieux écrivain cpoîtà la parfaite authenticité des symboles qu'il imagine ; plus ils sont bizarres et artificiels, plus il a de confiance dans leur essentielle réalité. Parfois il interrompt sa difficile combinaison d'emblèmes et de senefiances pour s'émerveiller, et pour adorer. Il se perd en de telles effusions que sa voix balbutie et que les mots lui viennent, sans suite, presque au hasard, signes de son émoi plutôt que d'une pensée cohérente... Si l'on veut comprendre ces étonnants petits ouvrages, il faut se rendre compte d'abord qu'ils .proviennent d'une forme d'esprit toute différente de la nôtre, pour laquelle les idées ne s'enchainent pas suivant la même logique, ni les mots suivant la mÉme syntaxe, et qu'on ne saurait juger suivant les lois habituelles du raisonnement.

C'est tout à fait par hasard que Max Ëlskamp est né

parmi nous. Il devait être le contomporaiii des mystiques

du quatorzième siècle : Ruysbroeck, Henri Suso l'auraient compris. En notre temps, il est dépajsé...

Il compose, k la louani^'e de la vie contemplative, de curieux livres pour lesquels il. grave lui-même, sur bois, de précieuses ornemenlalions, Qeuroos de fruits et de feuilles, et des lys et des roses, et dYlémentaires paysages, et les métiers de l'homme et ses gestes, et l'armoriai des saints et les images de la Foi. Tout cela sans aâ'eclatioa d'archaïsme ; mais sa pensée s'exprime spontanément suivant un mode ancien. On trouvera dans la collection du Spectateur catholique (i) une abondante imagerie, sur buis ou poirier, naïve, bizarre, quelquefois émouvante et belle, comme la série des Sept œuvres de miséricorde corporelle.

Dans son premier recueil, Dominical (a), il célèbre le dimanche de Flandre, — c'est à Anvers qu'il s'est conliné dans la solitude de sa rêverie séculaire, — le dimanche d'inaction, de contemplation dévote, de joie et d'uD peu d'ennui. De vieux refrains se mêlent À sa chanson, a Frère Jacques » el le <i Dormez-vous... », et des sons de cloches aussi, pour matines, la messe et les vêpres, et des bmils de rouets de vieilles au coin du feu. Et dans les rues et les ruelles, où carillonnent les chapelles, passent des gens pour les offices, les enfants ea blanc, les femmes endimanchées, cependant que le ciel se pare de vols d'angos :

Mais les aagas des toils dos maisons dû l'aimée,

(i) U Spectateur Cathollgat (Bruxelles et Piris), revue d'apologi'lique et d'an, diriç-'c par Edmond de Bruijn. La série des Sept tEuuffs est rabscmblce dans le n" ii luDvembrc itiij7).

(k) Daminieal, dbxt LvxmMez (BruxelleB), iSgi.

W.lîr ËCSKAMP

Les anges en allés loul RevicQoenl par te ciel a Les anf^es voyageurs savenlle colomliier, El se prKBsent, au soir, vers lu cour de l'aimée, Les a a ces voyageurs savent le colombier.

L'âme du poète, daus ce décor d'allégorie, se réaJise ; et la voici qui se promène dans la ville emLléinatique, bienlAl réFug'iée aux chapelles d'onctioa, sous les chaires de vérité, et puis erraole de nouveau par les rues, où voDt les femmes, « amantes d'aimer w et qui, dans la magie dea soirs, « se sentent infinies ». Le jour baisse eti derrière les vitres, les lampes s'allument, et sur les places la grasse joie s'ébroue : t'êtes publiques et rondos de chevaux de bois, tintamarre, ivresse. L'Ame s'attarde à ces spectacles, et la reine de Saba, subitement apparue, l'a baisée sur les yeux. Peureuse alors, elle s'est réfugiée dans son cbâteau de Paradis, où la Viei'ge, Jésus et l'Ane, autour des pièces d'eau, reposent.,. Et cette ville, lAntât assoupie, toatût agitée, a'est-elle pas l'Âme même du poète qui la contemple, qui se contemple en elle, n'est-«ile pas lui?,,.

