‹ La poésie nouvelleChapitre 9 sur 12 · MAURICE MAETERLINCK · texte numérisé non relu

MAURICE MAETERLINCK

L'œuvre tout entière de Maurice Maeterlinck est poétique. Eq outre, il a exprimé, de la manière la plussaisissaEte, quelques-unes des idées essentielles du renouvellement poétique contemporain. Ses vers, cependant, ne forment que deux minces recueils, les Serres chaudes, son premier ouvrage, et les Chansons.

LesSerres chaudes parurent en 1889(1). A cette date, elles ne marquent pas de très particulières innovations rythmiques. Ou, du moins, ce qn'ît ja de très spécial dans la manièreet le son même de ces vers, ne vient pas del'appUcation d'ime métrique nouvelle, mais plutôt d'un art singulier d 'éveiller sur des instruments connus des musiques jusqu'alors inouïes. La plupart des poèmes de ce volume sont écrits un vers oetosyllabiques, groupés en quatrains, de rimes alternées suivant des agencements divers, mais en conformité avec les règles courantes. Quelques-uns sont en vers libres. En vei-s tout à fait libres, si l'on entend par là que le nombre des syllabes n'en est ni régulier ni constant, qu'ils ne sont pas rimes ni seulement assonances. Même on n'y trouve, souvent, aucune cadence définissable. Ce qui distingue ces vers

18S1): nouvelle idilion à

libres de ceux, par exemple, de Kahn, do Vielé-Griffio ou de Rég-nier c'est qu'on n'en peut, d'une manière plausible, caractériser l'accent.

Allez ensuite A ceux qui vonl mourir.

Us arrivent comme des vierçca qui ont fnit une loogue promc-

oade au soleil, ud jour de jeune :

Ils sont p.Mes comme des malades qui écoulenl pleuvoir plsci-

dementsur les jardins de l'hi^pilal j Ils ont l'aspect de survivants qui déjeunent sur le champ de

batuille.

Maeterlinck dfolara jadis t'i Jules Hurol qu'il avait écrit d'abord la Princesse Maleine en vers libres, — c'est-àdire en mettant « la ligne chacune des courtes phrases du dialog-ue, — et qu'il avait ensuite fnit disparaître, <Ians lY-dition de son Jramo, colto disposition tj-pographique ; la Princesse Maleine semble écrite en prose.

Mai» justement les innovations récentes de la poésie contemporaine ont eu pour principal effet de supprimer l'absolue distinction qu'on établissait nag^uère entre les vers et la prose, — distinction si tranchée qu'afin de la pouvoir plus aisément afRrmer, on réprouvait sévèrement la « prose poétique» : celle môme de Châteauhriand n'était tolérée qu'avec des réserve:*. L'effort dc3 novateurs d'à présent tend, au contraire, à multiplier les moyens d'expression, à élarg'ir le clavier du lang'age. Si les vers libres de Maeterlinck ne sont pas des ^vers, au sens où l'entendent la plupart des ver.s-libristes d'à présent, on ne saurait non plus les confondre avec de la prose pure et simple. Ils sont une forme de lang'ag'B intermédiaire, — autre forme de langage plutôt, — et parfaitement

adaptée aux effets parliciiliers que voulait proJuirG, en ces quelques poèmes, l'auteur do Serras chaiidn».

Et lorppnti milita refinquilar nu'seria... CHU^ phrase de l'Imitation sert d'ôpigrapho dus Serres chaudes, et c'P6t, on effet, la misère de l'âme en torpeur qu'expriment ces poèmes.

Isolée de tout, elle s'étiole dans k serre chaude où, craintive, elle s'est confinée. Un ennui morne est épars (Uns l'atmosphère, comme un fade psrfum. Une lassitude infinie. .,0o dirait le sommeil, mais le sommeil sans repos des fiévreux, hantjS do rêves brûlants. Celte Ame est malade el se meurt. Un souhait lui vient parfois, d'un peu d'air :

Mon Dieu, mon D[eu 1 quand a Et la peige si le veut dans la sei

et...

I laplui

Ce De sont que de courtes et vaines velléité et, comme trop faillie, à présent, pour la vie, elle s'enferme dans sa douloureuse pensive, ii analog'uc aux songes des morts n. Desinis^ulières visions l'hallucinent, d'une coloration pâle et morne : le bleu de la lune, la verdure variée des feuillag'es et l'incarnat uiôme des roses se ternissent et s'adoucissent à travers le vitrage, aux g-lauquea reflets, de la serre. Et, dans ce jeu sans fin des nuances, apparaissent, un peu vagues d'abord, mais pins précises à mesure que s'en prolonge l'impre.s.sion, des images étranges : c'est le départ, vers l'étanq" sans soleil, de.s paons blancs de l'ennui, nonchalants et indolents à jamais, — et c'est encore, sous la cloche de cristal bleu où s'immobilisent définitivement des plantes lasses, palmes lentes et nénuphars, l'ascension super tie et gracile d'un lis.

L'flmo onclose n'assiste pas aven îndiff^reucc ftl'étoq nant speclat'Ie que sa fiJvre lui suscite. A celle Faut magorîe mNant sa pensée, elle aperçoit entre l'uoe ( l'autre de bizarres an.ilogiesetson cauchemar lui set eontetiir d'obseurcs allusionsii des réalités qu'elle coDçmt. Ainsi naissent de troublantes allécrorics auxquelles elle s'amuse, et qui l'inquiètent, et qu'elle perfectionne avec une maladive subtilité. Au milieu d'une plaine, parmi les feuilles effeuilléps, voici, dans leurs diverses poses emblématiques, les cliiens jaunes des péchés, les hyènes louches des haines et, calmes, les lions de l'amour, couchés, et devant ces bêtes dang:ereuses défilent, une ùune, les brebis des tentations. .. Ou bien le poète devine, derrière les vilre.s épaisses qui la déforment, la vie, la vraie d'où il s'est enfui. Lointaines, et cependant d'u effrayante acuité, ces images l'étonncnt par leur tumvdj tueux désordre. On dirait que les choses ne sont pluï leur place ; le speciflcie est si sing-ulîer qu'on ne sait ptl s'il est réel ou purement chiméjîque, et sans pouvdT décider si quelque raira^ le dupe ou si l'intensité f la fièvre le rend plus clairvoyant, le poète s'abandonfl au merveilleux prestig-e.

Ridicule, douloureuse et tra|srîque, la vie! Car,voTe Une princesse meurt de faim, un malolot s'ennuie ^ai un désert, des oiseaux de nuit se posent sur des lisi i postillons font claquer leur fouet dans la coup de I'h< pîce où un chasseur d'élans est devenu infirmier... Effpo les roseaux verts des berges sont en flammes, et la for est pleine de blessés; on empoisonne quelqu'un dans 1i jardin. Kt cependant, toutes voiles dehors, les goélet languissent dans le cnnal !... Les images se BuccèJéf se remplacent ou s'accumulent, diverses et coniriU

toîres dans leur bizarrerie, mais évocatrices loutes ensemble de rincohéronce de la vie.

Le contraste est tel entre ces poèmes tourmentés et la saine sag'esse à laquelle nous voyons arriver l'auteur de la Vie des Abeilles, qu'on est tenté de ne considérer les Serres chaudes que comme le témoigiiag'ne curieux de la souffrance où fut cette âme avant d'avoir acquis sa doctrine. Mais cette souffrance, en outre, est l'origfine même de la philosophie de Maeterlinck. L'espèce de défor-' mation qui se produisait lorsqueie poète intercalait, entre les choses et lui, les vitres des « serres chaudes )i, l'a déshabitué de cette vision familière du monde que nous donne l'existence quotidienne. Quoi qu'il en soit de « ce qui e.st », la qualité que nous en devons toujours perce- |

voir, c'est l'étrang'eté, — et il y a plus de justesse dans cette hallucination qui nous offre le monde comme une insoluble énigme que dans la paisible contemplation où se plaisent ceux qu'une lente aecoutumance a dénués d'étonnement.

L'étonneraent, en effet, convient à qui considère le Cosmos, essentiellement mystérieux. Il serait excellent qu'une connaissance parfaite nous permit d'en pénétrer le secret profond; mais l'erreur consiste à ne pas tenir compte de l'ig-norance où l'on est et à traiter la vie avec désinvolture. 11 convient plutôt de la considérer avec une sorle d'admiration épouvantée... Telle est précisément l'idée qu'illustre le drame de la Princesse Haleine (i).

'} la Princesse Moleine est riche en événements considérables. Grande fête au château du vieux rot Marcellus pour les fiançailles do sa Hlle, In princesse Maleine, avec le prince Hjalmar, fils du roi Hjalmar. Tout à coup, cris, tumulte. Le roi Hjalmar sort du château. Une sauvage colère l'exalte, dont la cause est obscure, mais dont la conséquence sera une guerre dévastatrice... Maleine ne veut point renoncer à l'amour d'Hjalmar. Et quant à celui-ci, on le fiance à Ugljane, fille de la reine Anne, qui, venueàlacour du roi Hjalmap, n'a pas tardé à subjug-uer ce vieil homme... Maleine, avec sa fidèle nourrice, s'est échappée d'une tour où on l'avaitemprisonnée. Elle est arrivée au château d'Hjalmar et, dissimulant sa qualité, s'est fait choisir comme suivante d'Uglyane. Or, à la place d'Ug-lyane, ingénieusement, elle a, dans le parc du ch&leau, un rendez-vous, au clair de lune, avec le prince Hjalmar. Hjalmar, dès lors, repousse U^lyane et déclare son amour de Maleine enfin retrouvée... Les jours passent. Maleine dépérit. On la suppose en proie à ■quelque mal causé par la postilenc* des marais. Tout simplement, elle a été empoisonnée par l'abominable reine Anne, dont elle contrarie les projets ambitieux. Mais le poison n'agit pas vite. La reine s'impatiente et, avec le vieux Hjalmar, presque imbécile et qu'elle ensorcelle, étrangle la princesse Maleine; et le drame se termine par une grande tuerie...

Tous ces événements n'ont, d'ailleurs, qu'un intérêt secondaire, de même que la signification d'une existence ne réside pas dans les faits qui la composent, mais dans le sentiment avec lequel les envisage une conscience humaine. Et si, dans ce drame, Maeterlinck a ainsi multiplié les inventions tragiques, c'est afin de mettre

ses personnages dans une situation telle ijue leurs nerfs tendus et ]enr esprit surexcité fussent plus sensibles h l'émouvante impression de la vie. CettB Maleine, princesse gT'acieuae, dans ces catastropbes qui bouleversent des royaumes, se manifeste comme une extraordinairement énergique pelilfl âme, indomptable en son acharnement i sauver de tout péril son amoui-, ^ mais que la de-stinée terrassera. Elle est un fltre dans l'attenta de sa destinée.

Aux aguets du malheur, l'intellig^ence saisit plus intensément les choses qui l'entourent, et qui, soudain, comme vivifiées par cette pensée inquiète, éparse aux environs d'elle-même, s'animent et semblent des sig'nes mystérieux du destin... La peur de Maleine évoque auprès d'elle mille objets d'effroi, elles meubles craquent, et Plufon, le chien noir, tremble sinistreraent, et l'on dirait que les rideaux du lit palpitent et qu'une ombre les soulève, et qu'au fond de l'alcôve le crucifix se balance.

