I-a Poésie impérieuse est mon amante
Très grave el docte aussi parfois, comme (tes dames
Du temps jadis ot douce et tendre dans ses blâmes.
Ces réformes ne sont ]>as ti-és hardies. Il est vrai que parfois encore, dans leurs premiers poèmes, Vielé- Griffiu et Henri de Régnier choquent plus audacieusemeat les habitudes parnassiennes en comptant un e muet comme la sixième sjllabe de leurs vers : ils réagissent aiusi contre le séparation traditionnelle des deux hémistiches égaux de l'alexandrin. Mais ailleurs ils mettent uu e muet comme septième syllabe élidée du premier hémistiche, même si le deuxième hémistiche commence par une consonne : ils semblent donc considérer que l'arrôt produit par la séparation des hémistiches est suffisant pour qu'on puisse traiter la fin du premier hémisticbe comme la fin du vers, — ce qui est la consécration mËme et l'exagération de la césure classique.
Leur duclrlae, au sujet de la i;ésure, manque de netul^
Quant aux erijamliemeots et aux rejets iju'ils i duiseQt ilaos leurs vers, ils ne constituent pas une métri que nouvelle, mais plutôt un retour à la manière romad! tique. Les RomaDliques, s'insurg'eaat contre Ion Clai ques, avaient employé de tels procédés pour aaso leurs vers. Mais les Parnassiens revinrent piaWt, i égard, aux traditions classiques. Je ne parle pas ici i pauvres vers biscornus de Coppée; les grands PariJ siens eurent une tendance marquée k régulaiisepl composition symt^trique de l'alexandrin : ils compd^ rent du beaux vers séparés, dont la juxtaposition av] d'ailleurs, quelque monotonie. Et, réagissant contrâfl Parnassieus, comme avaient l'ait les Bomanliqui tre les Classiques, les poètes dont je parle disloquèi l'alexandrin plutilt qu'ils ne créèrent (à leurs débuts)! vers nouveau.
Cette conception poétique est mauvaise. En effet, IV jambemeni n'est pas seulement contraire à i'habitu classique, mais il est en contradiction avec la théori^ la rime qui est l'eâsenliet de la métrique classico-paria sienne ; car, si la rime ne coïncide pas avec un arrêt d le sens de la phrase, ou bien elle passe inaperçae,Q bien, trop aperçue, elle rompt mal à propos la contiad de la phrase. Cette remarque ne s'applique évidemm pas à quelques enjamhements voulus et destinés â duire certains effets particuliers, mais à l'enjambem perpétuel et capricieux, tel que, par exemple — dérobé s du début de Hernani. Etant donnée la natl même de la métrique traditionnelle, les Classiques et] Parnassiens ont, sur ce point, raison contre les Rom tiques et leurs disciples d'à présent. Eu conséquencej
tentatives t^ue l'on lit pour assoujilir lu mélrique traditionnelle sans rompre complètement avec elle, étaient vaines. Les demi-mesures ne valent jamais rien; il fallait une plus violente révolution.
Or, cette violente révolution se préparait alors obscurément. Elle allait bientôt éclater et se rallier, en peu de temps, la plupart des Symbolistes.
Je n'écrirai pas ici l'histoire complète du vers libre et je n'en veux iotliquer que les principaux épisodes... Une place importante, dans cette histoire, doit être faite à Verlaine, redevable, d'ailleurs, à Rimbaud des principales nouveautés qu'il hasarda. Les vers de Rimbaud, a délicieusement faux exprès (i) », ont eu sur sa manière poétique une réelle influence, et c'est à partir de sa liaison avec le poète des Illuminations que l'auteur des Poèmes saturniens et des Fêles galantes se diiférencia nettement des autres Parnassiens, Non que Verlaine aboutisse au vers libre, mais il commence la rébellion contre les règles : il viole intentionnellement les prescriptions courantes; ses plus belles œuvres trahissent le malaise de la poésie soumise au formalisme parnassien et les plus heureux efFets rythmiques qu'il produise sont dus à la rupture amusante, ingénieuse, de la mesure habituelle. Surtout, dans son « Art poétique M de Jadis el Naguère {j88!f),i\3.{ormu\é très nettement quelques-uns des principes qu'adopteront les nouveaux poètes. Et d'abord ce désir d'une musique plus subtile est bien le point de dépari de presque toutes
!, de Rimbaud, édition di
De la musique avant toute chose...
De la musique encore cl toujours.
Au lieu do l'espèce de ronronnement qui résulte de la parfaite régularité des vers, une harmonie plus cokiplexe,
Et pour cela, préfère l'Impair !
A la symétrie monotone des mètres parnassiens, se substitue la délicate fantaisie des vers de 9, de 11, de i3 syUabes, coupés au gré du poète, ici ou |là, de manière à varier sans cesse la cadence. Et puis.
Tu feras |bieo, en traio d'ënerg-ic, De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, clic ira jusqu'où ?
Et, s'il rime tout de même avec richesse, quant à lui, par manie de vieux Parnassien, il sent néanmoins la qualité vuig'aire de ce « bijou d'un sou » ; il est le précurseur d'un art plus raffiné qui, délaissant le gros effet facile de la belle rime, recherchera do plus exquises musiques dans l'assonance et l'allitération.
Les véritables promoteurs du vers libre en France furent Jules Laforgue et Gustave Kahn. C'est à peu près à la mémo époqne qu'ils adoptèrent l'un et l'autre cette forme nouvelle, et premièrement sans doute dans des œuvres d'essai qu'ils ne publièrent pas. En outre, l'intimité dans laquelle vécurent alors ces deux poètes rend assez difficile de démêler ce qui revient à l'un ou à l'autre des Innovations hardies dont ils eurent l'idée et qu'ils mirent, d'ailleurs, diversement en pratique. Quoi qu'il en soit, si ^les Complaintes et l'Imitation de Notre- Dame la Lune sont encore, et malgré bien des audaces,
écrites en vers réguliera, les Fleurs de bonne volonté de Laforgue soDt en vers libres absolument, et de môme les Palais Nomades do Gustave Kalin, — et c'est l'iionneurde ce poète-ci de n'avoir pas tâtonné dans de lentes hésitations et de s'être, dès son premier volume, manifesté comme ca pleine possession de sa métrique neuve. La différence qui sépare le vers libre de Laforgue et celui de Gustave Kahn est bien indiquée par ces lignes de Gustave Kahn lui-même (i) : « Dana un affranchissement du vers, je cherchais une musique plus complexe, et Laforgue s'inquiétait d'un mode de donner la sensation même, la vérité plus stricte, plus lacée, sans chevilles aucunes, avec le plus |d'acuité possible, et le plus d'accent personnel, comme parlé. » Gustave Kahn, comme dit aussi M. Albert Mockel (a), « innova une strophe ondoyante et libre, dont les vers, appuyés sur des syllabes toniques, créaient jusqu'en sa perfection la réforme attendue ». Plus essentiellement musicale et poétique, la métrique de Gustave Kahn était, en vérité, celle que réclamait cette conception nouvelle de la poésie qui tendait alors à se faire jour.
C'est ainsi que se libéra le vers français, entre i885 et 1887. I^ forme du vers libre, indéterminée en ellemôme, mais, par définition, souple, malléable, se prêtait à toutes les combinaisons possibles de rythme et d'harmonie ; elle devait s'adapter à toutes les exigences des tempéraments poétiques les plus divers et lorsque Vielé-Griffio, Moréas, Henri de Régnier, Vorhacren se rallièrent à ce mode nouveau d'expression, ils inventè-
(i) Etude BUT Le ven libre, en préface aux Premiers paumes. Paris, 1807.
{3) Albert Mockel, Propos de lUUralare. Paris, i8y4.
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rent, chacun pour soi, sinon le principe du vers libre, du moins leur vers libre à eux.
J'ai plutôt indiqué, jusqu'ici, ce que le vers libre n'est pas que ce qu'il est positivement. Mais toute négation implique par elle-mÉme une affirmation et les défauts de la métrique parnassienne contre lesquels se révoltaient les Symbolistes indiquent déjii ce que devait être la métrique qu'ils constituaient en opposition à celle-là.