Toutes ces images sont peu d'accord. On ne saurait les assembler. Elles surfissent tourÀ tour et s'emmfilont, symboles épars, sans que la fantaisie du poète éprouve le besoin de les lier, de les uair.,.

Dans les Salutations, dont d'angéliqaes {i),\\ chante de sa naïve vois les litanies de Madame la Vierge, k Marie auK Heures, Marie au Peuple, IVIarie aux Cloches, Marie aux Iles, Marie du Temps ».,, Tarris eburnea. Tour d'Ivoire 1 Et le cantique s'accompagne encore de

(1) Cliez Laujœblez, â Bruxelles, i8g3.

i^asM

chansons anciennes, a Si haut qu'on pt-iil monter»... Tour d'Ivoire, où l'Ame voudrait biens'enclore, en bonne adoraUon.

El c'est r

na chai

r en sa

détresse

Qui désc

te vus

lours d

ïoire,

Après le

hauts

et bas d

espoir.

n Ame ainsi qu

s'abaisse.

Comme l'enfant des livres saints Prodigue aux mauvaises kermesses...

Et la litanie contjtiue. « Horloge admirable, » aux belles heures à sujets, oùron voit Moïse recevant les Tables de la Loi, et les berg;ers et les agnelles, et puis un château à tourelles, des cygnes autour des jets d'eau, et des châtelaines aux fenêtres... « Etoile de la mer » où vont frégates et felouques, et tartanes et balancelles, et, plus balourds, les lougres, et, plus sveltes, les goélettes, voiles dehors et les mâts pavoises d'oriflammes, . . « Pleine de ^rAccs », aux autels naïfs, la Vierge, la Lune aux pieds, et Jésus en rose, et la Terre en bleu... « Consolatrice des affligés », pauvres vieilles gens, corps en gaenillcs, âmes en peine.

Et, Madame la Vierge, faites-vous sœur-noire. Voici le temps venu de toute la souffrance. . .

Ainsi s'essaje-tril en louanges malhabiles, ornées de mots d'adoration, pieusement familières, timides aussi, plus touchantes d'être plus gauches. II prend et reprend les images consacrées; il les voudrait parer encore de grâces nouvelles, animer de toute sa ferveur. Puis, il se désole :

Et, Mnric de mes beaux navires, Marie, cloile de la mer.

Me voici Iriale et bien amer D'avoir ei mat tenté vous dire- Car Vous êtes beaucoup plus belle, — Et le savent les matelots — Que ce pauvre cbant mal à Sol, Car Vous êtes beaucoup plus belle...

Et puis, l'Ame se fait pèlerine et se met en route, « eo symbole vers l'Apostolat » (i), pour le prêche de Bonté, d'Amour et de Cliarité, Et aux yeux elle ira montrer le ciel « à livre ouvert ». A la bouche, qui a faim, qui crie, elle présentera le pain du Paradis, et elle lui enseignera de nouveau le sourire et la douceur du baiser de pardon. Aux oreilles, elle fera entendre les chères musiques, celles de la mer et des ég'lises, les hosannas et les cantiques. Elle bénira les Mains, les noires qui travaillent et les blanches qui sont jointes en prière vers les maisons de Dieu...

L'oeuvre la plus charmante, — et la plus claire aussi, je crois, — de Max Elskamp, est sans doute le recueil de ses Six chansons de panure homme pour célébrer la semaine de Flandre (2). Elles ont, comme ses autres poèmes, cette élégance un peu maniérée, tourmentée, contournée parfois, qu'on trouve à l'art du quatorzième siècle, aux mystiques de Cologne, par exemple. Elles sont humbles d'inspiration, peu variées, un peu sèches, et, malgré la recherche de l'ornementation, pauvres, en

ri) En symbole uera l'Apostolat, chez Lacomblez (BruxelItE),

(2) Les Six charaons dePauvre hoi, intitulé La Loaange de ta Vie, qui tiom et En Si/mbote (Mercure de Fra

(iSgSIl^Tiiinent le recueil ilient Dominical. Salula- ÎP98).

sommo, et très simples. La mélodie en est grêle et monotone et la mesure, comme disait Verlaine, « délicieusement fausse exprès ». Mais leur extrême ingénuité leur donne une aorte de grâce enfantine. Ce sont de petites complaintes populaires, mêlées d'oraisons, tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques, et d'une douceur subtile.