Maeterlinck ne recourt jamais, pour produire de tels effets, à du merveilleux, ^ à des féeries, h des fantômes, par exemple; mais il a toujours soin d'expliquer par des causes naturelles les faits qui, pour ses personnag'es, prendront un sens particulier. De bizarres frôlements se font cnlendre à la porte de Maleine : c'est le chien noir qui gratte avec ses grilfes. Et puis, contre la porte de Maleine encore, retentissent des coups sourds : c'est le petit AUan qui, jouant k la balle, la fait rebondir sur battant. Et ce cyprès qui semble au vieux Hjalmar « lui faire des signes >i est un arbre comme tous les arbres, où passe le vent. Et cet obscur remuement sous terre, « c'est une taupe, une pauvre petite taupe qui travaille»

Mt

Ces âmes alarmées, avec leur tremblaute susceptibilité, ne soiil-ollcs pas celles qui voient le mii?ux et qui devinent? Elles ont le pressentiment du mystère authentique, que les autres ig^norent. L'inquiétude de Maleine est plus salace que la sécurité d'Ug'lyane...

Quand les meurtriers viennent tuer Maleine, un lis posé sur la fenêtre tombe et se brise. Quand ils accomplissaient leur crime, on a vu s'ag'iler et choir lourdement la grande crois de l'é^Hse. Et quaad a expiré l'inooceote victime, les cygnes s'envolèrent, sauf un qui, brusquement, est mort... Ce ne sont pas là des miracles, mars de sing'uliÈres concomitances. Ce ne sont point lu. des symboles, mais des ïocideola quelconques dans lesquels les personnagesdu drame croient pressentir des symboles. Hjalmar, le soir, prfes de la fontaine, pour chasser les bilioux, leur lance de la terre, — et il s'effraye ! « Voilà que j'ai des mains de fossoyeur, k présent. » Et Maleine s" effraye aussi ; a Oh I vous avez jeté de la t«rre sur moi I » Troublés, ils épient, dans tout le speclaclequi les environne, des sig'nifications énigmatiques et, dans les objets même, soupçonnent des intentions : «C'est à certains moments seulement, et lorsqu'on les reg-arde, que les choses se tiennent tranquilles comme des enfants sag^s et ne semblent pas étrang'es et bizarres ; mais dès qu'on leur tourne le dos, elles vous font des grimaces et vous jouent de mauvais tours »

Sous la menace perpétuellement sentie de calamités, ces ûmes s'embellissent. Dans la Nature, qu'elles ont comme divinisée, elles vivent plus attentives et recueillies Suivant Ieschan;çements que l'heure apporte à la mobile physionomie des paysag-es, elles deviennent diversement pensives, car, de môme qu'elles éveillent un rôve dans

lu Nature, la Nature aussi les nuance selon sa fantaisie. et «et échange se fait ainsi parmi l'almoKfjhère mystérieuse où baig'ne tout le K'el... « Je veux la voir enfin ca pi'éscnce du soir... Je veux voir si la nuit la fera réfléchir. EslH;e qu'elle aurait un peu de silence dans le cceur?,,. Mais vous files étranglement belle... 11 j a qudque cbuse autour de vous, ce soir,.. »

Tout cela est un peu épars, dans la Princesse JUaleine, et quelquefois indécis encore. Mais cctl« philosophie ne tarda pas à se prédseret nous en avons la somme dans ce pénétrant et délicieux ouvi'ag'e, le Trésor des Humbles (i). C'est un recueil de délicates études, qui paj-ut en lSg6, mais dont quelques chapitres sont bien antérieurs 6 cette date. Il exprime avec clarté les idées do Maeterlinck pendant cette période qui va de la Princesse Maleine k Aglavaine et Sélysette et qui est marquée par les Aueuijles, les Sept Princesses, Pelléas et Méligande et les Trois Petits Drames.

Ce livre est une affirmation formelle du mysticisme ; « toute certitude est en lui seul, « Et même, * les vérités njsllqucs ont sur les vérités ordinaires un privilège ÉlniDge : elles ne peuvent ni vieillir ni mourir ».

Maeterlinck note, dans les idées contemporaines, une recrudescence du mysticisme. 11 semble qu'on ne veuille plus se contenter des expériences auxquelles se prêtent les manifestations extérieures de la substance; le posi- Uvieme se trouve restreint à la portion congrue, — ou

|i) Ce Trèao-' des HambUt. Hcv

ï8r> LA POÉSIE NOITVELLE

plutôt il se modifii.^et s'aJaptcà des exig'ences nouvelles. Des phénomènes nouveaux sont observés : mag-nétisnio, t<^liïpathle, lévitation, propriétés de la manière radiantCr etc. On peut dire, sans doute, que ces phénomènes, hier insoupçonnés, sont traités aujourd'hui suivant les mé" tbodcs rationnelles et qu'ils sont désormais entrés dans le domaine de nos connaissances positives ; mais, sui^ gissant soudain de l'inconnu, ils ont eu cet effet de nous rappeler qu'il y a encore de l'inconnu autour de nous, — vérité toute simple quand on j soEg'e, évidente, seulement qu'on a trop de propension à oublier. Les découvertes récentes de l'hypnotisme ont a ébranlé les sciences officielles » et bouleversé les croyances positivistes.

Celte transformation que les idées contemporaines ont subie, Maeterlinck la caractérise comme un a réoeil de l'âme ». « Il est eerlain, dit-il, que le domaine de l'âme s'étend chaque jour plus... On dirait que nous approchons d'une période spirituelle. » Cela se manifeste dans les différents ordres de l'activité et de la pensée, dans l'art, « et l'on trouve partout, à càié des traces de la vie ordinaire, les traces ondoyantes d'une autre vie qu'on ne s'explique pas... L'ûme est bien plus près de notre ëlre visible et prend à tous nos actes une part bien plus grande qu'il y a deux ou trois siècles »; elle s'approche davantage « de la surface de la vie ».

Des considérations de ce genre établissent la nécessité d'une psychologie qui ne rende plus compte uniquement de notre « âme humaine, inclinée aux humbles besognes delà pensée », mais aussi de notre « âme divine », dont le sourire « nous fait entrevoir tout ce qu'il y a par delà la pensée ». La psychologie ordinaire, — laquelle

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« a usTirpi- le beau nom de Psyché, puisqu'en réalité elle ne s'inquiète que des phénomènes spirituels les plus étroitement liés à la matière », — est tout à fait rudimentaire. Elle n'atteint qu'un petit nombre de phénomènes, les moins importants, ot c'est à tort qu'elle veut reconstituer, avec ces éléments incomplets, le véritable visaa;e de l'âme.

Or, l'âme vraie est différente des superficielles agitations que les observateurs classiques dépeignent comme sa vie propre. « Nous possédons un moi plus profond et plus inépuisable que le moi des passions et de la raison pure... Ces choses peuvent plaire un instant comme des fleurs détachées de leur tige. Mais notre vie réelle et invariable se passe à mille lieues de l'amour et à cent mille lieues de l'orgueil. » Ainsi, nous ne vivons qu'en notre moi traoscendantal, lequel ne se révèle pas dans nos paroles et nos gestes. C'est à lui qu'une juste psychologie doit s'attaquer, et elle doit tenir compte de « la présence extraordinaire de notre âme ».

Maeterlinck est ici parfaitement d'accord avec les savants autant qu'avec les philosophes contemporains. Les recherches des uns et les théories des autres tendent à faire plus de place, dans la vie de l'esprit, à l'inconstùent. L'ancienne psychologie des « idées claires et distinctes » est abolie. 11 ne paraft pas suffisant d'admettre qu'un certain nombre de phénomènes échappent aux prises de la conscience ; on considérerait plutât l'Inconscient comme le fond même de l'âme et son essence intime où s'élabore toute sa véritable activité..'. « Il y a ainsi une part de la vie, — et c'est la meilleure, la plus pure et la plus grande, — qui ne se mêle pas à la vie ordi-

t NÎMB ÎIOOT^I'K

Aussi losélresles plus simples sont-ila g^éraleil Ifls plus proches de la viirilé. Docile à l'inspiration in^i médiate de leur âme profonde, leur spontanéité est préférable aux raîsoDDemcQts i^ilémenlaires des orgueilleuse. Graue à leur émotivité siDg^ulière, les femmes s<Mnblent avoir n: avec les puissances primitives des rapports qui nous sont interdits... Elles savent des choses que nous ne savons pas... ».0n dirait qu'il y a une entente fraternelle entre elles et les événements .ta ni elles ont d'aisance À prévoir les destinées. Et c'est par elles que, malgré les envahissements de la raison discursive, s'est conservé sur terre le «sens mystique ».

Les idées, qui sont dans l'àme inconsciente à l'état ie pureté parfaite, doivent.poursedivulguer, revêtir de fatis' ses apparences qui les dénaturent. Et, en particulier, les mots, que l'âme emploie pour se révéler, la représentent « comme un chiffre ou un numéro d'ordre représente udo peinture de Memlinck, par exemple». Indépendamment même des mots, la pensée n'est jamais « l'iniagre exacte du jo ne sais quoi qui l'a fait nattre...». C'est dans lu silence que l'âme vit, et dans le silence que correspondent entre elles deux âmes qui s'efforceraient en vaio dii communiquer par des signes extérieurs...

Ainsi se trouve réintégré le mystère dans le détail de l'Âme humaine. 11 ne faut point espérer la saisir t<iut« au moyen des procédés habituels d'observation, et l'on lie peut en prendre dans la main, pour les examiner, ]its sentiments divers « comme les cailloux de la grand'rouie », Elle est mystérieuse en elle-même et myst^ rieuse dans ses rapports avec les événements,

R Aujourd'hui, dit Maeterlinck, on dirait que l'idéo du Destin se réveille.» Nouvelle réaction contre le positivi

qui, clans cette puissance obscure, ne veut voir que l'efficacité logique et mécanique des causes. Le positivisme n'est pas en mesure d'anéantir l'idée du Destin, puisqu'il n'a pas achevé l'explication de tout le réel. Cela ne veut pas dire que la science ne puisse utilement poser quelques faits, déterminer quelques lois et perfectionner ainsi notre conscience de ce qui est ; mais, ici comme ailleurs, « cette conscience ne s'augmente qu'en augmentant l'inexplicable autour de nous ».0n aventure de plausibles hypothèses ; hérédité, loi de l'espèce, — h on met ces étiquettes provisoires sur les vases monstrueux qui contiennent l'invisible ». Malgré tout, « l'étoile silencieuse n ne cesse de rég-ner, et nous continuons à nommer Destin l'insoluble mystère dont s'enveloppent les accidents de l'existence huTnainc.

En présence du Destin comme en présence de l'Ame, il convient d'être humble et de s'émerveiller. Ce renoncement à une intelligence totale des phénomènes permet de les étudier d'une manière plus exacte, plus ingénue, plus loyale, parce qu'alors nul orgueil intellectuel ne vous empi^chera de les constater tels qu'ils sont, même s'ils semblent singuliers et capricieux, s'ils défient toute explication rationnelle et jettent le trouble dans notre conception générale des choses,

Cequenous découvrirons ainsi ne ressemble guère aux descriptions positivistes de la vie. Mais nous vérifierons que tout se passe comme si nous étions entre les mains de puissances étranges, lesquelles ont l'air « d'accord avec les aventures ». Entre nos âmes et les événements qui leur échoient, il y a une obscure affinité. Les aventures viennent aux âmes avec une familière a « comme des colombes à leur colombier », celles

telles âmes, celles-là à telles autres. Les Smessont prêles à recfvoir la visite prochaine de ces messagères ; elles les attendeot, et « qui de nous ne passe la plus grande partie de sa vie à l'ombre d'un événement qui n'a pas eucore eu lieu »'? Nous sommes avertis de notre destin par de sûrs pressentiments et, si la plupart d'entre nous s'acliarnent à ne pas entendre l'avertissement, d'autres, plus attentifs aux bruits légers que fait autour d'eux la venue impalpable des aventures, vivent dans le frémissement de cette apparition prochaine. « A quoi disting'uel-on les êtres sur lesquels va peser un événement très grave '! » Rien n'est visible, et pourtant il y a quelque chose ici de plus évident qu'un Fait matériel... II faut, sans les comprendre, enregistrer ces surprenantes merveilles, plutôt que de réduire arbitrairement le réel au petit nombre de nos incomplètes perceptions claires, organisées en quelque médiocre système.

