I.A roiatK jiovrsu.g
éclaJrcîssemenls in^cessaires, si l'Muleur ne redoul* p»a U'élre explicite aulant qu'il le faut... Kalin ne l'a pas voulu, parce que ce ne sont là, suivant lui, quo d'individuelles anecdotes et, pour ainsi dire, des indiscrétions, que l'art rejette, l'art ri-damant plus de généralité.
Mais, d'autre part, molffré celte préoccupation de It généralité nécessaire à l'œuvre d'art, il est évident que l'Art, tel que l'enl^ad Gustave Kahn. est subjectif Kahn éciit : a Le Ijrisnie e.tt exclusivement d'allure intuitive et personnelle, et la poésie va dans ce sens depuis cinquante ans (Hugo, Gautier, Nerval, Baudeloirei Heine), et rien d'étonnant à ce qu'un nouveau pas cr avant fasse paraître le poète comme chantant pour lui mënie(i).., »£t, en effet, cet art qui synthétise sous uni forme très dense et elliptique les sensalionsmulliplea, di verses, fugitives de l'écrivain et qui considère le poèmi comme a le schéma d'une pensée » semble ne devoir êtw pleinement intelligible qu'à son auteur : — et ici paraît donc se tnanifesiflr un hautain mépris de la grénéralitâ de l'œuvre d'art... Il n'en est rien, ot, tout au contraire, si Kahn veut que son poème soit très individuel, c'est afin qu'il acquière aussi, du môme coup, son maximum de généralité. La sensation, dans son intiniQ spontanéité, n'esl-elle pas le plus essentiel, le plus r6el el par conséquent le plus général dos phénomènes psychologiques : il j a là, en quelque sorte, un absolu que nulle contingence ne détermine ou n'avibt. De sorte que le poète, en ayant l'air de ne chanter que pour lui-même, « ne fait, au Fond, que syllabiser son moi d'une façon assez profonde pour que ce moi devienne un soi, c
^ {i]Jlei'ue inilé/ieniltinte.îèrrler iSSS.
OOSTiTE KiXK
h-d'nn r.lrac detous (i ).» On comprend maintenanl pourquoi Kabn considère comme l'une des condilïona do l'art l'ÉlimiDation de toutos les circonstances explicatives.
Toutefois, on peut objecter à celte intéressante estfaétiqpie que l'œuvre à laquelle elle aboutit, destinée à Vkme de tous, lui demeure inintellîg'ible... Kahn répond que n rien n'est inÏDteJlig'iblc >i et que u c'est en embrouillant do commentaires et d'explications la sensation franche et si comjilÈlenient sortie du poète qu'on la rend à peu pr&s incompréhensible n. En effet, les corameolaires ne peuvent que donner un cîiractire personnel à cette h sensa- UoD Franche » qui. telle quelle, est largement humaiue. Et si, en celle-ci, tous ne se roconnaisseot pas tout do suite, n c'est peut-être que les formes sensationnelles perçues pur le poète ne se sont pas encore produites en eux, quo peut-être il fallait que le poète tes perçût le premier [lour qu'une g-énéralion nouvelle inconsciemment s'en impr^^nAt et finit par s'y rei^jnnaîlj-e (2) «.Nous retrouvons ici l'idée qui fut le point de départ de tpute cette théorie, celle d'une incessante évolution qui modifie la forme môme de nos facultés perceptives.
[| suffit, du reste, que l'œuvre d'art soit intelligible par elle-même ; il n'est pas nécessaire qu'elle soit d'un abord immédiatement facile, ainsi que l'est la plus vulgaire littérature.
Schopenbauer définissait la musique h l'objectivât ion immédiate de la volonté ». II y a quelque chose d'analo^e dans la poésie telle que l'a conçue Gustave Kahn. Si l'on comprend cela, on se mettra dans la disposition d'esprit qu'il faut pour sui\Te la pensée du poète, telle
qu'avec une intensité merveilleuse elle se développe dans un piième comme celui-ci :
Sous le faîï du jour expectant, du jour en vain vacillant, les douleurs seules devant le foyer rougeftlre et les fables de la nuit,
les fables du ihéâtre monocorde du jour expeclanl,., Ahl courbé sous tes paupières lourdes de mémoires de pierres gisantes où voulurent les parallèles hasards. Ah I falijfué de chair ei de pupilles fléchissante achante que le ddtne est pesant qu'exigèrent ses arts sur la mémoire esclave du parallèle hasard qui vous fil, uo seul, un instant , CommuDioD exilée de vos chairs c'était donc spectacle, et pour qui 7
Les poèmes des Palais Nomades ne développent pas exclusivement une idÉe suivant la logique des idées claires (laquelle élimine les caprices de la spontanéité iaeonaciente et est donc iiréellej, ou suivant la rhétorique, mais elle en présente plutdt les facettes si nombreuses, chacune d'elles étant isolément évoquée, mais toutes ayant entre elles ce lien d'être les objectivations diverses d'une même idée. Le livre de vers apparaît donc comme <c un drame se passant dans une conscience avec un personnage principal, se multipliant en une foule de personaages qui ne sont que/aceltes de ses idées avec l'évocation du reflet sur sa conscience des p qu'il évoque comme interlocuteurs (i). »
De cette conception d'un vaste ouvrage, tel que les Palais Nomades, résulte son heureuse variété. Comme s'incarnant, en etFet, en ces dilFérents personnages, les
|i) Enquête, de Jules Huret. p. 397.