Un pBuvre homrafi est entré chez moi Pour des chaosiins qu'il venait vendre.

Comme Pâques chunuiit eu Flaniire Kt mille oiseaux doux à enloodre, Un pauvre homme ii chanté chez moi,

Si huniblemcnl que c'était moi.

Pour les refrnins et les paroles A tous et loules bénévoles, Si humblement que c'était moi Selon mon c(eur comme ma roî...

Il y a une chanson pour chaque jour de la semaine. Le lundi, les établis chôment et les usines sont fermées ; les brasseurs, que saint Arnold protég-e, vont, dès le matin, jouera la paume et les maraîchers jouer au palet, cl, les bras longs, ceux de saint Eloi, les forgerons, s'attablent à boire, et les mendiants que Job patronne tendent les mains, cependant que ceux de Crépin, les cordonniers, boudent en leur coin. Mardi est le jour des servantes et des blanchisseuses qui rangent aux armoires les beauic draps blancs fleurant bon. Mercredi est aux jardiniers qui parent et décorent a Flandre aux jardins». Jeudi est aux cordiers, qui, sur les cardes, font virer le chanvre. Et vendredi est consacré par la mémoire de Jésus mort; et c'est la fête aussi des .barques qui reviennent de mer, chacune selon son étoile, et saint Christophe veille sur

elles. Et, samedi soir, on se repose, el ohacun va boîro, parce que la semaine est achevée, et tout le monde a fait son devoir; on allume les lampes, les toits des maisons fument, les vieillards s'asseoient sur le pas des portes, et les enfants, en cong^, chantent près des bêtes, à l'abreuvoir. . .

A présent, c'est eucor dïmanche.

Et le soleil el le lualia.

Et les oiseaux dans les jardins, A présent, c'est encor diiiiancbe t

C'est le jour de tous les' ang'es, et Gabriel, et Michel avec ses hirondelles. Les enfants se vêtent en blanc. Et, sous les arbres on aperçoit les^villes au loin, et la Flandre heureuse, et la mer entre les branches.

Ainsi la semaine est célébrée par les métiers et les corporations, ■ — ■ comme au moyen Sg'e, les boulang'ers, les bouchers, les tanneurs consacraient dans les églises des vitraux peints avec, au bas, de petite.s images qui les représentaient, les uns et les autres, k leur travail quotidien : en haut resplendissait, bien dessinée et de belle couleur la fig'ure du saint qni les patroanait...

Le dernier recueil de Max Elskamp, les Enlaminares (i), diffère un peu des précédents. Il est d'une forme plus vive, plus gaie, plus allègre et moins obscurément mystique. Il célèbre la Flandre, avec ses sanctuaires et ses cloîtres, avec la joie de ses travau.ï, el ses chansons et ses fêtes. De jolis paysages s'y esquissent, d'enu.ï et de plaines, villes et villages, et les gens occupés à vivre, et les clochers tout ajourés, el l'aube

s, Chunsons, (jrotcsqiii'5 ,

en or aux horizons, -— Flandre douce aux alouettes !.., Un coup de vent passe, et tout s'incline, arbres, mais, croix, roseaux, et la mer, au loin, se g'unfle et s'og;ite pour la kermesse des bateaux, verts, bleus, beauprés en l'airl... Et voici la nuit, griae et noire; dans les maisons chaudes, on s'endort, les bras eu croix sur le cœur ; les rouets reposent... Ce sont de petites imag'es, simples de dessin, mais très nettes, vives de couleurs, comme on en voit aux lettrines des missels.