D'ailleurs, ils n'entendaient pas renoncer auxressources de rythme et d'harmonie que contenait l'ancienoe versification. Ils réagissaient contre le caractère impérieux et surtout exclusif de ses préceptes. Ils niaient tes règles en tant que règles, mais ils les conservaient en tant que procédés facultatifs, utilisables pourl'expression poétique de leur pensée. Principalement, à ces procédés insuf(isaal« ils en ajoutaient d'autres ; ce qu'ils proscrivaient d'une manière absolue, c'était la régularité, leur principe étant celui de la liberté la plus complète.
Tandis que le vers classique, sans enjambements, est monotone, ils cherchent, dans la successioa de leur vers, la variété.
Tandis que le vers romantique, avec ses enjambements et SCS rejets, n'a qu'une très artificielle unité, leur vers est une phrase ou uu morceau de phrase dont le sens, même fragmentaire, correspond à quelque partie analytique delà pensée.
Tandis que le vers parnassien, isolément travaillé, vaut par lui-même et produit, à lui seul, son effet, ils se , préoccupent davautage de la période poétique. L'élément
poétique n'esl plus pour eux le vers, miiis la strophe, à condition que, par strophe, on entende un libre groupemeiit de vers, et non plus un agencement formel et régulier.
Ces trois formules indiquent le rapport de ce qu'ils niaient et de ce qu'ils affirmaient comme principes de la versiËcatioQ française.
Quant à l'harmonie même du vers ou de la période poi'lique, la versification traditionnelle l'obtenait parla rime et par le nombre des syllabes.
La poésie nouvelle a détruit toute la draconienne réglementation qui entravait le libre emploi de la rime ^obligation de la consonne d'appui, détermination du genre des rimes, alternance des rimes, etc.). Mais elle ne proscrit pas la rime. Elle en fait, au contraire,un usage presque continu. Seulement, au lieu de considérer la rime comme une difficulté nécessaire qu'il faut vaincre, comme une formalité rigoureuse qu'il faut, coûte que coille, remplir, elle ne s'en sert que comme d'un moyen, entre autres, de donner aux vers une agréable quaJilé musicale. C'est-à-dire qu'elle l'utilise ou la néglige suivant les cas, et tantôt l'accentue, et tantût la redouble, et tantôt l'atténue, l'adoucit, l'amollit. Elle lui substitue parfois la simple assonance. Elle cherche dans l'allitération des consonnes de .semblables cfFels. Elle fait de la rime un élément particulier dans la sonorité totale du vers. Elle se préoccupe tout autant des autres syllabes que de cette syllabe spéciale...
La poésie nouvelle a détruit la versification fondée sur le nombre régulier des syllabes du vers. Elle fait alterner des vers très courts et des vers très longs, de quinze, de "vingt, de trente syllabes, — il n'importe, — et la com-
binaison de ces mètres inégaux n'est pas régie par des préceptes fixes. C'est en cela qu'on aperçoit tout d'abord la liberté du vers, et c'est ici que les adversaires du vers libre posent leur objection la plus spécieuse. Par ,1c fait seul de ne plus vous baser sur le nombre des sjllabes, disent-ils, vous enlevez au vers ce qui le constitue en tant que vers, puisque c'est du nombre des sjllabes que résulte le rythme. —Vous leur faites alors observer qu'il y a pourtant ua rythme dans l'hexamètre latin, par exemple; or, dans l'hexamètre latin, le nombre des syllabes n'est pas fixe, puisque, aux quatre premiers pieds, on peut mettre indifféremment des dactyles (3 syllabes) ou des spondéea(2 syllabes). — Mais ils vous répondent, avec une apparence de raison, que le cas n'est pas le même en latin et en français. En latin, les voyelles se différencient nettement suivant leur qualité de long'ues ou de brèves; cette distinction n'existe pas en français. En latin, comme dans la plupart des langues, l'accent tonique, très sensible et d'emplacement varié dans les différents mots de la phrase, donne k la phrase, par lui seul, une cadence, un rythme; en français, l'accent tonique, invariablement placé sur la dernière syllabe du mot, sauf quand celle-ci est muette et alors ne compte pas, est, en outre, pou perceptible : le français est une langue tout unie et non chantante, par elle-même dénuée de rythme et de cadence. II convient donc d'ajouter à la phrase le rythme et la cadence que peut seul lui donner la répartition ré§;ulière de groupes égaux de syllabes... (i).
Lville, Felil traité de Poésie fronçai si
ItJTRODIfCTION
Cette arsumentalion bien connue pfeche par la base et les axiomes sur lesquels elle s'appuie sont fallacieux. Sans douto la distinction des longues et des brèves n'a pas, en français, le caractère do rig'oureuse précision qu'elle a, par exemple, en latin. On ne saurait Faire avec les mots français d'évidents dactyles ni de manifestes spondées. Et c'est en cela que se trompèrent les chimériques réformateurs, tels que Baïf, qui prétendirent constituer une prosodie française à l'imilation de la prosodie latine. Mais cela ne veut pas dire que, dans une phrase française, toutes les syllabes aient la même longueur. Si l'on y réfléchit un peu, cette affirmation apparaît tout d'abord comme absurde : une telle laug-ue serait insupportable, horrible ! Et puis il n'y a qu'à examiner une phrase française quelconque, un lambeau do phrase, pour s'apercevoir que celte affirmation est fausse. Oui, je viens dans son temple adorer l'Élernel...
Est-ce que la syllabe je et la syllabe viens, la syllabe son et fa syllabe temple, la syllabe viens et la syllabo temple ont la même valeur? Los unes ne sont-elles pa* plus longues que les autres? Il est vrai qu'on éprouve^ rait quelque embarras â les distinguer catégoriquement en longues et en brèves ; car, si l'on peut dire que je et son par rapport à viens et à temple sont des brèves, viens est à son tour une brève par rapport à temple : aussi, comme je l'indiquais, le français ne se préte-t-il pas h la fabrication de dactyles ou de spondées absolus. Mais les difl'érences de longueur, très nuancées, très variées que présentent les mois d'une phrase française pro-
nutres tangueSipar un cerli brèves; il est seulement l'as de sjllabes. ■
duisent des rjthmes très compleses et sollicitent donc une métrique trbs souple, qui précisément est celle du vers libre.
Et je raisonnerai de môme au sujet de l'accenl tonique. Il est vrai que l'accent tonique, dans les mots pris à part, est infiniment plus marqué d'abord et plus mobile ensuite en latin qu'en français. Seulement, si l'on considère la succession des s}'llabcs non plus dans les mots isolément, mais dans la phrase, ne remarque-l-on pas qu'il y a, sur plusieurs syllabes do cette phrase, des accents, qu'il y !i dans cette phrase des syllabes que la voix accentue et met en plciao valeur, tandis qu'elle escamote les autres? Et, snna aller chercher plus loin de plus compliqués exemples, dans cette simple proposition :
Je viens, suivant l'usKge' antique et solennel,,.
n'y a-t-il pas, sur la syllabe viens, un accent ? Il y a, sur d'autres syllabes do cette même proposition, d'autres ac. cents encore, moins caractérisés entre euK, Et, de mdme que la longueur est très diverse dans la qualité des syllabes, les accents de la phrase sont aussi ti^ inégaux. Ce fait, comme le précédent, s'accorde à merveille avec l'extrême souplesse et la variété de la métrique nouvelle. Etant donnée cette double inégalité des syllabes qui composent un vers, le nombre des sjllahes d'un vers n'a pas l'importance décisive que lui attribuait la métrique traditionnelle. Ou bien, si l'on veut, la versification fondée sur le nombre des syllabes est illusoire, — et les Parnassiens se trompaient en croyant juxtaposer des vers ég'aux parce qu'ils écrivaient, par exemple, un poème en alexandrins seulement.
Le rythme d'une phrase poétique ne résulte pas du
nombre des syllabes qui la composent, — et c'est bien heureux, en somme, car alors le rythme des vers réguliers qu'ont écrits les Classiques, les Romantiques et les Parnassiens, identique dans tous leurs aloxandi-ins, sérail d'uDe monotonie épouvantable. Lo rjthme de leurs alexandrins est monotone quand ils se sont confiés uniquement au nombre des syllabes pour le produire ; il est, au contraire, expressif et varié quand ils l'ont obtenu par d'autres procédés, qui sont étrang'ers au nombre des syllabes, qui peuvent seconciliei" aveclarég^ularité du nombru des syllabes, mais qui ne la nécessitent nullement. Le rythme d'une phrase poétique résulte d'une heureuse répartition des syllabes plus ou moins longues, des syllabes ^/us ou moins accentuées qui la composent.
