ET LE VERS LIBRE
Entre les années i885 et igoo, en France, une poésie est morte, une poésie est née; celle-là s'en allait d'épuisement, celle-ci, toute fraîche et toute neuve, a pour elle l'avenir. La défunte est la poésie des Parnassiens, la vivante est la poésie de ceux qu'on appelait naguère « les Décadents ».
On les appelait, sans doute, ainsi par antiphrase, -^ou, plus simplement, par erreur. Le rôle de la critique, dans cette affaire, ne fut pas brillant. Elle se montra plus obtuse que de coutume, plus incompréhensive, malveillante avec plus d'effronterie. Elle est essentiellement paresseuse ; toute innovation qui lui complique sa besogne lui semble monstrueuse; elle tâche de s'en débarrasser hâtivement, eu l'écrasant sous le silence ou le ridicule. Ce mot de décadents lui fut commode, elle s'en servit pour écarter uue bonne fois tous les poètes qui ne se prêtaient pas aux faciles jugements de la vieille esthétique traditionnelle. Il n'y a pas de preuve meilleure de la vitalité de cette poésie nouvelle que le fait d'avoir survécu, malgré tout, k. de telles conspirations de chroniqueurs indolents ou niais.
Opcndant. les Parnassiens rendaient l'âme. L'âme se II le mon t. Ils perduraient, non décédés exlérieureiiieut, décorés, membres d'auadémies ou titulaires de bonnes rubriques dans des journaux. Ils n'étaient môme pas très âgés, si l'on consulte leurs actes de oaissance. Mais ils avaient renoncé, bientôt las, à faire des vers. Ah ! ce sont eux, les décadents : leur impuissance prématurée le prouve.
Quelques-uns d'entre eux avaient été des poètes admirables ou charmants, comme Leconte de Lisie ou Sully- Prudhomme ; d'autres n'avaient jamais été que médiocres, comme François Coppée. Mais c'est une chose curieuse que, depuis une quinzaine d'années, ils ne publient plus rien du tout, ubBolun\eftt plus rien. N'a-tr^on pan le droit de considérer leur silence comme un aveu involontaire? Ne se sont-ils pas aperçus qu'ils étaient finis, hélas ! finis?...
Quant aux néo-Parnassiens, ils ne donnent pas grand' chose, en vérité. Ils sont consciencieux, s'appliquent à ne pas violer les règ'les, travaillent à des sonnets, — à deux ou trois sonnets qu'ils recommencent sans fin, à tour de rôle ou simultanément, et sans les trop perfectionner. Ils se donnent beaucoup de mai pour créer des strophes nouvelles, très difficiles, aussi difficiles que possible, et se consument à ce vain exercice.
Or, le Parnasse fut, quoiqu'on veuille dire, une école. Parce qu'entre Leconte de Lislo, Coppée, Sullj'-Prudhomme et MendÈs il y a des différences de tempérament, on se plaît à nier qu'ils soient solidaires les uns des autres. II n'en est pas moins vrai qu'ils ont entre eux cette analosfie essentielle : ils s'expriment au moyen de vers et de poèmes à forme fixe, directement, et sans avoir
recours à clos symboles. Toute leur, esthétique, aux uns cuinme aux autres, est \h- Ce qui les caractérise, par rapport k leurs prédécesseurs, c'est d'avoir affirme d'une manière plus catj^^orique ce principe d'une poésie formaliste et positiviste. Et c'est ainsi, surtout, qu'ils se dislin£[Qcnt de leurs successeurs,. lesquels ont rompu risolument avec cette poésie-là, pour en créer une autre qui substitue au vers régulier le vers libre, au positivisme le
En conséquence, la défection des §:rands Parnassiens et la stérile faiblesse de leurs élèves prennent toute leur importance historique. Il ne s'agit pas ici d'une sorte d'accident fâcheux qui serait arrivé par hasard à quel- '[ues poètes. L'échec du Parnasse marque la fin d'une forme particulière de la poésie française, qui coïncide heureusement avec la naissance et l'épanouissement merveilleux d'une poésie nouvelle.
Celle-ci 'a, tout d'abord, pour elle son abondante richesse. Il suffit d'énumérer les noms de Gustave Kahn, d'Henri de Régnier, de Vielé-Griffin, de Verhaeren, de -Maeterlinck, de Stuart Merrill, de Francis Jammes, de Paul Fort, de Moréas, pour indiquer qu'assurément le Parnasse finissant n'a rien à opposer à cotte floraison poétique.