uns de tristesse, les autrns de g'aieté, la pensée du po^tt va des chansons tendres aut tiaçiques hallucinatior s, évoque les somptueux décors de'4 couchants ou des pans de lumière s'écroulent ou bien les calmes horizons des songes, et elle se mag;nifie en apothéoses tumultueuses ou bien elle se berce à de petites chinsons plainti\es
Pardonnez à la chi r qui pleure Aussi à l'âme qui se me irt
Tout n'esl que leurre
Pauvre moment Que celui où nous savons 1 heure.
Elle a ses allégresses et ses 'désespoirs, ses instants d'exaltatioa passionnée, puis elle revient à sa studieuse réflexion, ou bien s'apaise en des mélopées do rythme mdoyant, en de doux lieds d'une exquise fantaisie et
d'ui
; délicate n
File à Ion rouel, file à ton rouet, £le et pleure, Ou dora au moutier de tes indillerences,
Ou mnrche somnambule aux nuits des récQrreaceSj Seule à ton rouet, seule £le et pleure.
Et elle se confine, hautaine et jalouse d'elle-mCme, Jans son rÈve orgueilleux, lointain do la vie, embelli de lui-mûme, à la fois torturant et délicieux...
Qii'eal-il do frère en toî et ceux cpii veulent vivre?...
Les Chantons d'Amant {\) sont écrites et cauçue^; selon les mêmes principes que les Palais Nomades, et
il faut les consult-rer comme une appliriili.in miuveile, — et, cette fois, b. des motifs d'amour. — de la mëtM f^slh (Clique. La composition do l'ouvrage pst déjà caiaclùristique. En effet, c& n'est poiat ici un simple recueil de poèmes divers provenant d'une semblable in&> pinilion ; mais les différentes parties en sont distribuées de telle façon que l'idée esiseotielle j apparaisse, dans toutes ses variation s, en synthèses raomentjsni'-ps qui successivement s'y nouent et s'y dénouent. Deux grands poèmes de forme dramatique cneadrent l'reuvre, qui s'ouvre sur un ardent appel k l'amour et aux voluptés, clamé i( vers qui pourrait entendre u parle VeilteuT des tours, et se clôt sur un hj-rane extasié à la Nuit, vfituo de noire chevelure piquée d'astres de diamanU :
El tu nous ris de loales ivs étoiles, Nuil aboDdsnle qui nous enveloppe de son voile!.. .
Tandis que, d'ordinaire, les vers d'amour racontent, avec plus ou moins de discrétion, quelque aventure heureuse ou triste dont on n'aurait pas beaucoup i peine à reconstituer les péripéties, l'anecdote iâ ne së révèle pas, ni nul détail qui prive ce poème do son raelère universel et absolu. Les Chansons d'Amant ati s'inspirent pas d'un amour, mais de l'amour lui^mfime, non dans l'abstrait sans doute, mais délivré des contins gences qui le pourraient modifier et dénaturer.
L'amour ardent et qui frémit de passion cbamella s'enivre de la suavité du corps, de sa couleur, de i mollesse, de sa tiédeur et de son parfum, mais s'adoudt aussi de tendresse amusée et câline, se complique c de pensée cl de fervente idéolog-ie. Tout cela confoDdi) dans une même exaltation dont l'être tout entier vibre,
dont tous les sens et l'intellect sont enflammés. Cet amour-li est la synthèse de toutes les puissances vitales ctau poème qui l'exprime il communique la beauté d'un ample panthéisme, qui divinise « les seins pourprés de la fée de la fontaine » et tout l'immense désir des nuits constellées,
id comme un p-aod soir sndenl gemmés de pierreries
lissés de rais lointains et de lunes inconnues ;
des jardins enchantés fleurissent à ma poitrine
cependant que mon rêve se clôt entre tes doigts,
à ta voix de péri la lente incantation fleurit;
ïmpréitné d'antérieurs parfums inconnus,
mon être grisé s'apaise â ta poitrine
et mes passés s'en vont défaillir à tes doigts.