Dans « le Tragique Quotidien », Maeterlinck tire de cette philosophie une esthétique, relative spécialement k la forme d'art qu'il pratique, le théâtre.

Le théâtre contemporain, remarque-t-il, est « anachronique ». Il est de plusieurs années en retard sur l'évolution des idées modernes, — ainsi, d'ailleurs, que la sculpture, et au contraire de la peinture et de la musique qui, elles, ne furent pas indifférentes au récent « réveil de l'ûme ». Les dramaturges persistent à placer « tout l'intérêt de leurs œuvres dans la violence de l'anecdote qu'ils reproduisent ». Us y mettent des cris et du sang. Ce théâtre semble hérité d'époques un peu plus barbares

que la nôtre... Or, les événements très graves d'une existence ne sont pas ceux qui éclatent avec tumulte et dont la belle explosion séduit des artistes superficiel.s, mais ils se dissimulent dans les profondeurs de l'âme et dans le silence de ses lointaines retraites ; alors, l'intérêt dramatique se déplace : pour signifier le tragique véritable d'une destinée humaine, il faudra inventer autre chose que des g-estes exubérants, des assassinats forcenés et des cris... Certains dramaturges, comme s'ik avaient compris ce qu'ont de grossier ces pièces tout en action et en vain mouvement, soignent ce qu'ils appellent l'étude des caractères. Ils font du théâtre psychologique. Mais, là encore, ils sont en retard, parce que leur psychologie est celle de jadis, positiviste et rudimentaire. Sans parler d'autres infériorités, ils méritent ce reproche que Maeterlinck adresse à Racine : « Si Racine est le poêle infaillible du cœur de la femme, qui oserait nous dire qu'il ait jamais fait un pas vers son âme? Que me ropondrez-vous ai je vous interroge sur l'âme d'Andromaque ?.,. Les personnages de Racine ne se comprennent que par ce qu'ils expriment. . . Ils ne peuvent pas se taire, ou ils ne seraient plus : ils n'ont pas de principe invisible... n Les personnages de Shakespeare ne sont pas tels. Plusieurs d'entre eux sont doués d'une véritable vie, à laquelle sont intéressées leurs âmes tout entières, avec l'accompagnement de ce a chant mystérieux de l'infini » qui enveloppe toute la pensée humaine et qu'on entend sous toutes les paroles du l'oi Lear, de Macbeth et d'HamIet.

Eh bien! ce « principe invisible »,que l'on devine, par exemple, en Haralet, « ne pourrail-on, par je no sais quelle interversion des rôles, le rapprocher de nous, tan-

dis qu'où éloignerait le» acUîurs"? Il nous importo aasa peu lie savoir si, oui ou ddd, Hamlet veo^ora son p Mais ]taule l'émouvante beauté du drame est dans c laines paroles d'Hamlet qui, sur l'âme. In vie et la d tiuiSe, ouvrent des horizons qu'il faut contempler &vl une religieuse stupeur. Il y a dans celle œuvre un doulfl dialogue : le « dialogue indispensable », qui esplù les actes des personnages et n'a pas plus de si^ni&catia que ces actes eus-mêmes, — et puis un autre dialogi qui para!! superflu. Or, « examinez attentivement, i vous verrez que c'est le seul que l'âme écoute profondément, parce que c'est en cet endroit seulement qu'on lui parle. Vous reconnaîtrez aussi que c'est la qiialiti^ el l'étendue de ce dialog'ue inutile qui détermine ta qualité et la porUie ineffable de l'œuvre ». Ces paroles, étrangËres à l'intrigue, sont toutes voisines de l'âme invisible du poème... Ne pout-on concevoir un théâtre où le dialogue {in dIspcnsaJtle serait réduit au minimum, tandis que l'on accorderait la plus grande place à ce dialo{fne qui exprime une moins apparente, mais plus profonde vérité ?...

Ainsi, l'art dramatique, cessant d'être un jeu naïf il'enfants ou de barbares, sera capable de représenter quelque chose de plus grave qu'une dispute d'amoureux ou la fureur d'un jaloux, mais il .sera tout imprégné du grand mjstère do la vie. 11 vous fera entrevoir la présence de quelque dieu qui est avec vous dans cette chambre, et il divinisera votre humble existenco quotidienne. Il vous donnera le sentiment de la destinée toute pro el de toutes les puissances de ce monde intervenanl 4 veillant autour de vous comme de bonni's servantes; I vous élèvera donc à une pensée plus humaine et plu

générale que ne pourrait le faire le spectacle d'une vengeance ou d'une brutalité, car « il faut qu'il ne s'ag;isae plus d'un moment exceptionnel de l'existence, mais de l'existence elle-ra6nie «.Surtout, il vous fera prendre une conscience plus aiguë de « ce qu'il y a d'étonnant dans le fait seul de vivre ».

Après la Princesse Maleine, Maeterlinck modifie sa manière suivant les principes de cette esthétique. 11 rend l'intrigue plus simple et, au lieu de placer le drame dans les événements, il le concentre en son intime et profonde signification. Les ^ Tso nuages, n'étant plus occupés sans cesse à commenter leurs actes, auront le temps de songer à leurs âmes, et leurs paroles constitueront ce dialogue « qui semble superflu » et qui est essentiel. Enfin, le sujet du drame ne sera plu.s l'aventure particulière de tel ou tel héros fictif, mais, d'une manière générale, la Vie et la Destinée...

Celte tranformation se manifeste très nettement, dans l'œuvre de Maeterlinck, par les Aveugles ii|...Des aveugles.hommes et femmes, ont été conduits en promenade par un vieux prêtre. A quelque distance de î'bospicc, ils se sont assis, et tout à coup ils se sentent seuls : leur guide n'est-il plus auprès d'eux? Ils ont peur, ils frissonnent. Leur guide est mort. « Ayez pitié de nous!...» Voilà tout le thème des Aueagles. Evidemment, ce n'est pas là qu'est le sujet véritable de la pièce. Mais ces aveugles

(il Les Avenytes (riotrusc, les Aveugles). Laennibicz, Bruïcl-

repr/'aeiiti-nt l'humanilé abandonni^ ici-Las au milieu d'un mystère immense.

Les aveugles habitent un vieux château très sombre ei misérable ; il n'y a de lumière que dans la tour où est la chambre du prêtre... Mais le prfilrc devient trop vieus. n II paraît que lui-môme n'y voit presque plus. Il ne veut pas l'avouer, de peur qu'un 'autre ne prenne sa place parmi nous ; mais je soupçonne qu'il n'y voit presque plus. •• Si l'on restait tranquillement à l'hospice, parmi les objets familiers et les habitudes très anciennes, on ne souffrirait pas trop de l'infirmili^ du guide. Maïs de dangereux désirs le prennent parfois de sortir et d'emmener avec lui ses pensiounaires. Aujourd'hui, plus triste et plus faible, il a dit qu'il voulait voir l'Ile une fois encore avant l'hiver. Il a parlé d'un phare vers lequel il se dirigerait ; il a prétendu qu'il en voyait les clartés dans les feuilles. Il a dit que le règne des vieillards allait 6nir. . . Les derniers temps, « il ne parlait plus qu'aux femmes n; k présent, personne n'entend plus sa voix, n II nous faudrait an autre guide!... » Les aveugles espèrent que « les hommes du g'rand phare les apercevront ». Mais ceux-ci « ne descendent pas de leur tonr, et ils regardent toujours du côté de la mer », Alors, le petit enfant d'une aveugle se met à vagir dans les ténèbres. Est-ce qu'il voit quelque chose d'étrange I On distingue un bruit de pas... Une jeune aveugle saisit l'enfant et dans ses bras l'élève, afin qu'il puisse voir,., « Ils sontici,ils sont au milieude nous. Qui Ctes-vous?« Silence. Et l'enfant pleure plus désespérément.

L'humanité subit ici l'angoisse de la détresse oti l'ont laissée les religions en mourant, où la science aussi la laisse, par trop d'indifférence dédaigneuse, et l'avenir

est si incertain que les petits enfaats se lamentent, en tournant vers lui leurs regards. . .

Outre cette allég'orie, on démêle encore dans ce drame un autre sens, celui-ci, plus dég'ag-é des circonstances historiques, plus général et plus humain. L'égarement dans lequel se débat tout être conscient de son âme y est reprenté avec art. On nous montre des aveugles pour que notre imagination soit plus frappée de leur misère. Ils sont effrayés de la tombée dos feuilles sur leurs mains, du contact subit des flocons de neige qui les frôlent... K Ce n'est pas de cela seul que j'ai peur... Mais il y a autre chose; je suis sûr qu'il y a encore autre chose... B Ils ne peuvent rien savoir. Et, même dans le domaine du souvenir et de la réflexion, ils sont impuissants. « J'ai des souvenirs qui sont plus clairs quand je n'y pense pas... On ne comprend pas toujours; on ne comprend jamais... n II sont assis côte à côte; mais ils ne se connaissent pas ; ils ne se sont jamais vus les uns les autres, et la jeune aveugle n'a jamais vu son propre visage. Dans leur effroi, ils échangent des paroles singulières. Ils entendent le battement d'ailes d'oiseaux mig-ragrateurs, et ils frémissent en songeant que « quelque chose a passé entre le ciel et eux )i . Ils savent qu'il y a, parmi eus, une jeune aveugle trè.s belle. Et comme celleci sent, une fois, l'odeur des fleurs dans le vent, l'un des aveugles se lève pour cueillir les fleurs, mais il les écrase de ses pieds maladroits. Curieux des moindres bruite, ils ont sans cesse le pressentiment de quelque chose ou de quelqu'un qui s'approche. Ils ont peur, et pourtant espèrent. Celui qui vient aura pitié et les délivrera de leur angoisse: n'est-il pas le sauveur î... Celui qui vient, parmi les feuilles sèches, n'est qu'un pauvre chien qui,

l POESIE NOCTCLl-B

par hasard , les reacoolrc ; ol, lourdement, il pose ! genoux de l'un d'eux ses paltes... Telle est. dans l't où ils sont relégués, la misérable et ridicule stuatît des houimes.

Platon déGuissait la philosophie a la médilatioil de niorl ». On pourrait même dire que la simple cra' de la morl est plus piiilosophïquo que l'indolente ti (|uillité de ceux que définit, par son propre exemple, personnage de Maeterlinck : a J'ai vécu bien longtem dans cPtte lie, et tout m'y semblait naturel. »

La Mort, dans l'Intruse, est une force invisible, i presque palpable; les êtres la devinent... Une femme* très malade; sa famille veille dans une chambre vC sine. Tout à coup, voici que se taisent les rossignols q chantaient dans les arbres du parc, et les cygnes de 1^ tan;^ s'enfuient- Qui donc est entré 7 Mais personne n'il paraît. Le vieillard aveugle, qui réfléchit trop, et la jeu fille inquiète frissonocnt. Le père et l'oncle, qui ail daient l'arrivée d'une parente, ont cru d'abord ■ c'était elle qui effrayait les oiseaux du parc ; et pui» I ont pensé k .autre chose..- Pour les âmes alarmées, I plus menus incidents se transforment en averdssemen sinistres : l'annonce du menuisier qui travaillera demi et dont le nom seul est évocateur de besog'nes lugubre — le bruit d'une faux qu'un jardinier aig;uise, une p qui s'est ouverte et qui ne se ferme plus et qui i comme sous la poussée d'un être qui se glisserait ]j Car c'est la Mort, en effet, qui s'est glissée dans

LaMort,daDs le drame de Tintagiles {i),esi une vieille reine jalouse de rég'oer seule. Elle est énorme et laide, dît-on, dans sa tour dont les portes soûl jour et nuit fermées. Une nuit que le petit Tinlag'iles dort entre ses deuxsœurs, losdoif^tscrispés dans leurs cheveux, celles-ci par méjjarde s'endorment aussi, et c'est alors que surviennent les servantes de la reine ; elles coupent les boucles des cheveux d'or, prennent l'enfant et fuient. Ygraino, soudain réveillée, court. Mais Tintagiles est maintenant de l'autre côté d'une porte froide, en fer uni, et qui n'a pas de serrure. Ygraine l'entend qui se débat el qui l'appelle et qui, à travers l'odieuse cloison, lui « donne des baisers ». Nulle force humaine ne pourrait ouvrir le battant de fev, et l'horreur de celte dernière scène, c'est la distance infinie qui sépare ces deux êtres voisins, c'est l'infirmité lamentable de leurs efforts contre la volonté du Destin.