Faut-il rattacher au Parnasse quelques poètes d'à présent qui ont entrepris avec ardeur de réagir contre le symbolisme et le vers-librisme? Ils reprochent au symbolisme de n'élre pas assez humain, assez ouvert à la vie, à la vérité, — ce qui n'est pas juste; — au vers-librisme ils reprochent de détruire l'harmonie poétique, — ce qui n'est pas juste non plus; — et ils se fondent sur cette double erreur Ipour opérer un retour aux li-aditions.
Quetques-UDs d'entre eux sont « naturislcs »; d'autres se font un devoir, pour être de leur temps et l'exprimer, de (.L'tiibrer les Universités populaires ; d'autres écrivent au secrelaue perpt,tuel de l'Atadémie française pour le sommer de mettre un terme à l'anarchie de la métrique Lootemportune Ils ont tous profité, plus ou moins, des audaces de leurs prédécesseurs ; ils acceptent plusieurs deleursmnovations, — mais ils sont timides extrêmement. Certains peuvent être considérés comme des poètes délicats, agréables, puissanls; leur groupe et les idées eu faveur desquelles il mililc n'ont pas beaucoup d'imporlauce.
Ce qui distiug'ue d'abord les Sjnibolistes des Parnassiens de jadis, c'est leur ambition, tout au m oins, d'écrire de grandes œuvres. La poésie française se trouvaitavant eux dans la même situation, à bien des ég:ards, qu'aux environs de i55o ; avaut l'apparition de la Pléiade, elle ne donnait plus que de pauvres petits poèmes, habiles et compliqués, mais très menus, très insigni hauts, auxquels les « grands rhétoriquours )i mettaient toute leur stérile application. Ronsard et du Bellay n'eurent que du mépris pources k rondeaux, ballades, virelais, chantsroyaux, chausous et autres telles épiceries w, et, dès le début, ils proclamèrent très haut leur prétention d'exprimer des pensées plus jjraves et plus belles sous une torme plus large. Il est vrai qu'ils y échouèrent en partie et qu aux odes de Rousard les sonnets sont préférables; mais leuj ambition était noble : en outre, elle n'a |ïas été vaine, si le seul fait de l'avoir eue les a haussés assuré-
ment. Qui* l'on compure les petits po^me^ île Uontard et de du ndlay aux petils poèmes des rhi?toriqueurs, et l'on verra tout ce qu'a g'ag'né la Pléiade à ne se point satisfaire mesquinemenl de futilités et de peu ti liesses.
Les derniers Parnassiens furent des rhéloriqueurs. L'esthétique parnassienne devait aboutir, en fin de compte, à de minutieux petits poèmes, à des sonnets, à des villanelles. Toute la poésie consistait dans la réussite de quelque difficile combinaison rythmique. Un tel travail accaparait toute l'allenlion de l'ouvrier, — et pour l'idée celui-ci n'avait plus de forces disponibles. II fut tacitement convenu que l'expression des idées appartenait à la prose, et que le poètfl avait bien assez affaire d'arrang:er ses mots, d'en compter les syllabes et de les faire rimer. On se fatigue vite à cette besog;ne ; au quatorzième vers d'un sonnet, on est exténué. En outre, les strophes À forme fixe, qui se succèdent, toutes pareilles, les unes aux autres, amusent d'abord, mais deviennent bientôt monotones ; quand on a ressassé douze ou quinze fois le même petit air, cela suffit, il est temps qu'on s'arrête. ..
Soutenus, au contraire, par l'idée qu'ils expriment, les poètes nouveaux peuvent donner plus d'ampleur à leurs œuvres, et la variété sans cesse renouvelée de leur rythme les autorise à de plus long^ el riches développements : aux (I épiceries » des Parnassiens, ils ont substitué de profonds et grénéreux poèmes.
Ils sont extrêmement différents entre eux : Gustave Kahn et Verhaeren, Vielé-Griffin et Francis Jammcs, Moréas et Henri de Régnier ne se ressemblent g'uère. Ils ne forment pas une école, si la constitution d'une école exige l'anéantissement des individualités ou leur soumis-
i qudque impérieux idéal. Mais ils ont ceci d lime je l'ai dit précédemment, qu'ils subsl tuent le symboleà rcxpresaion directe et le vers libre a
Qu'est-œ que le symbolisme?.,. On fris pensée qu'il faudra répondre à cette question-là ! Non qu'elle soit, en elle-même, très obseure et très difficile ; mais elle est compliquée à cttuse de tant de commentateurs qui l'ont entortilléede leurs réflesions ingénieuses. Et les choses les plus déconcertantes qu'on ait dites sur le symbolisme, ce sont des Symbolistes, je l'avoue, qui les ont dites.