...Tel est ce poète singulier qui, à force d'art, ou plutôt par une bizarre aptitude naturelle, réalise auprès de nous une oeuvre d'il y a six sitclcs, dont l'archaïsme étonne, déconcerteet puis séduit par une sorte de grâce étraD§fe et t«urraeutée.

K Le poète, véritablement sincère, qui s'applique à noter ses (émotions avec une scrupuleuse exactitude, en arrive presque toujours à effaroucher nos oreilles par la personnalité de son accent... Comme il n'y a pas deux visages parfaitement identiques, on n'imagine pas deux fimes moulées en émotions exactement parallèles sur le monde idéal et ses concepts, sur le monde e.ttérieur et ses symboles (i). » C'est ainsi que Victor Kînon, dans une péuétrante élude sur Maj: Elskarnp et ta poésie de Flandre, explique et excuse ce qu'ont d'un peu déconcertant et obscur parfois les poèmes de Dominical, de Salutations et à.' Enluminures. Cependant, et bien qu'il admire Elskamp, son maître, comme

{i\0&ai\e Spectateur Calholiqae. a- 18 (juio iSgS).

ayant exprimé le fond même de l'ûmc flamande, — il recoonatt qu'on aouhaiteraîl tout de même un peu plus de clartt5. Et, quant à lui, il ne codera pas « au péché des imaginations décadentes qui est de n'énoncer l'idée que par uQ mode rotors et compliqué »; ce n'est pas seulement pour lui uo principe littéraire, mais encore une idée religieuse : il s'aflligc que de hauts pensoura môme soient asservis à ce « paganisme charnel » et succombent « à la cérébrale sensualité de présenf<?r la Vérité en toiletlp paradoxale i). C'est donc à la simplicité parfaite, à l'ingénuité vraie que prétend ce poète.

Victor Kinon a très peu produit, quant à présent, — quelques courts poèmes dans le Spectateur catholique et le recueil des quinze chansons du Pèlerin de Montaigu,

— mais cette petit» ceuvre est tout à fait spéciale, d'une inspiration très pure et touchante, d'une forme très personnelle, gracieuse et fine. Elle n'est pas extrêmement complexe, ainsi que d'autres avec leur air naïf, La naïveté de ce poète est sincère manifestement ; cette âme paraît exempte de trouble et, d'inquiétude, bien ordonnée, harmonieuse. Elle a en elle sa musique, douce, calme et pacifiante.

Car il faut que tu sois rythmique devant Dieu.

Le « rythme a que Platon voulait pour toute âme,

— fuOntCeiv tiç if^X^S' — vient à celle^i d'une foi simple et enfantine mais capable de « ranger chaque chose à sa place » dans le trouble des sentiments, des désirs et des croyances ; ainsi une âme acquiert le repos et cette beauté que confère à un tout la juste répartition de ses divers éléments : aympkonialis anima, elle est unifiée et musicale.

i mtait t<otrv«i.LB

Ce qui cuQvIcut, c'est Jaua ton i;i

C'est une iralmo, c'est uae douce

— Harpe, iritinelc el flrtle, — en loul temps,

Qui dUsuade ul qui conseille sans répliigue

faurque Ion i^eate suit ordonné selon Dieu (i) .

Victor Kiaon ôvite avec le même soin les effets ( toires, la poésie facile ou quintesaencit*e et, i tout ce qui dépas§crait, altérerait son exacte peaséd

) sans etrorl à la sinciiritê absolue ; il dit U pensi^'e, et souleiuent elle, avec aisance. C'est la çrftctl sa pot^sie.