L'approche de cette implacable puissance est encore le sujet de ce merveilleux petit drame. Intérieur, qui illustre cette pensée du Trésor des Humbles : « Il faudrait pouvoir observer, des cimes d'un autre monde, les allures d'un homme auquel doit arriver quelque grande douleur... » Un jardin planté de saules. Au fond, une maison, dont trois fenêtres sont éclairées. Là, une famille qu'on entrevoit, de loin, à travers les vitres, fait la veillée sous la lampe. Cette famille est celle qu'un malheur est sur le point de surprendre. Une jeune fille, la sœur de celles que voici, est partie, le matin, pour visiter son aïeule, au delà du fleuve. On l'a rencontrée qui errait, le soir, sur la rive ; elle semblait chercher des fleurs.

Que s'est-il passi'^ dans son âme ? t Chacun porte en soi plus d'une raison de ne plus vivre... » A la nuit tombée, un étranger aperçut dans une touffe de roseaux la chevelure de la jeune fille, qui s'était élevée en cercle, audessus de sa lèlc, et qui tournoyait selon le courant... On a mis le cadavre sur un brancard de feuillag;e. Maintenant le corLèg'e est en marche -vers la pauvre maison... Un vieillard est venu avec l'Étranger pour avertir le père... Ils contemplent cette famille, derrière les fenêtres de la chambre bien close. Le vieiUard ne sait plus comment parler i ces gens. II n'ose plus. II redoute « le silence qui suit les dernîËres paroles qui annoncent un malheur *. Il hésite ; il frémit à l'idée de se trouver en face d'un visag-c v au moment où la mort va passer devant ses yeux u. II n'a plus la force d'agir, après avoir regardé ce groupe tranquille d'êtres voués au Destin.

Ceux-ci no se doutent de rien. Cependant, les gestes qu'ils (i'til, leurs moindres mouvements sont graves, solennels... Ils ne savent pas, ils se croient à l'abri. Mais, sans qu'ils s'en rendent compte, une vague inquiétude les tourmente. Les deux sœurs qui brodent, soudain vont aux fenêtres et leurs yeux épient longuement l'obscurité, comme aux aguets. D'où leur vient cette divination î Ah 1 d'où vient à l'âme d'Être sensible à l'appel lointain des calamités ? « On ne sait pas jusqu'où l'âme s'étend autour des hommes.» On ne saitpas non plus ce qu'est l'invisible rayonnement du Destin qui chemine, infatigable, vers son but... Car les gens du village, avec leur brancard, avancent et les deux sœurs « ont beau leur tourner le dos, ils approchent à chaque pas qu'ils t'ont elle malheur grandit depuis plus de deux heures. Ils ne, pe u vent j l'empêcher de grandir; et ceux

qui l'apportent ne peuvent plus l'arrêter. ,, » Et !e drame est là, dans l'attente eflrojable de cette rencontre qui aura lieu, entre lo Malheur et ses victimes élues.

Celte aventure n'est point exceptionnelle ni prodi- !2^ieuso ; l'art du poêle consistait à nous présenter la vie ordinaire de telle façon qu'cllo nous apparût comme pour la première fois, nous émût et nous filt immédiatement intelligible. La comprendre, ce n'est pas en savoir tous les ressorts secrets. Plutôt ce serait savoir qu'on ne la comprend pas, cesser de croire qu'elle est une chose très simple, toute naturelle et hanale : comprendre la vie, n'est-ce pas s'étonner et s'émerveiller du Destin ?

Restituer à la vie humaine son caractère mystérieux, tel est le rôle que Maeterlinck assig^ne à son art. Les drames précédents indiquaient, démontraient le mystère des choses ; les Sept Princesses et les Chansons le réalisent (i)- Il r>e faut pas cherchera ces deux œuvres une sîg'ni£cation littérale ; leur sig'ui fi cation est dans leur étrangeté même.

Elles dorment, les petites princesses, toutes les sept couchées sur les marches de marbre, vêtues de blanc, leurs \oags cheveux défaits ; entre elles, Ursule, la plus belle de toutes. Elles sont faibles et malades. Elles ont allumé leur lampe, sachant qu'elles dormiraient long:temps, afin de ne point se réveiller, le soir, dans l'obscurité. Elles ont empli d'eau une coupe de cristal pour en-

(i) Les Sept princesses. Lacomblez, Bruxelles, iSgi. — Doute chansùns (illuslralions de Doadflei), Paris, Stock, i8()6, e[ Serres

3oa

trelenir un peu de fraîchour autour de leur fiÈvre. Oa se demande si elles sont mortes ou si elles rêvent, les sept petites priocesses somooleotfis. Elles se sont endormies, faute de quelque joie qui entretînt en elles la ferveur de la vie. Mais lui, qui s'en revient de loin et qu'elles attendaient, lui, le jeune et beau Prince, les réveillera. Elles ont fermé les portes de leur chambre et, pour y pénétrer, il faut passer par un souterrain redoutable où sont des tombes de parents et d'ancôlres. Enfin, le Prince paraît devant les domaeusos. Et elles s'éveillent toutes, excepté Ursule, Ursule qui était la plus belle et qu'il avait seule reg'ardée, et que seule il aimait...

Les Chansons étonnent d'abord par leur caractère à la fois populaire et très raffiné. Leur ressemblance avec les chansons populaires leur donne un air d'émouvante ancienneté. Elles ont la beauté vénérable et charmante de ces motifs poétiques qu'on retrouve, avec des variations de détail, dans le folk-lore des temps et des pays les plus divers et qui doivent à celte universalité une gravité presque religieuse malgré leur apparence d'enfantillage... Et, comme les chansons populaires aussi, elles contiennent, selon leraotdeCarlvIe, plus de vérité profonde en leur grâce naïve que les conceptions purement mécaniques de l'Univers.

Ce sont parfois de petites allégories... Elle avait trois couronnes d'or. Elle donna l'une à ses parents : ils achetèrent des réseaux d'or et l'y enfermèrent jusqu'au printemps ; — elle doooa la seconde à ses amants : ils achetèrent des rets d'argent et lu gardèrentjusquà l'automne ; — elle donna la troisième à ses enfants : ils achetèrent trois nœuds de fer et l'enchaînèrent jusqu'à l'hiver... Et

c'est l'esclavage, n'eslrKîe pas î auquel s'astreint tout être qui se dévoue. Il y a trois couronnes, trois réseaux, trois rets, trois nœuds, comme dans les légendes. Les liens d'or, d'argent et de fer sont de plus en plus rudes, comme l'est aussi la rigueur de l'asservissement ; et les saisons que dure le supplice sont celles de la vie humaine, dans son cours analogue à celui de l'année...

L'allégorie n'est pas toujours aussi précise ; de plus vagues symboles la remplacent souvent. Quelques-unes de ces chansons n'expriment guère que l'inquiétude de l'inconnu, la peur de l'invisible...

Ces petits poèmes sont pleins de significations merveilleuses. L'anecdote des sept filles d'Orlamonde qui, après avoÏD traversé quatre cents salles, arrivent enfin aux portes des grottes et trouvent la clef d'or, mais n'osent point s'en servir, ^celle des femmes aux bandeaux d'or qui, cherchant leurs destinées, ont ouvert leur palais, ont salué la vie et ne sont point sorties, — celle de la pèlerine qui marche trente ans en vain pour se rapprocher de Lui, qui était partout et n'existe pas, — ces aventures peu compliquées ne sont-elles pas celles de l'âme humaine dans la langueur de son désir, dans l'angoisse de son ennui, dans la fièvre de sa passion? Et l'âme humaine ne se révèle-t-elle pas ici plus intégralement que dans les analyses profanatrices des psychologues ?

A cette ^ spéciale, puisqu'elle .i.».ui..c i.

face dos choses et les relations

tuii-tapouu ciiuore une éthique adifie la situation des âmes on ' i âmes entre elles.

I.a morale trnililionndle, catégorique et formaliste, n'atteint pas cette profondeur de nos âmes oii se décident nos artes. Nos actes ne sont pas la copie fidèle de nos intentions, et nos ioteutions elles-mêmes reproduisent-elles avec assez d'exactitude notre âme intime pour que l'on puisse rien conclure, de ces indices imparfaits, sur notre nielle spoolanéité ? La véritable vie morale se passe loin de la vie animale et de la vie psychique, dans la troisième enceinte de l'Sme, où ne pénètre pas notre conscience. Tout dépend d'un principe invisible, et il y a des lois plus profondes que celles qui président aux actes et aux pensées... Ainsi se transforme, sous l'influence d'idées nouvelles, la stricte notion du bien et du mal ; nous n'attachoas plus la même importaDce à ud certain nombre de fautes déterminées, les anciens impératifs se spi ritualisent ; « une conscience supérieure » s'élabore.

Cette philosophie morale inspire ces trois dramesi Pelléas et Mélisande, Alladine et Palomides, Aglaoaine el Sélysette{i), qui, dans l'reuvre de Maeterlinck, sont le plus imprég-oés du mystère des âmes. Ce sont des drames intérieurs, et le pathétique en est surtout d'ordre intellectuel. Les personnages ne sont pas très vivants, au sens où l'on emploie ce mot quand on n'a pas encore compris que la vie véritable ne se manifeste pas extérieurement. Ils sont des âmes, plus ou moins dégag'ées du poids de leur corps ; — ils sont des idées, des intuitions philosophiques. Eu chacun d'eux Maeterlinck a groupé les éléments d'une conception possible de l'existence.

Î93. - Agla-

De leur orig;ine, de leur âg'e, des circonstances qui les ont transportés ici ou là, nous ne savons rien. Quel fut le malheur d'Ag'lavaine et quelle catastrophe a bouleversé son existence? Et Mélisande?On ij,'nore d'où elle vient ; — de très loin, voilà tout... Des gens lui ont fait du mal. Qui ï — Tous, tous !... Et quel mal ? Elle ne le dit pas... Elle avait une couronne d'or. Mais d'où la tenailHslle ?,.. Et quand Golaud lui demande quel âge elle a, elle répond qu'elle commence à avoir froid ; et quand il lui demande où elle est née, elle dit seulement que c'est ailleurs.

De cette manière, Maeterlinck a indiqué qu'Aglavaine, Mélisande ne sont pas des individualités concrètes façonnées par les circonstances ; mais leur réalité, supérieure, est spirituelle. Le mystère qui les entoure est le sig'ue de leur mystère intime. On aurait beau décrire leur existence dans le détail et les vfitir de cette robe d'apparences que cerlains prennent pour la vérité, de tels fitres ne resteraient pas moins impénétrables et secrets. Ils sont d'une autre nature que ia vie et, parmi les événements, ils se trouvent dans un grand désarroi. Ils ont des émerveillements et des peurs. Chez la femme, plus sensitive et impulsive, ce trouble est plus touchant; l'enveloppe très fine oi'i l'âme se déliai laisse entrevoir une plus douloureuse agitation. Comme Mélisande, presque toutes les héroïnes de Maeterlinck pourraient s'écrier : « Je suis perdue, perdue ici I... a Egarées, plus ou moins attentives au sillage que fait dans l'ombre idéale leur ûme invisible, désemparées, elles s'abandonnent enfin, sages et tristes, à quelque incertaine fatalité...