C'est à ce principe que la métrique nouvelle se ratlatache, et c'est à cette heureuse répartition que s'appliquent les vers-libristes, sans que des receltes commodes et pratiques leur soient offertes pour y réussir. Ils la font à leur gré, suivant la nature même de la pensée qu'ils veulent exprimer, de l'otfetqu'ils veulent rendre... Seulement, comme dit Théodore de Banville (i), k pour se servir de ce vers compliqué et charmant, il faut du géaie et une oreille musicale, tandis qu'avec les règles fixes les écrivains les plus m.édiocres peuvent, en leur obéissant fidèlement, faire, béias ! des vers passables ».
J'espère avoir démontré que le vers libre n'est pas seulement la négation du vers régulier, mais qu'il dépend de principes positifs. Et c'est doncbien à tort que ses adversaires ac refusent à voir auti'e ciiosc dans les
(i) Pelil trailè de poésie fraiti^Ue, page loo.
hh
poèmes d'aujourd'hui quo de la prose asse?. soigniSe. Ils sp. di^olcDt et s'indig-ncnt pnrcequ'on les a privi-s d'u distinction bien commode qu'ils iH.iipnthabiUi('is il faire, | avec le pion do M. .lourdain, entre la prose et les vers. Si la métrique nouvelle t«od à faire disparaître celtQ Rbsolue si^paralioD entre deux modes opposi^s du lan- ^iige, — deux ot seulement deux, — elle sera bienfaisantc encore, car entre le plus haut Ijriame et laJ prose d'affaires on peut concevoir bien des espèces inter-fl inédiail-ea de stjle; — et qu'on nous débarrasse donc del ce formalisme ! Jlais il serait aussi injuste d'assimiler àfl la prose pure et simple de véritables vers libres que del confondre avec un alexandrin un groupe de douze sylla- T bes partagé par la moitié. Il suffirait, pour s'en con- A'aincre, de lire avec bonne foi quelque beau poème de KaJm.de Grîffin.de Verhaeren ou de Riignier.
Les poêles d'aujourd'hui ont donc eu le très g'rand ^érite de se trouver une forme poétique excellente. J'ai comparé la forme parnassienne à ces somptueux, amples et raides vêtements qui ne se modèlent pas sur le corps humain, mais le dissimulent. La forme poétique nouvelle qu'ont inventée les Symbolistes suit, au contraire, docilement tous les contours de la pensée et la dessine dans sa grûce mobile et sinueuse, La première avait ces plis emphatiques et d'une conventionnelle élégance que drapent sur leurs mannequins le Guidi exemple, et ses élèves. Et la seconde rappelle ces étoffes légères, molles et dociles à la variété des gestes, dont ■ vStent leurs personnages les peintres des saines el belles époques d'art.
ARTHUR niMBAUD
La destinée d'Arlhur Rimbaud fut harcelle d'aventures folles et d'excessifs malheurs. Son souvenir inquiète, par l'incerlaine apprÉhension que du génie se soit ti-ouvé là, tourmenti;, miî'Connu, g'aspillé. Quelques faits, des mots qu'on cite, des anecdotes, épars et puis g^roup(^s dans la tradition, réalisent autour de ce nom comme une lég'ende fantastique, de gloire tout ensemble et de scandale, de turpitude et de beauté.
Seize ans ; ses plus beaux vers sont écrits. Victor Hugo le consacre de ces mots : a Shakespeare enfant I » Dans les cercles littéraires, si l'on cite avec emphase les noms de Dante, de Racine, de Gœlhe, Vurlaine ajoute : « Arthur Rimbaud(i)l h Avec Verlaine ensuite, un singulier compagnonnage que des coups de revolver terminent, à Bruxelles. Cependant, d'autres traitent l'enfant sublime d' « insupportable voyou ». Puis, à vingt ans, il disparaît ; son œuvre littéraire est close. On ignore ce qu'il est devenu... 11 erre par le monde, visite Chypre, Java, la mer Rouge et le royaume de Méuélick, tratiquant, explorateur, qui sait? en tout cas, pourchassé par une étrange fatalité. On l'a vu débardeur dans les
(I) Pater
fi6 Lk paiatt.
ports d'Orient, mendiant ailleurs, vendeur d'anneaux brisés dans les rues de Paris. On le sacre initiateur de tout» la poésie moderne, — pour la pensée, ennuie de Nietzsche, — pour l'action, devancier de Marchand, — vatj'ubond principalement et te premier des « poètes maudits ».
Arthur Rimbaud naquit, en iS54,à Charlevi lie, étroite
petite cilé, et dans une famille de stricte bourgeoisie, rig:ide, entichée de principes, honorable d'ailleurs et considérée, mais au moment où le désordre s'y mettait. Le père du poète, capitaine d'infanterie, était d'humeur indépendante et s'accommodait mal de l'esprit impérieux de sa femme. Peu s'en fallut que sa conduite ne désor ganisàt la maison. Cependant, madtamc Rimbaud laissa te ca; lilaine à sa vie de garnison et, qiiiltnnt Strasbourg où résidait le 47" de ligne, revint à Chartevillc avec ses enfants et, délit>érément, reconstitua son vertueux fojer. Méthodique, sévère, très religieuse, et plus énergique que tendre, elle menait son petit monde conformément à SCS doctrines indiscutables. Elle semLIe avoir eu le caractère précisément qu'il fallait pour ne pas comprendre du tout son aventurier de fils, — diflicile à comprendre du reste, — et lui rendit insupportable son autorité d'abord, toute autorité bienlùl. Elle le mil au collège, rêva pour lui des succès scolaires. Il ne fui pas un bon élève ; il n'eut pas le respect de la culture universitaire. On a retrouvé, dans un de ses cahiers, te brouillon d'une narration où, la e matière » vite abandonnée, il s'épanche avec uns gaminerie frondeuse: n Que saîl^
hi
on si les Latins ont existé? C'est peut-être, leur latin, quelque langue forg^... Passons au grec. Cette sale langue, etc.., » Il ne garda de cette époque qu'une impression de dégoût. Quelques années plus tard, quand il l'évoquait, avec le souvenir de l'hostilité maternelle, il écrivait dans les Poêles de sept ans :
El la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allail, salisfaile et trèsfière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminencea,
L'dme de son enfant livrée aux répuEfnances...
On l'imagine aisément, espèce d'écolier doux et rétif à la fois, aux cheveux ébouriffés, l'esprit ailleurs, — Sâncur, semble-lril, presque somnolent au long des classes, attentif subitement k quelque mot qui, dans sou âme, éveille des rêveries ; tantôt exubérant, et tantdt dissimulant, sous \XD air de docilité qu'on dirait sournoise, d'obscursmépris, une essentielle inapLilude à s'asservir.
Les plus anciens pofcmes qu'on possède de loi datent de ses quinze ans, Verlaine regrettait qu'on cilt recueilli tout cela. Il y trouvait « trop de jeunesse décidément, d'inexpérience mal savoureuse, point assez d'heureuses naïvetés (i) ». Certes, dans les Êtrennes des Orphelins, par exemple, il y a, malgré la pureté simple du vers, de la sentimentalité puérile : on s'amuse môme de rencontrer, sous la signature du pror.hain « poète maudit », des ■ gentillesses comme celles-ci :
Et là, c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur... Ud uid que doil avoir glacé lu bhe amére...
Votre cceur l'a compris : ces enfants sont sans mère. Plus de mère au logis ; — et le père est bien loin I...
(il Prtraccies Poésies camplètes i'AUharRimhSiad. Paris. 1895.
Il y a du diabolisme enfantin et de non moins enfantin cynisme dans le Bal des pendus, dans Vénus Anadip-méne, dans Tartufe, avec de jolies trouvailles pourtant et de l'esprit. Et, dans le Forgeron, on sent l'influence un peu trop proche de tel poème de la Légende des siècles où sont vilipendiis des rois par des manants. Mais le vers est déjà d'une frappe excellente, l'expression franche, le .style vigoureux. Le forgeron fait ses remontrances à Louis XVI,
Et lebon roi, debout sur son ventre, élsit pSIe.