Une série do quelques poèmes, qui a jiour titre i phonie da bon Octobre (a), est délicieuse. Dans le | lude est évoquée la douceur du pajsaçe d'automne C niençant, — le lent ^este des tilleuls, les marguor mourantes, la haie humide, la rosée sur les liserons et i»™ bruine légère dans laquelle s'éveille lemalin bleu ; et les oiseaux pi^pîent.

os ces choses cenc» m'invitent nir entin, ohl dîtes, dil«s, iiir eutiu un peu meilleur ^eu plus simple de cœur...

la Nature est recueillie et elle s'anime silencieusement de paraboles divines, ou bien, si elle s 'a^ te «l geint sous le vent, elle symbolise la tourmente des pass liumaines. Alors, les dahlias meurtris tombent sur . C'est un jardin désolé: les fruits s'écrascpl dans la fançe oii les limaces les salissent, les réseaux des toiles d'araignée palpitent parmi les plantes; la

{3) De ta miuiqae inlérïeare, poème, dans le Spaclal liqae. u- 1 (iaovier 1807),

(3) Dans It même periudique. o' 10 |orU)bre 1897).

mauvaise herbe croit partout, les roses sèchent, la vigne n'est point taillée et l'eau des bassins est impure :

Sei^OPur, le beau jardin que vous m'aviez commis

S'éplore sous le vent d'oclobre elB'échevéle

Et pousse rie granilscris...

Seigneur, voyez ce que j'ai fail du beau jardin I

Il y a, dans ces petits poèmes, d'exquises notations de sentiments ténus, de passagères impressions tout de suite saisies et fixées, Et,avec les mojenspeu compliqués dont il veut se suffire, Victor Kiuon arrive pourtant à arrouper, autour du fait dominant, les circonstances multiples ; chaque émotion s'accompagne, dans ses vers purs et mélodieux, de toute la su b-con science où plongent ses origines. Il emploie les mots usuels; il ne recherche ni les plus rares ni les plus éclatants, mais aux plus familiers il restitue leur valeur d'avant les clichés et tout le galvaudage, tant il les utilise avec candeur et habileté.

Car il a ces deux qualités k la fois et toutes les deux également, sans que jamais ll'uno empêche l'autre, d'étro candide, certes, et habile aussi. C'est pourquoi il n'a pas besoin, pour faire simple, d'affecter la rusticité. Ses vers, très souples, se prêtent à toutes les délicatesses de la pensée, et lantût s'attristent ou seulement, dans la paix du soir, s'alanguissent; tantAt une allégresse juvénile les anime, et ils chantent, et ils exultent ; toutes les musiques de l'aube sont en eux, toute la féerie matinale, toute la ffile de l'éveil.

Ahl mon âme I elle est joyeuse, elle êsl lëifëm. Elle est vraiment comme un oisenu dans la rosée Et comme une Qùie dans la lumière ! . . .

99> i^ voéat». NAM'Ri.Lk

Los Chansons du pPlil pèlerin à Nolre-Iiame c Montaiffu sont de menues merveilles. Elles forment u mince cahier de quelque trente pages, recouvert d'tllfl sîng'ulière imago colorii^c, genre Kpinal et Lourt" combioi^s : c'est l'autboulique « baouière de pèlerinage 1 à Notre-Dame de Monlaigu (i).

La veille, aveu les autres enfants, le petit pMarn chantait : h Honron, cbansoa des hanoetuns; » mais ^ vision, d'avance, de Notre-Dame de Monlaigu s à la g'aiclj^ du soir de mai, de la lune bleue sur l(j genêts et sur les arbres, et il la devinait, la Natre-Dat qui sort des branches d'un cliéme touffu, avec sûo Aià dème au front et t'enfantelet dans les bras... A l'heu^ noire où les chiens tordent leurs chaînes, il prie, pour « et tel, et les di!:signe. 11 chemine vers le sanctoaire. l'heure brune, il récite l'Ave Maria dans les bois: ce qu'il n'a pas Vu, dans la clairière, » fuir les booshoin mes de la lune » ?... A l'heure blonde, les bras croisa sur la poitrine, il dit les litanies