S'ils ne distinguent pas toujours l'étoile qui les de-

vrait guider, du moins les personnag-es de Maeterlinck ont-ils renoncé à suivre les anciens erreioents et ils sont di^tachés des traditions, des préjuges, comme de tout pharisaïsme. Ils savent qu'ils mènent une existence inférieure, k laquelle la nécessité les astreint ; mais ils savent aussi qu'une autre vie se vit en eux, celle-là toute de beauté, que les paroles no corrompent ni les actes n'altèrent.

L'aventure do Pelléas et Mélisande n'est pas compliquée. Le grand Golaud a épousé la petite Mélisande ; mais celle-ci ne l'aime pas, et elle aime Pelléas, le frère cadet de Golaud. Or, Golaud s'offense de cet amour, qu'il épie. 11 tue Pelléas, frappe aussi Mélisande de son épée, se frappe enfin lui-méHie, et Mélisande meurt bientôt...

On imagine facilement cela sur le théâtre ; on l'y a vu cent fois, accommodé de façons diverses... Seulement, cette intrigue banale, Maeterlinck l'a renouvelée, — el non, certes, comme d'auti-es, en la compliquant d'épisodes nombreux, mais il lui a donné une toute nouvelle signification. Il ne s'agit pas ici de décider si les droits de l'amour sont supérieurs aux devoirs matrimoniaux, ni de soutenir une thèse sociale; avec pitié et clairvoyance, l'auteur nous montre comment vivent entre elles les âmes, suivant des lois cachées.

Le vieux roi Arkel, grood-père de Golaud, doit à sa longue expérience une habitude d'indulgence; non qu'il soit faible, niais il sait qu'on ignore le secret motif des actions d'autruî. Quand on lui apprend que Golaud, veuf et d'âge mûr déjà, s'est épris d'une petite fille rencontrée par hasard au fond d'une forêt et qu'il l'a épousée, il répond : a Golaud a fait ce qu'il devait pro-

bablement faire. Je suis Lrès "rieux, et copeadant je n'ai pas encore vu clair un inslant en moi-même ; comment voulez-vous que je jug'e ce que d'autres ont fait?... » Plus tard, quand Pelléas voudrait partir, il lui dit : « Si vous croyez que c'est du fond de votre vie que ce voyage est exig'é, je ne vous interdis pas de l'entreprendre, car vous devez savoir mieux que moi les événements que vous devez offrir à votre être ou à votre destinée. » Ces paroles du vieil Arkël expriment très nettement l'idée de ce drame. Le vieil Arkfl a compris que chaque âme a ses propres motifs d'ag-ir. Toute vie est l'affirmation d'une individualité inviolable, et il se passe dans les âmes des évt'ncments tels qu'ils semblent dus à la complicitc obscure de la destinée. Cela est secret et inéluctable. Rien au monde ne peut cmpûcher que Pelléas et Mélisande ne s'aiment. Pelléas éUiit sur le point de quitter le royaume quand survint Mélisande ; le sort a suscité mille empêchements k son départ : il Fallait qu'il restât pour que s'accomplît ce g:raod amour. Et quand ils se retrouveront, les amants prédestinés, ils pourront bien, par crainte de l'avenir ou par ignorance encore de leurs sentinrents, parler de choses indifférentes, de la brume qui tombe sur la mer, des navires qui s'éloignent; leurs âmes, à l'écart, se consacrent l'une k l'autre. Entre Gotaud et Mélisande, il n'y a pas d'union possible; ils seront toujours, l'un pour l'autre, des étrangers : « 11 y a six mois que je l'ai épousée, dit Golaud, et je n'en sais pas plus que le jour de notre rencontre, w Et quand il interroge Mélisande, elle lui répond : « Vous ne pouvez pas me comprendre. » Il est nécessaire qu'elle lui monte, comme elle avoue k Pelléas qu'elle le fait ; une parole qui va d'elle à lui ae peut être vraie.

306 LA POÉBIE NOtlVEI-LK

Ainsi, les êtres sont doubles, en quelque sorte. Leurs âmes profondes ont entre elles des rapports mystérieux; mais leurs âmes vulgaires ont d'autres exig'ences et elles assemblent les êtres difFéremment. Delà naissent d'inévitables conQits. Golaud, sans le vouloir, tourmente Mélisande. Mais le sag^ Arkël l'avertit : « Ne lui parlez plus, vous ne savez pas ce que c'est que l'âme, w Et Mélisande meurt, n'ayant été « qu'un pauvre petit être mystérieux comme tout le monde ». Son aventure fut simplement humaine... « Si j'étais Dieu, conclut Arkël, j'aurais pitié du cœur des hommes... »

Gomme PeUéas et Mélisande, AUadîne et Palomides s'aiment d'un amour défendu. Palomides a une fiancée, Astolainc, la fille du vieil Ablaniore. Cette Astolaine est une âme privilég'iée ; quand on s'approche d'elle, on croirait « ouvrir une fenêtre sur l'aurore. Elle a une âme que l'on voit autour d'elle, qui vous prend dans ses bras comme un enfant qui souffre et qui, sans rien vous dire, vous console de tout ». Or, Palomides sait tout cela, et qu'au contraire AlJadine, petite esclave arcadienne, n'a qu'une âme d'eofaat, de pauvre enfant sans force. Mais il aime Alladine, et il l'avoue à Astolaine. Qu'estr-ce donc? et pourquoi cette inconséquence, d'aimer la moins belle et la moins noble ? C'est qu' « il doit y avoir une chose plus incompréhensible que la beauté de l'âme la plus belle ou du visage le plu.s beau, et plus puissante aussi, puisqu'il faut bien qu'on lui gbéisse... ». Ahl qui dira comment se choisissent les âmes pour essayer de s'aimer?...

Quels que puissent être, d'ailleurs, Alladine et Palomides, et quelque faute qu'implique leur amour, leur amour du moins reste indemne de toute souillure et il

embellit tout, auprès de lui. Ablamore fait jeter les deux amants, liés et bâillonaës, dans une grotte sombre; leur énergie, auscil^e par leur passion, rompra les cordes et ils se libéreront pour s'étreindre, et le souterrain où ils sont leur paraîtra féerique, voilté de pierreries, orné de roses bleues et d'anémoacs. Et, quand une lumière soudaine leur révèle la tristesse de leur prison : — «Ce n'étaient pas des pierreries... Et les fleurs n'étaient pas réelles... La lumière n'a pas eu pitié... », — ils meurent de ne pouvoir ni ne vouloir survivre au paroxysme de leur extase.

Car l'union parfaite est, au milieu des hasards de l'existence, difficilement réalisable. Ils tâchent de disposer toutes choses suivant le rêve dont ils sont exaltés ; ils n'y réussissent pas longtemps, parce que les cbosea d'ici-bas n'oot point de conformité avec le rêve intime des âmes. 11 j a là une contradiction d'où résulte toute la misère de l'existence.

Dogmatique et théoricienne, Aglavaine ne se résigne pas à voir son idéal gâché par la vie. Elle veut créer une atmosphère de beauté, où sa beauté, à elle, spirituelle et physique, se développe harmonieusement. «Nous n'au rons plus d'autres soucis que de devenir aussi beaux que possible, afin de nous aimer tous les trois davanlag'e... Nous mettrons tant de beauté en nous-mêmes et tout autour de nous qu'il n'y aura plus de place pour le malheur et la tristesse ; et s'ils veulent entrer malgré tout, il faudra bien qu'ils deviennent beaux aussi, avant d'oser frapper à notre porte... » Sélysetle est moins raisonneuse. Elle a une âme bien plus profonde que celle qu'elle montre, et elle ne s'applique pas à être admirable; mais ce qu'elle fait à tâtons, de sa manière enfantine

tA«

et simple, est plus grand el mille fois plus pur el p pitant do vrai amour qii9 l'ambition réfléchie d'Ag'lfe vaine... Agiavaine est Irts noble et elle échange avaj MéléaDilre de .sublimes paroles d'amour. Leur dialog les élève à de sereines hauteurs. Mais il y a., dans s beauté même et daas ta cerUtude qu'elle eu possède, uM excessif orgueil et une dureté presque cruelle. La volouf té avec laquelle elle impose à deux existences, qu'd garde auprès de la sienne, son éthique personnelle, i impérieuse el arbitraire. Elle s'est fait une doctrine d raison froide etcalme. Elle oublie que tout l'étro ne tieiM pas dans une formule abstraite, et il lui manque cotH beauté de souffrir humainement. Combien Sèl^sctle, I naturelle et l'impulsive, est plus émouvante I Elle scula aura la suprême perfection du sacrifice. La beauté ( notre flme profonde ne se peut réaliser d'une façon t conscienle, puisque cela est enveloppé de ténèbres. TeUJ est l'erreur d'Ag-lavainc ; la spontanéité de Sélysette a plus conforme à la vraie nature de l'âme... Séljrsettd qui est la meilleure et la plus exquise, est aussi la plitl solitaire, un mj'slérieux petit être qui ne réussit pas!

Cette philosophie, qui inspire tous les drames i Maeterlinck, est exposée d'une favon charmante, un r longue et lente, mais pénétrante et douce, dans ce tl té de morale mystique, la Sagesse el la Destinée ( rj Maeterlinck a exprimé là sa foi tout entière en une c

(i| /rfi Sagefsc ri ta Destinée- Pasquelle, tSgS.

ception de la vie qui ne dérive pas uniquemont de la raison, puisque u nous sommes autre chose que dos Êtres simplement raisonnables », puisqu'il n'est pas « un acte de bonté, pas une pensée noble, dont presque toutes les racines ne plongent à côl^ï de ce qu'on peut comprendre et expliquer », et qu'ainsi k toute notre vie morale est située ailleurs que dans notre raison », 11 veut rendre à la conscience humaine le sens de l'inconnu, et orienter l'existence vers sou principe essentiel.

On trouve aussi, dans ce même livre, des maximes que l'on- dirait inspirées d'un tout autre esprit, — qui, à vrai dire, se concilient parfaitement avec ce mysticisme et qui même achèvent de le caractériser, mais qui sont d'un positivisme aussi net que les précédentes sont d'un parfait mysticisme. Maeterlinck cherche la loi logique d'une vie morale conforme à l'authentique nature de l'âme humaine. Il considère que « le premier de nos devoirs est d'éclairer l'idée du devoir », et c'est à la découverte de la .vérité qu'il consacre toute son attention, « 11 n'y a rien à espérer, loin de la vérité. Une âme qui grandit est une âme qui se rapproche de la vérité... » Ne croiraitnDn pas entendre un positiviste, lorsque Maeterlinck parle de a l'heure définitive de la science, qui peut tout bouleverser », lorsqu'il déclare : « 11 n'est pas impossible que, demain, on nous envoie du fond de la planète Mars, dans la vérité définitive sur la constitution et sur le but de l'Univers, la formule infaillible du bonheur ? »

Maeterlinck considère comme l'idéal n la vérité intime de l'Univers ». 11 tient à ce que son éthique soit positive; il se refuse à accepter de vagues illusions: le spectacle des injustices d'ict-bas nous somme d' ii ajou-

3)0 La I>OÉSIK HOUVEbLA

Ipr h une sagesso /)/«« réelle, plus hiimaiue ot plus fî&l ce que nous coIevoDs à une sa^ossu trop mvsllqui affirme que « la peasée la plus funeste en toutes i^os est celle qui tend i se défier tic la réalité »,

Tel est, CD effet, le sens do toute l'œuvre de Mu linck. Le surnaturel n'y intervient pas. Il ne s'y [ duit pas de miracles, il n'y est pas question de la ' future... Du moins on n'y volt pas d'autre mirais que le miracle quotidien de la vie, pas d'autre mervôf leux que celui de la réalité cuotuniière. Celte pUloM phie consiste, non à évoquer auprès de la vie UQ n extraordinaire, mais à démontrer l'étrangelé de ce t est, la qualitt^ surnaturelle de ce que nous avons t tendance fâcheuse à regarder comme tout naturel. Maeterlinck croit à la réalité positive du mystère, et ainsi S6 concilie son mysticisme avec son posilivismc. Le mystère est un fait dont on doit tenir compte, car « mier devoir de la conscience qui se découvre est ê nous enseigner le respect de l'inconscience qui ne i pas encore se dévoiler ».