Les imag-es innombrables que la Nature suscite, vives et colorées de fête, très variées, se joignent à l'ivresse d'amour, l'ornent de leur parure diversement somptueuse et, par d'heureuses concordances, semblent en exprimer les plus indicibles douceurs. La minute ineffable d'oubli s'accompagne, en une évocation lumineuse, d'un passage surprenant d'joles enrubannées de salin feu, de satin rouge, arches d'espérances et sons vifs de cithares dans le miracle du soleil et parmi toutes les fantasmagories du ciel où s'épanouissent et s'extasient des ravonnements. Aux sen.sualités sublimes succèdent les heures tristes que tourmentent les alarmes de la réflexion. Le 1! pauvre instant d'amour » n'apparaît plus, en souvenir, que comme trêve trop courte et fugitive; la satiété prône qu'il ne doit Être « qu'unique et comme en rêve )i et, dans un fri.sson, l'âme inquiète s'en va vers «. leâombres apdlies de la mort »... Mais ce ue sont là
que de vaines intermittences el la chanson d'amour reprend, tantôt passionnel-, tantôt attendrie, et parfois elle se divertit k de belles histoires plaisantes, comme celle des trois rois Mag«s qui. tout en cheminant, le nègpe auasi, n'ont d'autre pensée que leur belle, laissi^e dans la contrée soyeuse...
Le vers de Gustave Kahn a pris dans ces Chansons d'Amant une souplesse ondoyante et, quand il le faut, une grâce légère qu'il n'avait pas dans les Palais -Nomades. Le rythme, plus varié, a parfois une exquise mollesse qui s'accorde avec la langueur de telles mélodies UD peu lasses :
Voulez- vous un collier?
Les pèlerins ont rapporté de la contrée Jes songes dus perles odoranles, endormies
prca des si 1 en ci eu ses éponges; les génies de la mer en jonchaient li
Et souvent il est impri5gné de mélancolie et de nostalgie, du vague regret d'on ne sait quelle félicité insoupçonnée el de cette inquiète ferveur d'où le désir va naître ;
Oraoncceur, que veux- tu, veux- tu les cnnirées nalalea, te pillais sur le morne pftie, où les eymbales rythment le plissement de l'slmée h«p tes lèvres pilles, A mon cœur veux- tu les contrées natales?
mon cœur, que veux-tu, — sur les navires des êmira t'en aller lointain, aux butins d'autres terres...
...C'était .s'astreindre à une épreuve dangereuse pour un novateur résolu, qu'entreprendre un volume devers d'amour. Ici se manifeste donc l'irréductible origiaelilé de celte imagination privilégiée, toute à elle-même, ha-
En 1895,96 el97,Kahn publia trois poèmes, Domaine de fée, la Plaie et le Beau temps. Limbes de lumière, qui difîÈrent un peu des précédents, bien qu'ils proviennent des mCmes principes esthétiques, mais appliqués avec moins d'absolue rigueur.
Ils sont beaucoup plus clairs et ils n'ont pas le caractère ésotérique des Palais Nomades, si dédai§:neux des « exigences populaires «, si arrog'anis de n'être destinés qu' M aux initiés existants et aux initiés à venir », La difficulté des premiers poèmes venait de ce qu'ils étaient excessivement synthétiques. Ceux-ci le sont moins. Au lieu de rassembler sous une seule expression poétique les émotions passionnelles, les visions de la Nature eties idées abstraites, de combiner ces éléments nombreux de la pensée en une sensation d'art unique, Kabn semble avoir voulu, dans ces trois volumes, réaliser une poésie plus simple en distiguant les modes divers de son inspiration. Et c'est ainsi que le Domaine de Jée est consacré surtout à l'expression du sentiment, lô. Pluie et le Beau temps à la peinture des paysag:es,etles Limbes de lumière évoquent de grandes songeries idéolog'iqucs.