A Notre-Dame nui sourit el leud

Plus il arrive à la Chapelle des Rossignols, « ! chapelle en cbÈvrefeuille et clématite >i ; la Vierge i demeure ol les rossignols lui font une douce musiqt dans le bois. 11 ne s'arrête pus, le petit pèlerin, dans t hSte d'offrir à Noire-Dame son bouquet » du fleurs san vages et d'humides serpolets ». Il chante avec gaieté.] Le voici aux sapinières ; il y a une colline à gravir, il e

(i] Telle est. du moins, la première Édition, tirée à patit noinbM chez Oscar Schepcns 'Bruicflesl, 18(18. Uno seuonde édîlioa • 9 publiée par le même libraire, avec une couverLure bieue Otaè% m

las mais plein d'allégresse, — et le dôme en or reluit, enfin, de Notre-Dame de Mootaigu, k et donc, à g'enoux pèlerins ! » Devant l'image de la Vierge, il prie avec ferveur et p

Or, enfin, concédez pour dernière faveur Une cbapelle avec des lilas dans mon cœur.

Une chapelle en mois de mai Vous dédiée, Une chapelle toule tiède et parfumée.

C'est fête à Montaigu : accordéons, fldtes, cantiques. Mais, il faut, eo procession, suivre le chemin de la croix, accompagner la Mère divine dans ses douleurs. Et puis, c'est l'heure de l'adieu, et le retour, avec des chansons de piété et de bonne humeur, et l'arrivée à

Mais c'est fini, après ces fêles vertes 1 Dorénavant, cceiirs simples, mains ouvertes.

Joie, pureté et toutes les vertus Pour Madame de Monlai^ul

Toi cstce petit poème, humble avec vérité, d'un art exquis et point arrogant, tnais qui se cache et laisse l'émotion s'exprimer, dirait-on, toute seule...

Le Livre des Bénédicfions, k qui est en vente chez Oscar Schcpens, libraire, au Treurenberg', n" i6, à Bruxelles, prochela collégiale desSS. Michel et Gudule », n'a été tiré qu'à trois cents exemplaires, m dont deux sur peau de mouton parcheminée et les trcnto-huit sui\'anls

revêtus de peau de Iruie gaufrée». Il est imprimé en noir et roug-e sur beau papier, de Irame rude. Quant à l'esprit, il est couforrae aus « prières el rites de notre mère la Sainte Eglise ». 11 est orné de lettrines et de culs-de-lampe. « Les poèmes ont été composés par Thomas Brauu ut les images taillées dans le bois par son frère Henri. »

Le volume est charmant ; l'impression, l'omementation, le sujet de ces petits poèmes et leur Forme même voothiea eosemble, et le tout est revêtu d'un gracieux caractère d'archaïsme (i).

Sur l'archaïsme, en art, il faudrait s'ealendre. Assurémeat, rien n'est plus sot que les imitations du « vieux langage » auxquelles out recours parfois des écrivains pour enjoliver leurs pauvres pensées, ■ — d'autant plus qu'ils ne fontque très imparfaitement ces pastiches, très fiers d'eu.ï-mêinos s'ils ont écrit oncques pour jamais, lors pour alors, et messire pour monsieur.

h'archatsme do Thomas I3raun, tout à fait csampt de ces puérilités, a une tout autre valeur d'art. Il correspondà unetout autreesthétiqueet c'est plulât au préraphaélisme anglais, par exemple, qu'il le faudrait comparer. En se reportant aux maîtres du Quattrocento, les Madoxl3rown, les Rossetti, les Holman Huai voulaient avant tout échapper à l'influence dominante et déplorable du seizième siècle italien. Ils fuyaient un poncif. Il allaient demander à de plus anciens modèles le secret [d'un art plus sincère, plus vrai, plus proche de la Nature.

(i) Avant le Livre des Binédiciioas, Tbotats Braaa « publié un album intitula l'An, recueil Je courts poèmes sur les mois, avec de ^aailes images ea routeurs de t'rsaz M. Melchers.fE. Ljrou-ClaeBea, i ilruxellesj iBg;.)

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