Nous nous acheminons ainsi à cet épanouisseineQt'4 la philosophie de Maeterlinck dont témoigne si aobn ment la Vie des Abeilles (i).

Il y a deux choses, dit Maeterlinck, les faits et 1 explication : les faits se constatent ; l'explicatiaa < hypothétique. Mais ÎI faut encore remarquer que 3 n complexité effroyable » des phénomènes les plua 1

(i| La Vie de» Abeilles, Paris, Fasquelle, igoi ,

turels défie l'observateur le plus minutieux, et que le mystère pénètre donc jusque dans le domaine des faits.

En conséquence, le plus sage ne serait-il pas a de dire simplement la vérité profonde, qui est qu'on ne sait pas » ? On aboutirait, de cette manière, soit au positivisme le plus catégorique, soit à la théorie religieuse, qui a se débarrasse de l'iuexpUcable en s'interdisant de l'interroger ». Ces deux doctrines ont le tort de ne pas faire au mystère la glace exacte qui lui convient, soit qu'on le rejette comme n'étant rien, soit qu'on le divinise comme étant tout. De ces erreurs nous préservera l'étude patiente de ce qui est. Maeterlinck a demandé cet enseignement à l'observation scientifique des abeilles.

Grâce à ses abeilles, il s'est gardé de l'indifférente sécurité des positivistes, parce qu'elles lui ont donné « des leçons d'admiration ». Mais, d'autre part, en enregistrant des faits comme un savant, il a compris que le renoncement k rien savoir ne serait légitime « que s'il était prouvé qu'on ne saura jamais » ; il a compris la valeur propre des constatations justes, en dépit de leurs conséquences, et qu'il n'y a point à les trouver tristes ou gEÙes, mais à dire : « Cela est ainsi. Notre devoir de l'heure est de chercher... 11 faut, en attendant mieux, que la curiosité règne dans notre cœur. »

Cette curiosité n'est pas seulement légitime ; eUe est toute naturelle en présence de la réalité mêlée de mystère et qui peuà peu se révèle. Elle est même obligatoire, puisqu'on nous amenant à la connaissance de la vérilé, elle nous enseigne ce que nous devons être et ce que nous devons faire. En effet, — ■ et c'est ici, sans doute, que se manifeste de la manière la plus frappante le réalisme de Maelerlinck, — <i ce n'est pas dans ce qui

aurait pu ôtre, c'est dans ce qui est, qu'il convient de puiser notre conscience et l'intéiôt que nous prenons h. rexislenco. »

11 faut donc étendre le plus possible notre connaissance positive du monde, et si, provisoirement, nous n'aboutissons qu'à transformer en une ignorance consciente a l'ignorance inconsciente et satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie », nous aurons cependant « agrandi de quelques arpents nébuleux, mats ensertioncàs de bonne volonté, le champ de notre ig-norance consciente qui est le plus fertile que notre activité possède ».

Surtout, nous aurons acquis une notion plus nette de l'énigme que constitue finalement pour notre esprit, à SOS heures de clairvoyance, le spectacle de ce qui est. Enigme essentielle, à laquelle l'angoisse humaine a donné des noms divers, parfois consolants et parfois terribles. Dieu, Providence,- Nature, Hasard, Destin. Mais, si elle doit rester longtemps ou toujours indéchiffrable, le travail méthodique des chercheurs permettra, du moins, do lui donner « un nom plus vaste, plus proche de nous, plus flexible, plus docile à l'attente et à l'imprévu». Ainsi, c'est encore à l'attente d'une connaissance possible de la vérité totale que Maeterlinck aboutit. Et tel est son positivisme, — mais si respectueux de l'Inconnaissable, qu'il est, en même temps, un mysticisme.

STUART MERRILL

L'œuvre de Stuart Merrill, composée de quatre recueils inég"alement parfaits, étonne par sa diversité. Entre les Fastes, les Petits poèmes d'automne et les Quatre saiso/is, il y a si peu d'analog^ie qu'oo les dirait de poètes différents, tatil ou y trouve de contrariétés, aussi bien dans l'inspiration générale et le sujet que dans !a manière même et l'exécution. Et de bons esprits peuvent s'oÉfenscr de ce manque d'unité, comme d'autres aussi vanteront cette richesse d'un écrivain qui n'est pas l'esclave de lui-môma et se renouvelle incessamment. Mais il convient plutôt de considérer, dans cette variété singulière, le développement et l'essai progressif d'une personnalité qui n'a pas pris du premier coup possession d'elle-même, dont on suit avec émotion la recherche sincère et souvent douloureuse, le tourment, les alternatives d'angoisse et d'espoir jusqu'à la trouvaille de sa propre expression véridique. Envisag-ée ainsi, l'œuvre de Stuart Merrill ne séduit plus seulement par la beauté particulière, l'ag^rément ou l'éclat d'uil très grand nombre de poèmes, ici ou là, mais dans l'ensemble elle devient extrêmement intéressante et pathétique.

Les Gammes parurent en 1887 (1). Henri de Régnier n'a vait encore publi t-que les ien</ema(nset-4/)ai5eme/i(, Vielé-Griffin que la Cueille d'Avril et les Cygnes, Montas que les Syrtes et les Cantilènes. C'est-à-dire que le mouvement symboliste ne s'était pas encore très nettement manifesté. Quant à la forme, on commençait, sans doute, à désorganiser lo vers parnassien, mais sans ahoutir encore à la complète audace du vers libre. Il est vrai que, cette année même, Gustave Kahn publiait les Palais nomades. Stuart Merrill ne Fut pas un des plus avancés parmi les novateurs. I^es Gammes, cependant, ont bien le caractère dos œuvres de cette époque de transition : malgré leur obéissance, sur bien des points, à la règle parnassien ne, on y sent néanmoins le désir de quelque chose d'autrechaque vers est encore caractérisé par le nombre de se.1 syllabes. L'alexandrin domine et les autres mètres employés sont traditionnels ; les mètres impairs sont rares. En tous les cas, la combinaison de vers inégaux est toujours soumise à l'organisation de la strophe, souvent disposée avec une rare ingéniosité,^ celle-ci, par exemple, où l'introduction du vers de six syllabes parmi les vers de huit met une sorte de lenteur lasse et de mollesse gracieuse ;

A l'heure du réveil des sèvea, L'Amour, d'un fçesie las.

Sème les rimea et lea rêves Parmi les lis et les lilaa. . .

(i| Les Gammes. Paris, Vanicr, 1887.

Les règles parnassiennes de la rime sont observées avec soin, et si, dans des cas très rares, on les trouve violées, c'est encore avec méthode et pour produire des elFet analog'ues à ceux que les Parnassiens eux-mêmes se permettaient parfois. Mais Stuart Merrill se distingue déjà de l'école en étendant au vers entier la préoccupation de sonorité qu'on avait une tendance à ne faire porter que sur la rime. Il y a, dans toute la long-ueur de son vers, des assonances nombreuses et savamment ménages, des allitérations de consonnes : c'est au moyeu de ce dernier artiHee que Stuart Merrill modifie le plus expressément la poétique courante. Il n'en est pas l'inventeur. La poésie anglaise, dont il devait à son enfance américaine une connaissance spéciale, s'en servait depuis longtemps. Et vers la même époque que lui, d'autres écrivains, — -Gustave Kahn, par exemple, qu'on retrouve à l'origine de presque toutes les innovations poétiques de ce temps, — s'efforçaient d'en introduire chez nous l'usage régulier. Mais Stuart Merrill fut un des premiers à faire de l'allitération consonantique unclément essentiel de notre poésie. 11 l'employa très habUement, il en abusa même au point que trop d'habileté donne à ses œuvres de début un caractère assez artificiel. Néanmoins il en lira souvent d'heureux effets et contribua par ses recherches à perfectionner la puissance expressive et surtout la qualité musicale du vers moderne.

le frisson des falbalaa,

Le bruissement des brocatellei,

La lassitude des lilas,

La vanité des bagaLellesI...

La subtilité de métier à laquelle arrive Stuart Merril

pa.r remploi combiné de la rime, des assoaaoces et di;« allitérations convient parfaitement à de très délicats petits poèmes dans le g'enre verlainien des Fêtes galantes, et qui sont les meilleurs de ce premier recueil. Ils ont un charme frêle de tendresse et de mélancolie, une grûce parée, une gentillesse mièvre et douce et rappellent les allégresses naêlées de larmes de Walteau,

Par les norluroes boulingrios, Les crincrins el les mncdoliaes Modulent de demi-K:hagrias Rous la vapeur des niDussdÏDes, - Bleus de lune, au vert des maEsifs, Les jets d'eau tinlcal daus les vasques Et c'est, parmi les pelitsifs.

Comme des rires sous des masques.

Eo poudre et paniers Pompadour, Et des roses pompons aux lèvres.

Les marquises miment l'amnur,

D'autres poèmes, plus étendus et plus ambitieux, dans les Gammes encore, sont moins bien venus. La pensée y manque de profondeur et d'originalité. L'influence de Baudelaire s'y fait parfois sentir, comme dans l'Oubli. La poésie de Merrill, à cette époque, n'a pas encore su s'étendre à de plus larges inspirations que les élégantes petites fantaisies Louis XYl qui sont alors son genre de prédilection.

Les Fastes (i) sont d'une tout autre i

(i) Les Fastes. Paris, Vanisr, i8yi.

les trois livres de ce recueil ( Thyrses, Sceptres et Torches), c'est l'éclat surtout que cherche le poète. Autant naguère il s'appliquait aux nuances fines et délicatement ménag'écs, aux douces mélodies subtiles, autant il est avide maintenant des couleurs riches et crues, des sonorités bruyantes. Il s'écarte du précepte verlainien : « pas la couleur, rien que la nuance, » et l'art qu'il adopte celte fois est plutôt celui d'Hérédia, — mais avec des différences assurément. Des différences du genre de celles qui séparent les Gammes des Fêles galantes ; c'est-à-dire qu'il renouvelle par des artifices déforme el d'heureuses trouvailles techniques la manière d'autnii

Son procédé favori est toujours l'allitération, mais il en tire deseffets sans analogie avec ceux qu'elles luidoti- □aicnt dans les lég'ères barcaroIlesdeCam/neA*. Ellessemblaient là de doux bruissements de feuillag'es, des pizzicati de grêles et gaies musiques, des frémissements de mandolines, des babillages menus en des parcs d'amour. A présont, elles produisent des heurts violents de rudes syllabes, des tumultes et des fracas; on dirait que s'entrechoquent des armes d'or et de fer, que des cris se mêlent à des acharnements de cloches retentissantes, l^es voyelles sonores s'accumulent, emplissent les vers de clameurs ardentes ; peut-être faut-il constater là quelque influence de René Ghil, mais Stuart Merrill sut au moins se garder des excès théoriques de ce poète qui s'est trompé. Le sonnet des Héros est un échantillon assez juste de la somptuosité, un peu trop continue, des Faste» :

e éclatant par snccndes,

Des conques d'or des cors qui fultcurenl au ras D'un ciel de crépuscule oà, roux el nacarals, Les étendards de Dieu bulleot aux embuscades. Les Paladias, héros rauques des eMncades, Ajant au poin;^ la hache et te ronJache au bras. Afin d'en haut férir félons et scélérats, Caracoleal, casqués de bronze, eu calvacades Que scandent las cahots des lourds caparaçons, Allant (les déserts d'ocre od parmi la botirrasque Tourbilloane en jappant de rai^e la tarasque Vers le Mont de la Mort ouc de bleus frisHons Qui les fera hurler de hargne, aux eslacndes. Par le fracas surnaturel de ses cascades.