C'est par la grâce, le charme, la bonté clline et délicate qu'émeuvent les petits poèmes du Domaine de fée (1), Ils n'ont plus rien de tumultueux ni de discordant. L'ardente passion, souventexalléect farouche, des Chansons d'Amant, s'est adoucie en une suave tendresse. Pour célébrer la petite fée, pour l'amuser aussi et la faire sou-
fi) Domaïae de Fée, Bruxelles, V-" Monnom, 1895.
rire, lo poiMe a choisi les rythmes les plus uii^lûilicus, les iiioLs les plus jolis m les plus ('lôjranles Jma^s. Pctito t'Ae, un peu di^'csso et daine de beauté, elle reçoit Iliommape nombreux des genêts d'or, des colliers et des bra- ■ elels. des strophes musicales et des baisera. Kilo est environnéed'unculte pieux; en souvenir de ses csresses.des i.hupelles s'élèvent comme pour des Notre-damGs,tQmpIe& païens aussi, car toute religion lui est duo puisque toute o^cellenee lui appnrlient. Tant de ehaosons, de toute allure, lentes ou vives, l'accompagnent qu'elles luî font comme un cortège de mageset de pèlerins, de cbevalîors tondant vers elle leurs oritlammes ; ol, parée des jojaux de la Sulamite, olla passe, reine d'Orient. Sa présenco est toute la Joie, toute la gaieté. Mais, loin d'elle, l'exil est lourd, Btl« bel avril épanoui, les lilas blancs, les aubépinos et l'or fleuri du soleil dans les branches n'on' plus de sens ni d'agrément.
Les plus charmants poèmes de Domaine de fée sfswe bicnt chuchotes à domi voix dans la tiédeur de la i-liambre close ; ils ont l'ineffable douceur du secret, de l'intimité mjslérieusoetdel'heurealentie, comme enjâlâo d'un même sortilè{j;e :
C'est, soua de lourds rideaux,
un frisson de voix, un écho
qui preïiquu prononce mon nom
avec leile ioflc-xion
qu'on dirail que des Fées
apportent de la voix sur leurs ailes.
La grâce et le subtil rafBnemcnt de cette poésie n^ rom[j{chont pas d'Être pt'métranto et sincère. Une é tion vraie l'anime, plus touchante peut-être de se
simuler soiis un air d'enjouement et de f^-entille g^aoterîe. C'est oncoro l'nmour profond el foug'iicux des Chansons d'Amant, mais il s'est fait ici très suave et caressant pour n'effaroucher point la petite fée, pour lui ftre plein de délices et pour l'enchanter.
La Pluie et le Beau temps (i) a poorépi^raphe cette jolie phrase de La ^Mettrie : k Tout passe, ma sœur, devant nos curieux regards commo ces objets de la lanterne magique. >i Et voici, en effet, de petits tableaux auxquels il ne faut pas chercher de mystérieuses significations ; ils ne sont quedes imag'es colorées, aux lignes précises, dont l'œil s'amuse. Paysages divers, de brume ou de gaieté, soit que la pluie « tende ses échappes grises aux ailes immobiles des moulins «, soit qu'au beau midi « les clowns du soleil bondissent sur la rivière ». Celte nature est délicate et modérée ; il n'y a rien de chaotique, rien de démesuré ni d'excessif dans la composition de ses sites ; le pittoresque n'en est point dû k d'audacieux contrastes de pics et de gouffres. Mais sa simplicité est pleine d'agrément, et les jeux combinés delà lumière et de l'eau la varient de mille maniÈres. Elle est mobile et chaque heure la revêt d'un prestige nouveau. L'art charmant du poêle fut de saisir ces fugitives apparences et de les fixer sans que se fane leur beauté fragile,lcurgr3ce quileurvientd'ôtro momentanées.
Enlredeux averses, Le soleil trompeur a velu la terre Comme d'un hahil vert doré...
Se préscDle un instant.
Equivoque charlalnii, Trop fardé eljlrop beau jinré
126 t* POÉSIE SOrjVKLLE
Pour séduïro les paysans
Et les traduire ea plein ciel...
L'impression est si vite saisie qu'on la trouve là prise sur le vif et toute frémissante encore de vie. Parfois, au lieu d'un spectacle continu dont les incidents se di^veloppent insensiblement, une série de petits croquis défilent et chacun d'eux est une seconde, choisie avec soin, de ce devenir interrompu : ainsi la lanterne inQg;iquc offre en des tableaux successifs les épisodes nombreux de quelque féerie. Ici l'on verra, par exemple, notées avec une étonnante précision, plusieurs silhouettes d'un steamer qui passe. Les images sont aussi amusantes que justes ; une spirituelle fantaisie en a disposé les détails, — et c'est d'abord, à l'estuaire du fleuve, un tourbillon de grosse fumée charbonneuse qui s'éploie comme le noir costume « d'une veuve pour la mort d'un vieu.ï dieu des marécages » ; — aux bastingages des formes h^ves <c se penchent aux courtes Circés ^ du sillage » ; — le pas longdu capitaine, « marin saur »,
I pas solide et qui rassure; — te le vaisseau blanc brille
B comme un albatros, verni de neuf, sur une enseigne » ;
I — groupes divers de passagers, etc... — la fumée du
I vapeur qui s'éloigne, filet de fumée qui s'envole, sym-
I bole des grises vies qui sont là, cargaison pour les
H Amériques...