Il lui développe les vieilles revendications, avec une espècQ d 'cm plia tique ironie :
Or, n'est-ce pas joyeu.x de voir, au mois de juin, Dans les granges eiilrer des voilures de foin Énormes ; de senliv l'ofieur de ce qui pousse Dus vergera quand il pleut un peu, de l'herbe rouase ; De voir des bics, des blés, des épis pleins de grain, De penser que eela prépare bien du pain...
Un assez long poème, qui s'intitule Soleil et Chaïf, est émaillé, sans doute, de souvenirs classiques et la mythologie qu'on y trouve y vient des auteurs grecs et latins tout récemment expliqués au collège... Oui, nous pouvons dire cela de confiance, parce que les dates nous y invitent : le poète avait quinze ans. Mais elle n'est pas là morte et froide, celte mythologie, à l'état de vain ornement traditionnel. Cybèlo, Aphrodite, Cypris, les déesses d'amour et de fécondation, animées par l'intime signification du grand symbole panthéîstique, y rayonnent divinement. Et le poème se déroule comme un hymne sonore, comme une grandiose invocation aux forces Intentes de l'universelle vie :
Le petit coilégicn, qui péniblement ânonnait les textes scolaires, avait compris pourtant ! Et, dans cette résiirrectioD de l'ancienne Iég;ende, que de tableaux il peint, d'une grâce délicate et forte, d'une précision sûre et d'une pureté parfaite ! Le vocabulaire est, k la fois, riche et très sobre, d'une justesse et d'une simplicité remarquables. L'image a de l'éclat sans être criarde, de l'élégance sans être précieuse. Ces qualités de charme et de modération deviendront rares chez Rimbaud, bientôt emporté par une fougue désordonnée- Il faut les noter ici. De quelques vers qu'il est facile de citer il appert que le poète de Soleil et Chair pouvait devenir un Parnassien accompli, s'il n'eût été tourmenté par le désir de l'extraordinaire, par la volonté consciente et passionnée J'exprimer autre chose, des sensations il une langue nouvelle,
... Sur son char d'or, bordé de noirs raisins, Lysios, promeaè dans les champs phrygiens Par les tigres lascifs et les panthères rousses Le loQg' dett fleuves bleus rougit les sombres
Le corps nu d'Europe, qui jette son bras blanc Au cou nerveux du dieu frissonnant dans la vagnje... Entre te laurier rose et le lotus jaseur, Glisse amoureusement le fçrand Cygne rêveur.
Embrassant la Léda des blancheurs de son aile...
Mais d'un tranquille Parnassien il n'avait pas, décidément, l'ùme studieuse et méticuleuse ; ces délicats travailleurs lui apparaissaient un peu comme ces « Assis s dont il fit la charge, et comme, en quelque sorte, les
ronds-Je-cilir de la poésie. Déjà s'éveillent en lui des passions et des instincts destructeurs de toute impassibilité, des révoltes, des velléités d'anarchisme ioteUectuel et moral. Il s'éprend de politique batailleuse, de lutte sociale, et si, dans le Forgeron, par exemple, on a pu ne voir qu'une habile varialion sur un thème poétique connu, dans les Mages de Césars, daus le Mal, on sent une sincérité plus franche. Sa fureur d'indépendance se maniTesle comme elle peut, mais abondamment, non sans enfantillage parfois. Dans ses écrits, — et dans la vie aussi, — nousie voyons affecter dès lors une désinvolture débraillée, un peu trop à la Murger. A la n Musique >', sur la décente place de la Gare, à Charleville, il joue à l'étudiant fêtard; il est heureux de nous l'apprendre, en vers, et s'il nous affirme, avec preuves à l'appui, qu' « on n'est pas st-rieus quand on a dix-sept ans », c'est qu'il n'en a pas seize tout à fait, et cela veut dire simplement que sa jeunesse commence à lui faire du bruit. Je ne suis pas silr, comme l'est son pieux biographe, que le sonnet du Mal « prouve la lecture de Proudhon », et que de très précises doctrines sociales se soient déjà formulées dans l'esprit de Rimbaud; mais toutes sortes de choses s'agitent en lui, des désirs autant quo des pensées, des sensualit/!s autant que des rêves, qui vont le jeter en dehors de la vie régulière et le lancer dans la fiévreuse aventure de sa vie, en quôle de jouissances multiples et de satisfactions sans fin pour d'insatiables appétits. Le voilà désormais curieux surtout de ses « sensations », inquiet de les goiUer pleinement, do les multiplier et de leur faire rendre toutes qu'elles contiennent de volupté possible et de possible exaltation :
Par lea soirs bleua d'été, j'irai dans \i Picolé par les bléa, fouler l'herhe mei Rêveur, j'en senlirai la fraîcheur à n Je laisserai le vent baigner ma lèle m
Je ne parlera
penserai
rien.
Mais l'amour
□ Snime n
onte
-, Ha
os rame.
Et j'irai loin.
bien loin.
comn
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bohcinien,
Par la Nature
heure us
comra
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c une femme
La Guerre avait jet^, dans toute cette région des Ardennes, ledésarroi. L'angoisse qui tourmentait les populations de l'Est, envahies, ensanglantées, acheva d'alarmer Rimbaud, On ne voit pas, à vrai dire, que ce soit le patriotisme qui l'enflamme, mais plutôt une espèce d'ardent malaise aventureux.
Le 3 septembre, jour de Sedan, il se sauve de Charleville. Il lui faut la vie libre, farouche, la course à la chance. 11 vend, à petit profit, ses prix du collège, prend à la gare un billet pour la plu.s proche station, monte dans le train et s'y cache jusqu'à Paris. L'ennui, c'est, à l'arrivàe, de passer devant les contrôleurs. Pas de billet; on l'arrête. Il refuse de donner son nom ; il a l'accent do l'E^t : on le soupçonne d'espionnage. On le transport*; au Dépôt, et puis à Mazas. 11 y est enfermé quinze jours, — fâcheux succès d'un essai de libération I — jusqu'à co que son professeur de rhétorique le réclame, se porte garant de son innocence et indemnise la Compagnie fraudée. Rimbaud, sous escorte de police, est reconduit à la gare du Nord et, par les soins du professeur, renvoyé dans sa famille.
Il resta bien k Charleville quelques jours. Mais la
iiinaie errante le ti?aait. Il s'enfuit encore. Cette fois, il partait à pied, ayant constate que le chemin de fer est un mauvais moyen de transport pour les hommes libres dénuÉs d'arg'ont. Où s'en va-t-il? N'importeoù. Ailleurs. Il a pourtant un vague plan de campagne. Il espère trouver une situation dans un journal de Charleroi. La route est long-uc, la snison mauvaise, mai.sil se plaît aux ciels changeants, aux parfums de la terre, aux émotions, aux jouissances de la vie bohiî-mienne. Sentiers gras, fourré.s épais, vallons, trous de verdure, rivières « accrochant aux herbes des haillons d'argent ». Il chemine, il rôde, it se laaae et goûte avec gourmandise la bonne . odeur des auberg'es au coin des routes, beurre et jambon, et le repos. El c'est, un jour, un soldat mort qu'il aperçoit, avec un trou rouge au côté, dans les glaïeuls, R le dormeur du val w... A Charleroi, le directeur du journal l'appelle k jilne homme a, et l'àconduit. 11 erre dans la ville, dînant des fumets de rùtis qu'exhalent les soupiraux des cuisines. Il traînaille dans la campagne :
. .. Mon aubert^'e était ;\ la GraDde-Ourac.
Men éloilea, au ciel, avaient un doux froufrou.
Et je lea écoulais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
Do rosée à mon frouf, comme un bain de vigueur...
Il s'amuse à devenir un gueux. Il n'y réussit que trop : il est bientôt, à force de n'avoir pas de domicile, arrfllé pour vagabondage et reconduit à sa famille par la gendarmerie.