Des mois rares, singuliers, retentissants se combinent — s'accumulent plutôt, pwur produire une sorte de fracas dont l'oreille s'i^tonne. Les imag'es que ces mots susciteraient surg'issent à peine que d'autres les remplacent, et l'impression visuelle est confuse. Ce n'est g'uÈre quo par les sonorités que le poète des Fastes est évocaleur ; ses couleurs s'embrouillent et le don plastique semble lui manquer. Il est douteux qu'il se représente à lui-nnèmc très nettement les tableaux qu'il essaye de peindre; à des détails, on s'aperçoit souvent que l'ensemble de sa description lui échappe et qu'en tous cas il est guidé plutôt par des associations auditives que par la vision d'un décor précis. C'est pour leur son qu'il cboisît ses vocables plus quo pour les spectacles dont ils sont les signes. Sans doute, il a de belles strophes où l'ima^i' est claire et somptueuse; ainsi ce premier tercet du sonnet de Parsifal :

Du dôme où dorment des échos d'orgue et de psaumes.

Une colombe, en les halos des hauts roroumes. Tombe, le vol ouvert sur le heaume du roi.

Ici même la musique enveloppe la mystique appai-ilion d'une manière étrange et merveilleuse; l'impression, dans le cas présent, g'ag'ue, de ce fait, en mystère, ainsi que le réclame le sujet. Mais ailleurs une sorte de trouble fâcheuY naît de cette complexité. Les éléments descriptifs se rassemblent difficilement, s'éparpillent au lieu de concourir à l'évocation totale et le poème est obscur, moins par l'incertitude de l'idée que par le manque de cohésion des modes expressifs.

Et ce qui nuit encore à la puissance descriptive, c'est l'excessif entassement de trop de richesses : les ors, les pourpres, les rubis, les nacres et les bronzes s'amoncellent, avec les fleurs, avec les marbres, avec les éclairs, et les fulgurations, et les déroulements d'écharpes, et les flamboiements de pierreries. On ne saurait s'y reconnaître, on se lasse et tant de fasie n'aboutit pas à de la beauté perceptible. C'est trop de luxe I...

Plusieurs de ces poèmes sont remarquables. Mais presque tous sont imparfaits, parce que le po&le ici violente sa nature. 11 est trop habile pour que son œuvre soit jamais médiocre ; la facture est toujours au moins curieuse. Mais on sent l'eËfort, lu lutte, souvent triomphante, âpre cependant et pénible.

Les Fastes sont le résultat d'une erreur que Kt naguère, sur son propre compte, Stuart Merrill; et l'on s'étonne de tout l'art volontaire qu'il lui a fallu pour ne pas échouer lourdement dans celle tentative contraire à son tempérament. De place en place se révèlent les qualités spéciales qui constituent sa personnalité vérila- , ble, une pensée mélancolique et tendre, une tristesse pénétrante, un pessimisme profond et réfléchi, quelque chose i!n mâle dans la résignation. Mais tout cela dispa-

3ao

i votxn imtirtUm

ratt presque dans la vaine splendeur de ces poèmes. avait l'imagination la plus musicale; il s'est cru pelnl et s'acharna fflcbeuseraentà ce difficile essai do rompl cer par des couleurs les harmonies où voulait s'exprimi spontanément son émotion. Les motifs poétiques qu'il ciioisîssait n'étaient que de belle imagerie en pure perla, dans laquelle il ne mettait giière de sa pensée. Comme s'il se rendait compte de l'inadaptation de son œnvrc à son rêve, on dirait qu'il se retranche violemment lui-même de cette œuvre, qu'il la condamne à lui demeurer étrangère. Elle n'est pour lui, seml)le-t-il,qu'un jeu luxueux, un peu puéril, mais difficile, auquel il lâche de s'intéresser artificiellement, tandis qu'il palpite, quant à lui, d'une toute autre vie, intense et chaude ol vraie. Il y a quelque chose d'émouvant dans ce divorce k demi volonlaire, à demi résigné, de l'âme d'un artiste et de l'art auquel il s'est consacré.

n(H u'il I

Mais avec les Petits poèmes d'automne (i). Stuart Merrill, comme las pourtant de ce malentendu, semble renoncer à la poésie impersonnelle et révor d'un art où son âme, trop longtemps contrainte, .s'épancherait ea£n. Et lui qui se violentait naguérs pour n'être attentif qu'i d'étrangèi'es sompiuo.'îités, il va laisser chanter ingénuement tout l'émoi tendre de son cœur. Le voilà qui s'écarte des rêves trop fastueux qu'imposait à sa mélaar ; colique senti mentalité l'effort paradoxal de son nation ; il n'a plus d'autre souci que d'inventer d

(i) Polils poèmes d'aalomnc.VATU

CCS musiques, berceuses de sa plus intime chimèrp. Ce ne sont g'uÈre que de petites chansons. Le th^jne en est très simple et le style s'est fait très doux, cSlin, délicat. Plus (^'images de trop d'éclat ni de recherches présomptueuses ; il ne sag'it que d'exprimer la touchante alarme d'une âme, hier troublée et maintenant en quët« de tranquille amour.

Ame lenlfl k se pacifier, mais désireuse de repos. Elle se souvient d'éqiiipées audacieuses et de glorieuses velli5ités. Prince d'un étrange royaume, le poète n'a-t-il pas. Jadis, suivi les chevauchées de guerre el pris sa part du choc des armes ? Des trompettes sonnent encore l'appel hautain vers les destinées superbes. Mais leur clameur se perd au loin et se confond, dans la brume d'automne, avec des bruissements de branches. Et de tout ce passé, la mémoire ne subsiste que pour lui rendre plus attendrissante l'abdication totale entre des mains caressantes et toutes frêles. Prince de la magique épée, qui n'aura pas accompli sa tâche m er\-ei lieuse, il éprouve une secrète douceur à l'abandon de son ancienne destinée. C'est l'automne et c'est la mort des marjolaines et l'effeuille- > ment des azalées ; toute la nature a pris une beauté crépusculaire et recueillie. Les pelouses sont jonchées de débris de roses, et des brouillards légers estompent les contours vagues. Et, dans le pajsag-e discret, d'inquiétude pensive et de vie atténuée, la petite amante apparaît, des fleurs du soir dans les mains, et belle de la même beauté que l'incertaine saison de pâle soleil dans les forêts silencieuses. Ame d'automne, âme même de l'automne, tout son prestige est dans sa douceur, et sa grâce dans sa silencieuse bonté. Elle sait s'harmoniser au charme voilé de la mourante saison. Elle a de doux ges-

tes d'aucuoil et d'apaisantes paroles, et l'amour qu'elle donne endort toute alarme et toute fièvre. Et lui ne souhaite que dire sa tendresse et sa reconoaissaote soumission. De tout le reste il veut tout oublier, et le bruit de la vie s'amortit autour de cet enchantement.

Des fleurs du soir plein les msius,

Tous les cieuK daos tes yaux, Et l'espoir des lendemains

Dans tes yeux et leti cieui, Tuvius par la plaioe jaune

Eu ce Froid mois d'automne, la donneuse d'aumâne

Dont le pauvre s'élonne. . .

On dit que sur la montagne

Tombe déjà la neig-e, Mais qu'importe à qui regagne

L'âtre où le feu s'abrège t Ce sera bicotAt pour nous

Baisers et bon sommeil.

Mienne, et dans nos bras jaloux

L'oubli du vieux soleil

Quelle est-elle ? Un rÈve peut-être, tant ou la trouve docile aux raille variations de l'heure et du |>aysag'c. Ou bien, prestîgieusemcut évoquée, la Klle du roi d'Ys, dont la cité dort sous la mer et dont les cloches sonnent au loin? Apparition de clair de lune qui chante à )a fontaine et qui, sur le givre d'automne, marche si doucement qu'à peine entend-on le bruit léger de ses pas, et qui joue avec des lis et les lance aux étoiles, et qui toute gaie sourit au charme des belles nuits claires, et qui, pensive aussi, se souvient de tout un passé mort de royaumes qui Ërent du bruit sous le soleil, elle est l'âme tout

3rî

aimplenient Ju poète inquiet ol qui sa recueille dans une miuute furtive d'apaisemeat et de niclaDcolie tendre.

Cotte poésie d'automne a le charme des ces rêves plus précieux d'ôlre plus fragiles, comme d'éphémères réussites presque paradoxales, que d'étonnantes coDcord^uices pôaliseot, — passagères félicités, plus louchantes de bientôt mourir...

là s'arrêtent les essais épars de Stuart Merrill. Les Quatre Saisons, nous lo révèlent en pleine possession do lui-même (i). lia trouvé la formule propre de son talent, en même temps que s'affirmait, enfin consciente d'ellemême, sa personnalité. Les Gammes, les Fastes, les Petits poèmes d'automne, malg'ré leur diversité, se rassemblent en une sorl^ d'unité factice comme de successives tentatives que Faisait le poète pour se rapprocher lie son idéal entrevu. Mais si l'on peut considérer les Quatre Saisons comme l'aboutissement de tous ces efforts nagruère contrariés, quelque chose s'est passé dans cette àme inquiète, qui l'a commo subitement cl miraculeusement mise en présence de ce qu'elle clierchait; un grand événement moral est survenu, trouble fécond, inattendu, d'où l'ordre est sorti. 11 est inutile, pour le constater, d'avoir recours fi des détails biographiques, mais l'œuvre elle-même nous le manifeste, par le retentissement qu'on j trouve d'une redoutable crise intellectuelle...

11 y avait do la « litlôraturt; » dans les préiéilents

recueils de Stuart Merrill. Mais, à présent, il n'est plus temps, pour lui, de s'iog-énier 6 des rythmes difficiles, de trouver d'heureux cliquetis des mois, de réussir des villanelles. Sa pensée, devenue grave et noblement song'cusc, n'est plus de celles que l'on distrait ainsi.

Non, sans doute, qu'il renonce au travail scrupuleux de la forme. Mais elle n'est pas à ses yeux l'essentiel et, pour ainsi dire, le tout de la poésie. Du moins il ne la considère plus comme valaut par elle-niême; il la souniel à sa pensée, il en veut faire le mode d'expression le plus juste et le plus simple, — et, consÉquemment, il aboutit au vers libre. Ses strophes minutieuses et subtiles de jadis ne conviendraient plus à sa nouvelle et large et {fénéreuse inspiration.

Le vers libre des Quatre Saisons a, dans son allure, quelque chose de calme, de lent et de presque i-eligicux qui s'accorde avec le thème de cet ouvrage. Il est parfois gracieux aussi, tendre et charmant, mais sans frivolité ; dans l'allégresse même, il évite la trop légère gaieté. Plus souvent, il se développe avec ampleur, en longues phrases méditatives et sereines...

Ce qui caractérise tout d'abord les QaatPe Saisons, c'est la présence ici, pour la première fois, dans l'œuvre de Stuart Merrill, d'une très ardente préoccupation sociale, il ne s'agit plus seulement de rêve solitaire, mais d'action. Et, certes, non plusd'action orgueilleuse comme dans les Fastes : ce n'est plus l'éclat de la guerre, la ^■anité des victoires prodigieuses et toute l'emphase des hauts faits d'ai'mes qui tentent lo poèLe, aux prises avec l'aventure de sa destinée.