Mais enfin, il y a deux manières, essentiellement, en art, dont l'une consiste dans l'expression directe (i) et dont l'autre procède pai' symboles. Un symbole est une image que l'on peut employer pour la représentation d'une idée, grâce à de secrètes concordances dont on ne saurait rendre compte analjtjquemont ; la valeur expressive du symbole est, dans une certaine mesure, mystérieuse. Et tout art, si l'on veut, est symbolique, puisque tout lanç^ago est schématique, mais un art se caractérise par l'effort qu'il fait pour identifier ses symboles avec les détails immédiatement perceptibles de la réalité, ou pour les réaliser en eux-mêmes comme s'ils contenaient plus d'essentielle vérité que n'en peut saisir dans les
(l)MM Adolphe Rell« el ta paLcrnïté des moLa> exprp:
dans le Mercure JeFruitci: d
choses robservateur le plus sagacc. L'art est réaliste ou symboliste.
Or, un très grand nombre d'écrivains, aux alentours de i885, se manî restèrent comme symbolistes. On éUiit alors sous l'influence immédiate du réalisme, on fit donc mauvais accueil à ces novateurs imprévus ; ou ne voulut voir dans leurs tentatives qu'une bizarre affectation de littérateurs désireux d'élonner le public. iVIais, depuis quinze ans qu'elle dure, cette école a fait ses preuves. On lui réclame, avec impertinence, des œuvres : elle en a donné d'admirables. En outre, il convient d'établir que la doctrine symboliste est parfaitement fondée dans ses prétentions ; que celles-ci, loin d'être déraisonnables et futiles comme on affecte de le croire, résultent au contraire d'une très profonde et très intcllig-ente esthétique. Et surtout il me plairait de dém.ûntrer que le Symbolisme n'est pas un caprice de quelques poêles, mais une forme littéraire dont l'apparition et le développement, dans notre poésie contemporaine coïncident avec tout un ensemble de circonstances diverses qui l'expliquent cl la lég'itiment.
La poésie parnassienne est réaliste, ainsi que le fui toute la littérature de celte époque-lk. Très naturellemenl, puisqu'elle était conlcmporaine du g'rand mouvement positiviste qui, vers le temps du second Empire, emporta toute la pensée française. L'influence du positivisme se fit alore sentir dans toutes les manifestations de l'activité in tel lec lu elle, et, tandis qu'il donnait aux sciences naturelles ua prodigieux élan, tandis qu'il con-
aliluait sous la forme d'une enquête critique la science de l'histoire, il livrait aussi ses méthodes aux littérateurs. Les romanciers conçoivent leur art, non plus comme une ceuvre plaisante d'imagination, mais comme une reproduction très documentée du réel. Ils observent, ils prennent des notes, ils font des expériences, et leurs romans sont le résumé de leurs constatations. Ils s'efforcent d'Être impersonnels et prétendent h ne pas déformer par leur vision spéciale l'objet de leur élude. Ils se mettent, du mieux qu'ils peuvent, dans l'état d'esprit du savant en présence de la Nature. El s'ils n'y réussissent qu'à demi, — très heureusement, pour la plupart d'entre eux, — c'est bien contre leur gré. Du moins tâchenl^ils tous d'être des observateurs « pour qui le monde extérieur existe ».
Les Parnassiens procèdent à peu près de même. Voyez leurs descriptions de la Nature. Elles sont minutieuses, précises, exactes. Elles ont la parfaite loyauté d'un inventaire bien fait. Elles n'omettent aucun détail important, elles copient consciencieusement, chaque chose à sa place, en bonne lumière, afin que nul détail ne se noie d'ombres équivoques. Les Orientales de Hug'o scandalisent Leconte de Lîsle, parce qu'il y trouve trop de fantaisie ; ses Orientales, à lui, sont beaucoup plus véridiques et d'une authenticité garantie... L'histoire ? Dans l'histoire comme dans l'exotisme, Hugo n'était pas extrêmement scrupuleux : il inventait des noms de héros pour la rime, créait des villes pour son plaisir et combinait des luttes de peuples pour la seule joie de son imagination. Voilà de quoi choquer José-Maria de Heredia. C'est qu'entre la Légende des siècles et les Trophées, la critique historique a fait sa besogne. Et si, dans