II sif'journa presque tout l'hiver (1870-7!) à Charlo-
ville. On le voyait souvent, à la Bibliothèque Municipale, Taisant des heures de lecture, rÉvassant, caricaturant les uns et les autres, Écrivant ses plus tristes vers, Accroapissemenls, les Pauvres à l'église, les Premières Communions, où s'exaspèrent la haine, le dégoût et la « répugnance ». Étranges poèmes, de trop de bizarrerie, de | cynisme excessif. Il y a quelque chose de désagréable- , ment systématique dans cette manière sordide de peindre et d'accumuler, aveclesvilaines couleurs, les odeurs infâmes et toutes turpitudes, jusqu'à la nausée. Peu s'en faut que cela ne tourne à du lyrisme d'un genre spécial et qu'on n'y croie sentir une sorte de romantisme immodéré, du procédé, delà «littérature », Et cependant, non ! Le genre étant admis et le sujet, tel quel, accepté, on doit reconnaître la sûreté de touche et l'habileté qui se 1 révèlent dans ces petits tableaux réalistes, et la sobriété même de l'exécution. L'abominable cellule qu'il voulait peindre dans l'un de ces poèmes, — et nous perdrions ' notre temps à lui reprocher de l'avoir voulu peindre, — commo il en évoque, en quelque vers, toute l'horreur 1
L'écceuraDie chaleur gorge la chambre étroilc.
C'est de l'art flamand, plus vulgaire, plus grossier, mais également juste et véridique. Plutôt encore, c'est \
l'expression très exacte de sensations complexes, intenses, toutes chaudes, si vivement rendues qu'elles semblent là frémissantes encore et non figées dans le déguisement de la phrase.
En même temps, Rimbaud écrivait ce petit poème des Effarés, « un peu farouche, disait Verlaine, etsi tendre, gentiment caricatural, et si cordial et si bon... « Et,
l POËSrs «ODTÏLtK
même dans ce poème impie des Premières Commorlm nions, dont seffai-oucbail le Verlaine de Sagesse, écla-*^ leot parfais, au milieu de laideurs, des vers de beaut^ J comme des jeux de lumière sur de l'ordure...
Adnaaïl,.. Dana les lermiDaisons laliaos.
Des cieux moirés de vert baigneat les frools verineilH,
El, tathéa du sang pur des célestes poilrines.
De grands linges neigeux lombeot sur les soleils...
Mais ce n'est qu'un éclair sa fureur de sacrilÊe
7, el le poète est vite repris p e demande si le blasphème un va pas aboutir fi de facile et médiocre anticléric On peut 1^ ju^er comme on voudra ; surtout il peut d^. plainî. Mais ou ne saurait le trouver seulement verbaJ et % dcclamaUiire. De la haine s'y révèle, haine vraie d'es- A clave qui se débarrasse d'un joug' dont il a longuement ', souffert. Toute sa rancune, amassée contre l'oppression ' familiale, jaillit alors avec exubérance et, condamnable- i peut-être mais ardente, sa révolte se tourne contre i « Christ, éternel voleur des énergies ». Ce qui se rnani-* feste définitivement dans ces vers, avec une sorte de fu-. reur, c'est la volonté de secouer toute entrave, l'instinct de jouir de la vie comme un être do désirs lâché dans le j monde, — ot, d'un mot, contre toute servitude et toute i loi, la rébellion.
A la nouvelle de la levée du Siège, dans les premiers i mois de 187 1 , n'y tenant plus, il vend sa montre pour sa \ faire un peu d'argent et gagne Paris. Bientôt, s( sources et mourant de faim, il lui faut refaïi'e, à pied, la' j route de Charleville, traverser la province envahie, lès | forêts d'Ardenne banlées de chevauchées saxonnes, et s4|| heurter une fois encore au sévère accueil maternel.
Et puis, quand il eut veut de la Commune, plus follement que jamais hallucioa son àme de réfractairo l'image évoquée de ce Paris en g'uerre civile. Pour la troisième fois, il en prit le chemin. A peine arrivé, il se présente aus insurgés, gamin de dix-sept ans, pariant fort, à grands gestes, et misératlcà souhait. On l'enrôle dans le.s H tirailleurs de la Révolution », Il fait le coup de feu et, à l'arrivée des Vcrsaillais, s'échappe heureusement...
Et le voilà de nouveau h Charleville. C'est alors qu'il composa sou plus hcau poème, ce Bateau ivre, dont voici quelques strophes :
Comme je descendais des fleures impassibles.
Je oe me sentis plus guidi; par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaieul pris pour cibles.
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs-,
J'éiais insoucieux de tous les équipages, Porteurs de blés flamands ou de cotOQS anglais. Quand :
Les fleu
La tempête a béni mes éveils Plus léger qu'un bouchon, j'ai dansé sur les flol Qu'on appelle rouleurs éteroels de viclimes, Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots...
El, dès lors, je me si
De la mer, infusé d'à:
Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
Et ravie, un nojë pensif parfois descend. . .
Je sais les eieux crevant en éclaira, et les trombes, El les ressacs, et les courants; je sais le soir. L'aube exallée ainsi qu'un peuple de colombes. Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir..
J'ai rêvé la nuit verte aux neigea éblouies, BaÏBers maniant aux yeux des mers avec lenteur;
La circulation des sèves inouïes, El l'éveil jatute et bleu des phaspboT
3 cbaoteurs...
J'ai heurté, savez-vDus'? d'incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panlhères, aux peaux D'hommes des arcs-eo-ciel tendus comme des brides, Sous l'horizon des mors, à de glauques troupeaux...
Or, moi, bateau perdu bous les cheveux des anses, Jelè par l'ouragan dans l'clber sans oiseau, Moi, dont les Moniiors et les voiliers des Hanses N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau, . . ,
Moi qui tremblais, sentant geindre Si cinquante lieues Le rui des iJéhémols et des Maclslroms ëpais, Filear éternel des immobilités bleues.
Je regrette l'Europe aux anciens parapets...
Mais, vrai, j'ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer.
L'acre amour m'a gondé de lurpeurs enivrantes. Ohl que ma quille éclate! Ob! que j'aille à la mer I
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache, Noire et froide, où, vers le crépuscule embaumé. Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme uu papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, 6 lames. Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des poolons !
Ces vers et quelques autres, Rimbaud les mit, uu jour, J en paquet à l'adresse de Paul Verlaine. Et celui-ci s'eathousiasme, crie au m.ïracle et hâtivement répand au 1 poète qu'il l'attend : il le recevra, l'hébergera chez luïj l'installera dans la g;loire qu'il mérite. Et, dès son am-T vie, cncfl'ot, il semble qu'une admiration étonnées accueilli Rimbaud : poète de génie, promoteur de 1r~
poéâo françuise, înveuteuï d'éblouissaDto nouvcaulù 1 il esl salué comme un de res révolutioiinaires mystérieux dont l'œuvre éclaire lavenir.
Qu'y avait-il doue Je sî neuf dans ce poème du Bateau lore, el quelle prodigieuse invention révélailil? Aucune, si je no me tromjie, an point de vue de la prosodie. Il est écrit pn strophes de quatre vers, de rimes allernéea confoniiément aux règles tradilionuel- Ics; la rime d'un sing'ulîer, lenteur, avec un pluriel, chanteurs, y doit Ctrc considérée comme une insignifian te négligence plutôt que comme une liberté volontaire et théorique. Verlaine diti propos de Rimbaud ; « Son vers, solidement campé, use rarement d'artifices. Peu de césures libertines, moins encore de rejets... Rimes très honorables (i). w Et si Georges Rodenbach put l'appeler plus tard « inventeur dn vers libre (a) », ce jugement ne s'applique pas au Rimbaud du Baleaa tare. Quant à présent, c'est TinslTument (wtrnassien qu'il emploie.
Mais il en tire une étrange musique et telle que, depuis longtemps, on n'en avait euleudu d'aussi troublante...
Si l'on vent se rendre compte de la surprise charmée que provoqua cette poésie, il faut se rappeler eu qui so raîsail alors. Certes, les poètes ue manquaient pas. LecoDte de Lisie travaillait patiemment à sa hautaine trilogie éruditc et reconstituait le décor fastueux des civilisations, lointaines dans le temps ou l'espace. Coppée avait déjà donné le Reliquaire, les Intimités, les Humbles. Sullj-Prudhomme, après les Stances et
Poèmes, les Épreuves et les Soliludes. achevait les Vaines Tendresses. VcrlaiDo, avec les Poèmes saturniens et les Fêtes galantes, n'était pas encore en possession de sa véritable originalité. Ces poètes avaient entre eux ceci Me commun que, descriptifs, narratifs on bien psjcholog-ues, ils procédaient directement du positivisme d'alors, dénombrEint, inventoriant, curieux du détail authentique et soucieux de la réalité, préoccupés de peindre plutôt que d'évoquer et de faire comprendre plutôt que de sugg'érer.