Kevieos, ù loi, des cavalcades el des batailles,

lit laisse chuir [es étendards en loques dans le crépuscule :

■imsm::

Tu es las, ce Hoir, de la guerre et de aea représailles

Et de la bâche du bourreau que le san^ des pauvres macule.

A l'œuvre somptueuse de haine s'est substituée une ^che d'humble pitié. L'heure est venue d'aller vers les hommes, sans épée ni cuirasse, les bras ouverts ou la main levée pour de fraternelles bénédictions, et de préparer, dans les villes et les campagnes, l'avènement de l'universelle joie de vivre, iifia que des labours, des fermes et des brujères, les travailleurs, des bluets aux chapeaux, sortent en chantant la bonne terre heureuse, afin d'apaiser le cauchemar de laterre, afin (|ue ne retentissent plus, de la vallée aux lacs luisants à la montagne sourcedes eaux, que les cloches pacifiques de la Vie, sonnant, battant comme des cœurs. Ces poèmes sont pleins d'une infinie commisération pour toute souffrance et toute misère. Membres du Christ, les pauvres sont vénérables, mais leur détresse est la honte d'ici-bas. Il ne doit pEis y avoir de pauvres dans la riche et féconde Nature, ouverte à tous également. Mais c'est la haine qui contrarie l'effort miséricordieux des évangiles naturels. C'est la haine qu'il faut vaincre.

Seulement, où prendre des armes pour engager contre elle la bonne lutte? A l'Eglise?-.. De douces lueurs de cierges l'éclairent ; elle est silencieuse et calme, et l'éternelle supplique de l'humanité douloureuse à de providentiels secours s'en exhale en cantiques sans fin. Mais elle est froide et sépulcrale.

Le soleil s'y décolore, et l'enceus A tué le parfum des fleurs Que tu portais, innocente oliraade, A la Vierge cruelle des douleurs. . .

Ce ne sont pas tes fleurs qu'il faul A la féroce idole des prêtres, Mais le sacrifice de tout ion être, . .

Ce qu'elle réclame de toi, c'est l'annihilalioa mystique de toi-mfime, et ce n'est pas à l'épanouissement de la vie qu'elle travaille, mais à la né§:ation méthodique de la vie.

L'exhortation à la vie saine que ne donne pas l'Egalise, c'est la Nature qui la profère de son universelle voix encourageante. C'est elle, large et bonne, prête à l'accueil, qui t'invite au bonheur parlagii de l'humanité libre sur la terre féconde.

... Il faut que tu sois sage comme la nalure

Et que tu écoules & la fenêtre la chanson des oiseaux Et le Iruvail des abeilles autour des fleurs mûres Dans le petit enclos où l'on eotend rire UD ruisseau.

L'éternelle chanson des champs révèle la présence léetle de Dieu dans le coîur des moissons, et cette chanson lit

Dit la seule vérité de la vie

Qu'il importe à nos âmes Je coanattre.

Celle de réternité de cotre être

Par l'amour qui survit aux dieux.

C'est le poème de la Nature qu'a écrit Stuart Merrill dans ce livre tout imprégné d'amour. La Nature y apparaît avec la simplicité grave de ses spectacles journaliers, son soleil ou sa neig'e, ses pluies fécondantes, ses horizons larges et calmes, ses forêts mouvantes, ses plaines et tout l'infinî détail de sa grûce et de sa beauté que le le passage des saisons varie et qu'unifie sa mjatérieuse éternité. Les descriptions qu'il en donne ne valent pas seulement par leur éclat ou leur ingénieuse nouveauté.

Il n'en a pas été rechercher les grandioses merveilles ni les secrètes délicatesses ; il ne s'est pas appliqua non plus k l'embellir par les moyens usuels des poétiques raffintes. Mais il l'a voulu goilter telle qu'elle est, forte et fruste, et quotidienne surtout. Il l'a sentie proche et familière, et sa philosophie coosisCait à la montrer simple et bienveillante, mère puissante et douce, et mère de bon conseil. Car un conseil émane d'elle, un clair conseil de confiance en sa g;énéreuse et féconde vitalité. Une éthique est en elle, et ce qu'il faut entendre dans son incessante et pacifique voix, c'est l'appel de tous à l'universelle joie; cela chante et retentit dans le bruissement des forêts, des ruisseaux et des herbes, cela proclame l'Evangile vrai de ce seul vrai dieu qui est Tout!

Stuart Merrill aboutità unesorte de poétique et de profond panthéisme, dans lequel ne se noie pas, comme désindîvidualisée, l'humanité ; mais toutes choses et l'homme sont associés dans un essentiel accord, et le bien est dans cet accord, et le mal est dans la séparation de l'homme et de la Nature. Le malheur de l'humanité lui vient de ne plus percevoir cette fraternité primordiale, de s'écarter de la Nature, tandis que les mêmes sentiments qui animent le cœur de l'hommesout aussi cens qui vivifient l'âme frémissante des choses. Une même joie de renaissance éveille, au printemps, l'universel désir des plaines, des bois et des êtres; une semblable ardeur d'am.our soulève les poitrines humaines et court, chaude, dans les soupirs tumultueux des brises :

Le village, frileux sous ses toils de vieux chaume, S'ouvre, ce bleu matia, aux désirs du prialemps :

Cœurs el fleurs vonl éclore au ciel qui s'en embaume.

C'est UD jour où parlout les hommes sont coolenls.

Le blé vert a percé sous la dernière neige,

La violoUe est née au fond des liois anciens,

Le lilas va fleurir sous le dous aorliiège

Des soupirs d'amoureus que le veut mêle aui siens.

Et ces hommes-là semblent maudits qui se sont, une foiset pour toujours, éloignés de la Nature, et qui se cantonnent dans des villes où de hautes demeures lenr cachent l'horizon, où des pavés et des asphaltes les empêchent d'être en contact avec la terre. Ils s'atrophient el vont mourir, comme des enfants trop tôt sevrés, auxquels manque le sein nourricier, La vie humaine loin de la Nature, est un fou paradoxe d'un mortel danger. Malheur à ceux des villes!

Asile d'enchantement et charme doux des heures, la Nature est aussi l'apologue suprême et le symbole dernier de toute vie et de la vie humaine. Et son enseignement se résume dans le seul mot d'Amour.

' C'est poui-quoi le rêveur qu'ont trop longtemps lass6 les vaines agitations el le tumulle de la fausse vie s'est réfugié dans le calme des champs. 11 j revient, hanté de mauvais songes et frissonnant comme si des assassins ou des démons le guettaient dans l'ombre. Ilélas ! il a cru naguère à la promesse des villes et de naïfs espoirs l'ont cruellement déçu. Maintenant, au petit village dont fument les toits rouges, à la pacifique campagne il vient demander l'aumône du repos. Ses pieds saig-nent d'avoir buté aux pavés durs des sept carrefours de la Folie ; sa tête brille des âpres fièvres. Mais ici, coule la rivière, fille des lointaines fontaines; sous les saules et les nénuphars qui tremblent à ses remous,

elle chimtr! in pctoui' lent dos troupeaux à. l'étable, et la bonne odeur des labours s'épaudsurle val du soir. C'est la paix délicieuse et la sainte promesse d'oubli.

Réfugie sacré I La petite maison est pleine d'ang'es, et des anges l'entourent, dans les vcrg'Crs où murmure le travail incessant des abeilles.

La porte s'est ouverte sans bruit sur le jardin

Où l'on entend, de corolle k corolle, bruire les abeilles

Comme des âmes butinant le miel béni du Bien.

Une bergeronnette chante sous les capucines vermeilles,

Ai^ë et douce, la joie des jours dans leH futaies

Et Ta paix des nuits, au nid, de soleil k soleil;

Des fleurs, je crois, vont éclore en nos cccurs.

Et nos paroles seront des oiseaux de bonheur

Qui crieront, à plein vol, la gloire de cet été.

Et dans la petite maison paisible, l'Amour est entré, comme un ami qu'on attendait; il s'est installé près da l'âtre, le bienvenu, content de l'hospitalité qu'on lui offrait. Non le futile Amour que de précieuses chansons égaient, mais le grave et le bon Amour, inspirateur de vaillantes pensées. Mystérieux et silencieux , dans l'ombre, le Bonbeur est là... Clos la porte !

Mais le rêveur nosauraitjouir égoïste ment de sa félicité conquise enfin. Contre la porte close frappent des poings, dehors, et la voix des passantes farouches de la nuit s'entend à travers la muraille. Certes, il serait doux de s'éterniser dans le refuge délicieux du bonheur. Seule- Icment, l'appel de ceux qui souffrent résonne dans le silence du soir trop lugubrement. Il va falloir aller aux villes mauvaises, porter à la foule en deuil le trésor d'amour dont on voudrait jouir en avare. Tout est calme ici, mais là-bas retentit la plainte mendiante des

''ch;i Lils. Comme )e chevalier s'enfermait 3 l'église pour la veillée des armes avant de comr les héroïques équipées, le rêveur ne s'est enfermé dans le refug-c d'amour et de bonheur que pour s'y préparer à l'œuvre sainte, à l'apostolat de bonheur et tl'amour. Il a voulu long-temps communier avec la Nature, avant d'aller répandre l'évançile de la Nature. Il se sent l'ouvrier des villes nouvelles de Dieu.

Mats elle est étrangement douce, la retraite ; il serait délicieux de s'y attarder. Ah ! l'effort sera dur pour ouvrir, un jour, décidément les portes du petit enclos et se mettre en marche vers l'action ! Il faudra renoncer alors à la chère tranquillité,

El ce sera fini de In paix au soleil

Et du sommeil au pied du cerisier vermeil

E[ de la volupté de sentir l'herbe chaude

Sous nos corps enlacés et nos maius ca maraude. . .

Nous se conoattroQS plus que les tristes maisons

Dont, le soir, les miroirs sont pleins de IrahisoDs...

Et tandis qu'étranglée aux mille poings du sort

La Ville hurlera, louve ou chienne, à la mort.

Nous rëveroDs tout bas, saisis d'un peu de crainte

El n'osant, pour agir, délacer notre étreinte,

A ce petit jardin tout parfumé de fleurs

Dont la porte était close nax passantes en pleura

Jusqu'au soir saint où nous sûmes, sans plus de doute,

Que l'Esprit du Seigneur s'avançait sur la route 1

C'est à cette ang^oisse perpétuelle que ces poèmes doivent Icar beauté. Simples et puissants, ils évoquent la plus sincère et la plus touchante image du bonheur. Et la menace qui pèse ine.vorablemont sur ce bonheur à grand'peiuc conquis est plus émouvante de ce qu'elle est

plus volontairement acceptée. Une inquiétude terrible étreiot celle âme, qui s'est fait à elle-même son ioeffable félicité et qui revendique hautement le devoir d'y renoncer pour accomplir la dure tâche de miséricorde. Il y a, dans ce drame, une sublime péripétie, et la sérénité puissante de cet ouvrage est toute palpitante d'émotion. La grandeur de l'inspiration s'est communiquée à la forme; elle a souvent, dans sa magnifique simplicité, une grave beauté biblique ; elle est capable. d'exprimer à la fois la joie do la vie vraie, l'amère pensée a qu'on se bat au bout du monde » etla noble volonté de communiquera tous les frères humains la parole de paix.

Cette dernière œuvre de Sluart Merrill est d'une tout autre envergure que les précédentes. Il s'y est lentement et douloureusement acheminé. La progression laborieuse de son talent est l'histoire pathétique d'une âme do poète, très généreuse, très ardente, très belle.

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