Toute différente apparut, dès l'abora, la poésie de Rimbaud. Point analyste, cetle-lù. Et comment l'eûtelle été? Les sentimeuts dont elle s'inspirait n'étaient, pas ces états de l'esprit, clairs et distincts, qui se prêtent à l'investigation de la conscience, mais plutôt elle prétendait exprimer ce fond obscur du cœur, noyé d'incertitude, dans lequel fourmillent de vagues velléités, dos désirs sans but, des reg;rcts sans raison et tout le douloureux instinct. Cette confusion, qui ne se décrit pas, échappe à la plus délicate analyse. Et tout au plus peuton tâcher do l'évoquer comme l'avait fait parfois Baudelaire, — et c'est à Baudelaire, en cft'ct, au Baudelaire du Voyage ou du Parfum exotique, que s'apparente Himbaud, Mais le parti pris est plus net chez ce dernier de ne pas exprimer les choses directement et par fa seule signification des mots, et de les suggérer plutôt par des concordances de pensée, par des images ou des sonorités auxquelles se lient mystérieusement des sensations lointaines et sommeillantes, soudain secouées
et qui
Ce n'est pas une allégorie que le Bateau ivre. On aurait tort, pour le commenter, d'en vouloir traduire les
détails en langag^e simple et de l'interpréter à la manière d'uD difficile rébus. Il ne faut pas dire : « Le bateau en dérive, c'est l'âme éperdue, el les haleurs sont les g-uides qui lui firent défaut » — el continuer ainsi l'explication, mot à mot. EsUce un symbole, alors? Oui, si l'on veut. Plutôt encore, suivant l'heureuse expression doMallarmé, une n allusion ». Une allusion aux noslalg'ies de l'àme humaine, à ses vertiges, à ses obscures aspirations. Une allusion à son secret malaise, à ce qu'il y a d'essentiel et de plus absolu dans son intime souffrance, lassée d'effort, en quÉte du mieux. Une allusion telle qu'en la voulant trop définir on lui ferait perdre sa mystérieuse puissance desug'g'estion, mais telle aussi qu'en s'abandonnantà son charme on en éprouve obscurément le sortilège.
Rimbaud s'installa donc, d'abord, chez Verlaine. Seulement, pour des raisons diverses, il déplut à la femme et à la belle-mère de son hôte, dut émlg^rer, demeura quelque temps chez Banville, et puis à l'hôtel, ici ou là, jusqu'àce que Verlaine, un jour, le mît dans ses meubles, rue Campagne-Première.
Verlaine, dans les Poètes maudits, le représente ainsi : n L'homme était grand, bien bâti, presque athlétique, au visage parfaitement ovale d'ange en exil, avec des cheveux châtain clair, mal en ordre et des jeux d'un bleu pâle inquiétant. » Et Mallarmé, reproduisant ces lignes dans ses Divagations, ajoute : o Avec je ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de tille du peuple, j'ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de
vastes maiDS, jiar ta iraDâilion du froid au chaud i fixées d'engelures. Lesquelles eusseat indiqué des inéliers plus terribles, appartcDaut à ud garçon. J'appris qu'elles avaient aulogrupliié de beaux vers, non publiés : la bouche, au pli boudeur et narquois, n'en récita aucun. » Et te! le voyons-nous dans ce tableau de Fantin-Lalour, où, fumant et buvant avec d'autres, dont VerlaijiCi il— rËvasse au coin d'une table, le menton sur la paui ouverte,
Sa vie d'alors nous est mal connue, trop connue p être, par des récits contradictoires et confus. H se i bohème farouche, un peu puérilement, s'ivrognant ti bataillant, menant ^rand bruit, dans une étran^ a raderîe de toutes heures avec Verlaine. Quand celuM après la Commune, qu'il avait servie, dut s'enfuir p pltamment, Rimbaud l'accompag'Da. Ce furent alors a allées et venues sans suite, on Belgique, en Anglcta en Belgique encore, de ville en ville, des proraeni dont Verlaine a noté le souvenir dans le petit poj intitulé ; Lœli et errabundi {i).
De cotte époque date le sonnet des Voyelles, très lèbre, — et dont la bizarrerie était bien de aatfl avouoos-lc, à effaroucher le public. Le voici :
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, Je dirai, quelque jour, voa uaîssanceB lalenles. A, Doir corset velu des mouches éclalanles Qui bombilleul autour des puanteurs cruelles, Golfe d'ombre; K, candeur des vapeurs et des teales, Lauce des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombellt I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses p6nitentes ;
(i) ParaUéiemenl. Paris, i88g,
l), cyclea, vibrcments divins des mers virides. Paix des pâlis semés d'.iDimaux, paix des rides Que l'alchimie imprime aux grands fronts sludieux ; 0, suprême Clairon plein de strideurs étranges. Silences traversés des Mondes et des Ann-es, — O, l'Oméga, rayon violet do Ses Yeuxl
Cet cxtravag'ant i< amusement sur l'alphabeta, comme rappelle Anatole France (i), ne fut pas seulement funeste à son auteur, mais il jeta le discrédit sur toute l'école des jeunes poètes qui vinrent ensuite : ils avaient inventé « la couleur des voyelles », ils furent perdus de réputation !
Il est certain que plusieurs d'entre eux tirèrent de ces quatorze vers, — comme dit Verlaine à propos de René Ghil, — « de très cocasses théories ». Celui-ci ne s'avisat-il pas, en effet, d'assimiler le son h à la couleur des « ors » , le son i à la couleur des « azurs » ; d'identifier la sonorité des i< ors » à celle des « trompettes, clarinettes, fifres et petites Hûtes u, celle des « azurs » aux « contre-basse, basse, alto-viole, violon », — et de constituer une prosodie, orchestrée et colorée à la fois, qui, dans l'application, donne des vers extrâniement inintelligibles?
Il y a des disciples dangereux. Mais, pour se convaincre que ces «cocasses théories n n'étaient pas dans l'esprit de Rimbaud, il suffit, je crois, de constater qu'on ne les voit nullement mises en pratique dans Jo sonnet ni6me des Voyelles : dans le tercet de l'U, par exemple, on ne trouve qu'une seule sjUabe en U, tout à la fin, et par hasard. Verlaine avait raison de déclarer ce sonnet k un
(i) Univers illaslrë, aS novembre i8qt.
peu fumiste », et Gustave Kahn de le traiter d' < sant paradoxe détaillaut une des concordauces passiblH desdioses ». Et lui-mf me, Rimbaud, n'en piaisante-tH pas, quand i! écrit, un peu plus tard : « Histoire d'us^ de mes folies... .l'inventai la couleur des vojoll« ! J noir, E blanc, etc. . . Je me flattai d'invenifir n poétique accessible, un jour ou l'autre, k tous tes sen^ Je réservais la traduction! »
Qu'importe, après cela, que des savants aient obse des phénomènes d' h audition colorée » et que de jeun hommes se soient servi de ce préte.tte pour lég'itîmer d folles esthétiques? Le sonnet des Voyelles n'était, poiîj Rimltaud, qu'une fantaisie, brillante d'ailleurs, ent)^ mille autres. Tout au plus pourrail-on dire qu'en insiii^ tant sur la valeur expressive du son même des mots, t non seulement de la mesure, il favorisait les teodaaœ nouvelles delà poésie, de jour en jour plus musicale.
Rimbaud composa ensuite quelques petits poëiD sing^uliers, « exprès trop simples, » dit Verlaine, i pensée s'apergoit à peine dans l'incertitude des mots,! rj'lhme vague, à peine assonances, h prodiges de ténid dit encore Verlaine, de flou vrai, de charme pre inappréciable à forced'être grêle et fluet ii. Allait-il dcij en désorganisant la métrique parnassienne, créer libre? Oui et non. Ces poèmes trahissent plutôt la r contre la prosodie régulière et le vceu de s'en débari ser qu'ils ne laissent apercevoir l'invention décisive d'I forme nouvcllo. En dépit des assonances, des c^m faussées et desrejetsparadoxaux, l'effet qu'ils produiJ encore résulte précisément de la rupture amusants, !■ nieuse, de la mesure habituelle. On les sent m déliciei; ment faux exprès ». C'est à la prose qu'aboutissait RiSI
baud, à lii prose des Illuminations, prose très particulière, il est vrai, et daos laquelle Anatole France recoonaît « le nombre, le rythmo et le charme inj'stjirieux des plus beaux vers ».
Les Illaminalions datent de 1872-73. Le manuscrit en fut rctrouvÉ en 1886 et publié cette année-là (1).
C'est un livre déconcertant, afFolant, un recueil bizarre de pag'es sans suite, de notes décousues.
Un voudrait d'abord savoir e.vaclement le sens du litre. « Lo mot Illuminations , explique Verlaine, est anglais et veut dire gravures coloriées, — coloared plates : c'est môme le sous-titre que Rimbaud avait donné à son manuscrit. » Il faut aussi, je croîs, conserver à ce mot quelque sig'nification plus merveilleuse, car ce n'est pas seulement un livre d'images qui nous est ici présenté, mais plutôt on y trouve des visions, d'extraordinaires apparitions de paysages illuminés d'éclairs, et qui sortent de la nuit et qui soudainement s'y replong-ent après nous avoir un instant éblouis. Des espèces d'hallucinations, si l'oQ veut.
« D'un gradin d'or, — parmi les cordons do soie, les gazes grisi;s, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, — je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures... »
Il serait difficile, souvent, de déterminer le sens exact de ces petits morceaux, et Verlaine avouait n'en pas très
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bien (listing'iier Kl'idL-e principale tJ. Non sans doute q n'y ail on eus que pure fantaamaa^orie et jeu vcrbalfl sont obscurs, faute de comniontaîre. Ce sont des des tïons faites au moyen de jiiL-taphores et d'ii que traduisent réellement ces nit^lapliores ou i n'estpas toujours très évident, Rimbaud négligea de ri en avertir, comme il négligeait peutrétre lui-mëmal s'en souvenir ou de s'en apercevoir, soucieux de sa ï gnifique vision plus que de la médiocre réalité quj avaitélé roccasion fortuit»?.
Quelquefois, l'inspiration est plus simple et le poè moins ésolérlque, prend une beauté singulière.
(1 J'ai embrassé l'aube d'été. — Rien ne bouj encore au front des palais. L'eau était morte. Les c d'ombre ne quittaient pas la route du bois. J'aj' réveillant les haleines vives et tiédes; et les pier regardèrent, et les ailes se Wérentsans bruit, — ^a mière entreprise fut, dans le sentier déjà empli de f et blâmes éclats, une fleur qui me dit son nom. au wasserfall qui s'écbevela à travers les sapins : cime argentée je reconnus la déesse. — Alors, un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les b la plaine, où je l'ai dénoncée au coq, A la grand'* elle fuyait [parmi les clochers et les dômes; et, coil comme un mendiant sur les quais de marbre sais. — En haut de la rout«, prés d'un bois de laui je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai seuû peu son immense corps. L'aube et l'eafaQl tombâre bas du bois. — Au réveil, il était midi, w
Quelquefois aussi, ce ne sont, semble-t-il, que defl tes chansons, falotes et doucement bégayantes, c plus tard, en écrira Verlaine :
« C'est le repos éclairé, ni fièvre, ni lan^iipur, sur io lit ousur le pré. — C'est l'amîni ardent ni faible. L'ami. — C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée. — L'air et le monde point cherchés. La vie. — Était-ce donc ceci? — Et le rêve fraîchit... »
Cependant, une profonde transformation se produisait dans l'esprit de Rimbaud. Une sorte de dégoût le prenait de son existence mauvaise et, comme s'il ne trouvait, en finde compte, au fond du vased'ivresseque l'écœurement, un immense désir le tourmentait de liquider ce passé, de fuir et, coûte que coûte, d'entamer de la vie nouvelle.
Il semble qu'il ait eu alors des querelles avec son compagnon de vagabondag-e. Et celui-ci, de son côté, débile et ombrageux, se vit relancer par sa famille, sa mère, sa belle-mère, sa femme. Nous neiconnaissons pas le menu détail de l'histoire. A quoi bon, d'ailleurs? Toujours estil qu'à Bruxelles, un jour, Verlaine tira sur Rimbaud doux coups de revolver. Il fut arrêté, emprisonné pour deux ans, tandis que Rimbaud, blessé au bras, était conduit à l'hôpital Saint-Jean...
L'intention de rompre était assez ancienne déjà dans l'esprit de Rimbaud. 11 nous reste de cette période critique de sa vie un extraordinaire document, cette Saison en enfer (i), dont quelques parafjfraphes sont datés de l'hôpital et dont les premiers doivent fltre un peu antérieurs au mélodrame de Bruxelles.
(i) La Saigon en fn/r-c, à Brusellrs. chci Pool et 0'. 1873. Réimprimé eijsuile chez Vanïer oïcc les Jlluminatioas (i8gî( elStoMerciire de fronce, dans les Œuvres deJ.-A.itimbaud (1898J.
eu
Sous une forme k demi allégorique, mais très trl^j si l'on cQiinatt les iiv)5neinents, c'est une ospèce biographie spirilucUe, «no coofession, ou plutât q mt^italion, un examen deconscienco passionné. I.a S cèrité de l'acceol, la puissunce de l'expressiOB el B intensité fiévreuse Font de ces quelques pages œuvres les plus émouvantes qu'on ait écrites.
Le poÈte revient sur son passé. Mauvaises visions ;
u Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un Fea où s'ouvraient tous les cœurs, où tous Icsvins coulaïe
— Un soir, j'ai mis la Beauté sur mes genoux. l'ai troavée amf-re. — Et je raijnjuriéc. — Je me suf armé contre la justice. — Je me suis enfui. sorcière ô misère, û haine, c'est à vous que mon trésor a été confia
— Je parvins à taire s'évanouir dans mon esprit tout^ l'espérance humaine. Sur toute joie, pour rétraiiglep,j'sj fait le bond sourd do la bote ft-roce... Le malheur a è mon dieu. Je mu suis allongé dans la boue. Je me suj séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours k 1 folie... »
ninterrog'e son sang'. Il écoule, dans le battement de 8< artères, la voix impure des ascendants, Gaulois, païei coureurs de sabbats. 11 évoque les guâts malsains de d enfance, peintures absurdes, littératures étranges, f toutes ses folies, et ses hallucinations maladives, donfl entretenait en lui-mûmc, comme par une ivresse de 8*i0 to.\iquermieux, la frénésie... «Je voyais très franchera une mosquée à la place d'une usine..., des calèches a les roiitesdu ciel.,. Puis, j'expliquai mes sophismes n giques avec l'hallucination des mots I Je finis par t ver sacré le désordre de mon esprit... »
Mais de tout cela l'horreur l'a frappé. A présent,*
«STttwt nniBAUb B7
ve plus que de Fuir !.,, n Que les villes s'allumunl
daos le soir. Ma journée est faile; jo quitlo l'Europe.
L'air marin brûlera mes pnumons ; lus climats perdus
mo lanaeroDl... Je reviendrai avec des membrca de fer,
L b Jieau sainLre, l'cuil furieux : sur mon masque, on nie
I jugera d'une race forle... »
Espèro-t-il se régéoérer et s'ennoblir par l'action ? Hélas ! quelle sublime cause défendre? à quelle superbe idée se dévouer ? « Ah I je suis tellement délaissé que j'offre à n'importe quelle divine imag'e des élans vers la perfection I » Des hallucinations encore et des délires bouleversent sa pauvre àmc, en lièvre do sanctification. En tout cas, fuir el renouveler sa vie I...
U so guérissait à peine de sa blessure qu'il fut expulsé I de Belg'jque. Il rejoignît sa famille, installée dans une ferme aupr&s d'Atlig'ny.
A Bruxelles, il avait fait imprimer la Saison en enfer. Maintenant, sauf quelques exemplaires, il en détruit toute l'édition, comme pour que disparaisse une bonne ' fois tout vestig'e de ce passé, « La dernière innocence I vt la dernière timidité. C'est dit. Ne pas porter au monde nés dégoûts et mes trahisons, a
Affranchi désormais, il ne s'ag^it plus pour lui que de
trouver les moyens de partir. Une nouvelle période de sa
pauvre vie commence, plus hasardeuse encore que la
I première, plus empêchée de difBcultés, plus attristée
I dlncurablc nostalgie.
Apl*a nne courte apparition à Paris et un séjour îi I Londre.s, où il donne des leçons de français, le voilii
mbarrcuj
bientôt à Stutlgard, qu'il qiiitlo avecriiitirntion do se n tredans les affaires à Naxos.Iltraverso le Gothordàpîei descend l'Italie : h Livourne, frappé d'insolation, , rapatfié par le consulat et gafjtne Marseille. Comm V<^'CUt-îl ? Il travailla dans le port, ainsi qu'ailloun s'était loué pour la moisson ; — et puis, ne disaîtrU | déjà dans la Saison : « Qui a fait roalan^c perHde J lement qu'elle ait gruîdé et sauvegardé jusqu'ici c resse? Sans me servir pour rien même de mon corps plus oisif que le crapaud, j'ai vécu partout, n Trop n rable tout de même, un jour il s'eng'ag'e i carliste, touche sa prime, et, sans plus s de scriipules, se sauve, et, riche pour l'iDstatit, Paris, On le vit ensuite à Vienne. Une rixe avec li le fit expulser d'Autriche. Ensuite, il fut expulsé d magne... 11 s'engage dans les troupes néerlaudaîses, i voilà en Malaîsie. à Java, à Sumatra. Bientôt îl dése| se cache dans les forêts dang-creuses et, à Batavia, ; barque comme in ter prèle-manœuvre sur un navire 1 ^lais en partancjï pour Dieppe. Comme c de S ai Ole-Hélène, l'envie le prend de visiter l'ile fai et, le capitaine refusant de faire escale, tl } nage. Un mai'in le repêcha. En Hollande, il fit t le raccolage pour l'armée. Puis il s'onrOta dans un C t-rrant, avec lequel il parcourut les villes du nord, bourç, Copenhague, Stockholm. 11 s'ennuya, cirque. Le consulat dut encore le rapatrier.
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A Paris, depuis 'cette époque, on ne sut rien de Ittj
ics amis rassemblaient ses manuscrits, de leur n
et les publiaient, cumme des œuvres posthumes... (i). Dans la pi-éfaco qu'il donnait au\ Illuminalions, en 1886, Verlaine écrivait : « On la dit mort plusieurs fois. Nous ignorons ce détail, mais en borionsbiLU triste. Qu'il le saeLe au cas où il n'en SLiait rien Car nous fûmes son ami et le restons de loin » Et dans ce petit poème de Parallèlement, Laeti et errabandi :
On vous dit mon, vous. Que le diaWe
Emporic avec qui la colporte
La douvcIIb irrémcdiable
Qui vieut ainsi battre ma porte 1
Je n'y veux rieo croire. Morl, vous, Toi, dieu parmi les demi'dicux !...
Cependant, les aventures continuaient. En 1878, Rimbaud s'embarque pour l'Ég-jpte. Mais il passe à Chypre et, pendant quelques mois, j demeure comme chef de carrière dans une exploitation. Il prend les fifevres et revient en France. Il repart bicntût, pour Chypre encore, mais, cette fois, y surveille la construction du palais du gouverneur. Et le voilà, peu dctemps après, à Aden, a un roc affreux, sans un brin d'herbe ni une goutte d'eau bonne m. Il est employé comme acheteur par une maison de commerce française. Il jjarcourt toute la cûte orientale de l'Afrique et pousse jusqu'à H arrar, trafiquant du café, des parfums, de l'ivoire et de l'or. Ses voyages se transformèrent en de vcrilablos explorations. Au mois de décembre i883, il envoya à la Société do géographie un rapport sérieux et documenté sur les régions mal connues de l'Ogadine et mérita d'être désigné (Ximme o un des premiers pionniers au Harrar ». 11 (t| Les Pocsiet compléUs parurent d'abord chez Vanier.iSçiS.
entra ensuile en celationsavecMÉnélick, devint l'ami du ras Makonneu et travailla k rintroductiou d'armes européennes en Abyssinie. Il projeta d'org'aniser dans ces régions l'importa lion de baudeU étalons et d'établir daos l'Afrique orientale l'élevage des mulets de Syrie. Il fut, à ce sujet, en correspondance avec M. Félix Faure, alors ministre de la marine.
Puis, à la suite de tant de fatig^ues, la maladie arrtVti : une tumeur au genou, qui terrassa le vagabond. II dut, au plus vite, se faii'e transporter en litière à l'hôpital d'Aden, Il prit ensuite le bateau pour Marseille, où se fit l'amputation de la jambe. Lente açonic. Dans l'intolérable souffrance, il rêvait de retourner aux pays de soleil. Pendant ses derniers jours, dans la fièvre de la fin prochaine, A il eut de merveilleuses visions, colonnes d'améthyste, anges de marbre et de bois, végétations et paysages d'une beauté inconnue ; il employait, pour dépeindre ses sensations, des expressions d'un charme pénétrant et bizarre ». Dernières illuminations de son pauvre cerveau ! Il mourut, le lo novembre 1891, à l'hdpilal de la Conception.
Ses lettres de 18^5-1891, qu'on a publiées (1), forment, dans leur ensemble, un curieux roman d'aventures vraies. L'activité de Rimbaud, pondant toute cette période, fut prodigieuse. Il se mit k toutes les besognes, devint ingénieur, maçon, architecte, géologue aussi bien que commerçant. Il faisait venir de France des instruments de précision, des livres, traités d'hydraulique et de mélallurgie, de construction navale, de charpente, guides ', du tanneur, du faïencier. II manifeste une
remarquable entente des affaires. Il ne recule devantaucuno fatigue, il ne s'effraie d'aucune entreprise. Malg'ré les heures de lassitude, do déco u rarement et d'ennui, parfoia accablant, il poursuit sa tâche incertaine avec acharnement. Véritable aventurier, de tempérament au^ tant que de hasard, il arrive dans les villes lointaines, sans. ressources etsans savoir précisémentcequ'ilj pourra faire; apiculture, commission, construction, — ou bien peut-être servira-t-il dans les douanes... Mais il aspire au repos. Il a comme une insatiable faim de vie tranquille, sans plus d'équipées et de folios. Gagner un peu d'arg-ent, revenir en France, se marier, et du repos enfin, du repos ! En môme temps, il sent qu'il n'a pas d'aptitude à ce boahcur calme, et quew l'inactivité le tuerait infailliblement », Il n'y a pas de repos pour lui. Il s'écrie : « Je voudrais parcourir le monde entier, qui, en somme, n'est pas si grand. Peut-être alors trouverais-jc un endroit qui me plaise à peu près... » 11 sait bien que non : il est à jamais une âme en peine. Alors, il s'abandonne à son sort, avec une espèce de fatalisme mal résigné...
Et dans toutes ces lettres qui résument seize années de son existence, de vingt et un à trente-sept ans, il n'est plus une seule fois question de littérature. La poésie, dont il s'était enivré jusqu'à l'intoxication, nel'intéresse plus. Il lui faut une autre exaltation de tout son être, et c'est dans la suprême ioie de l'activité passionnée qu'il la cherche désespérément.
U estdifBcile déjuger avec netteté ce poète qui cessa
d'écrire à viagt ans et dont la destinée ne s'est pas ac- CJrnpIie. Mais, à un âge où d'autres s'essayent à de timides imitalioDs, il eut la rage heureuse du nouveau. Presque toutes les tentatives hardies dont s'éprirent sa génération et celle qui suivit, c'est lui, tout d'abord, qui les fit, fiévreusement, incomplf-tement, mais avec éclat. Dans l'évolution des littératu res, il j a deux sortes d'écrivains ; ceux-ci mettent ei œuvre et consacrent les trouvailles dos autres; ceux-là, Jes inventeurs, plus ou moins conscients de leur tâche féconde, natures singulières parfois, tourmentées, semblent fous avec leur instinct dedécouverteetleur impuissance d'organisation. Tel était Rimbaud. 11 donna à la poésie française, qui s'endormait un peu, une secousse heureuse, dont elle est encore toute frémissante comme dans uû éblouissement merveilleux de réveil. Et quant à lui-même personnellement, il convient de lui rendre, avec Verlaine, cet hommaçe : il fut « un poète mort jeune, mais vierge de toute platitude ou décadence, comme il fut un homme mort jeune aussi, mais dans son vœu bien formulé d'indépendance et de haut dédain pour n'importe quelle adhésion à ce qu'il ne lui plaisait pas do faire ou d'être (i) ».
(i) ViTlainp, I*r,'face des yWsi'ea complètes de Bioibaud,