^^ Quelquefois, c'est un petit tableau de genre, sobre de
^^^^ dessin, de couleur sombre; ainsi le Calvaire du vil-
^l^^b lage, avec la vieille mendiante qui a tremblote et
^^B marmotte sa peine régulière b. Ailleurs, c'est un pastel
^^f aux nuances claires et légères ; ainsi cette plage marine
la nef aux rames tranquilles : uoo foule joyeuse en débarque, le vizir et quelque ni/grillon porteur de la cage aux perruches et puis le sultau avec la sultane... Ailleurs encore, la description semble un badiiiag'e spirituel pour amuser une petite fille qui contemplerait la Nature tomme on regarde les imag-es :
Le vent joue aux tiges des roseaux La marche de la forél qui marche.
Ses lambours sont cachés sous l'arche A l'ombre creuse du petit poal.
Ht ses Rfrcs, les oiseaux, Un instanl se taisent, prudents...
Il arrive aussi que la vision prenne plus d'ampleur et d'intensif^. L'ardente imagination des Palais Nomades suscite, parmi ces paysages aimables, quelques-unes de ces éclatantes métaphores qui tout à coup transforment en une belle fantasmagorie la réalité. Telles ces évocations multiples du soleil couchant : le héros qui chancelle dans le sang, près du marais d'or rouge, et doot les bras se tendent vers le casque qui roule ; — une robe de reine, brodée de merveilles et d'aventures, dont la Iraine de pourpre et d'or s'épand sur les balcons et les terrasses de feu ; — un bouquet do larges fleurs en incendie sur des tiges soudain surgies vers le ciel... Dans un autre poème, c'est la mer qui, tour à tour, se révèle en invasion torrentielle de barbares, en vache meuglante à travers le silence de la nuit, en remous înouT de blocs de pierre que des Titans manient, en tumulte de wagons fous, lancés sans frein, qui se bousculent et s'écrasent... C'est là le procédé de composition que Kahn employa triomphalement dès son premier ouvrage et qui consiste à présenter dans une rapide
Il de labluaui: des symbole» divei'^i li'uue luômi i<iéu. Il esl plus rare dans les simples et fratclies élude: de la Pluie et le Beau temps, où le stjii! du poète s'est uiuntnf^, en s'adoucissajit , aussi souple qu'oo l'avait vu prestigieux.
Les Limbes de lumières (i) pormelteal d'ap l'usage qu'a fait Gustave Ivahn de sou esthctiqi liste pour l'expression dos pures idcliea. Eu effet, au mîU) de pnysages encore, et souvent des plus beaux par lei puissaui^ d'hallucination, {larmi dus liuds délicieux d'une musique persistante, les plus orig'ioaux poèmi do ce recueil sont des œuvres d'intime médilatioa et pensée iuquiëto. >'on discursive, certes, mais ÏQtuitïvi et qui, pour s'extérioriser, revèt d'admirables symboles Ainsi, d'une âpre rêverie sur la mort, se dresse tout coup l'effrayante figure, et son cri d'apjwl retentit
Holàhàl Vers la fin proche cingler au nord !...
Elle appareille vers les Iles de noig«, vers le désoTcb des pâles blancs où sont los chasseurs de grëiies et I pingouins; et, aux quatre vents, elle clame le rassem ment pour le dôpart. Vaisseaux, capitanes et galère yoius et barques de parade et les g;ros chalands et les t maques, de tout cela, qu'elle vole, elle fait sa Sotte, J eu route vers le nord, vers le port illuminé delucioLssIi Vers le Nord et sus glaces qui si^aiHeul le iVâant. i échoueront toutes les lassitudes, là se cloront les ^eoK't souvenirdes phénomènes fallacieux et les ccei ront dos caresses câlines aux promesses d'auFC■^St^ Holà tiâ I sinistre éclate et so ressasse tugubremei
(i| Limbes lie la»
des quais, des ports, des rives fleuries, galères et clialans et yoles et steamers rompent leurs câblus et on ter devine, dans la brume ou le cri de mort se renouvelle, qui boug'cnt, se dàtachcnt et, mêlant leurs sillag'es, cinglent au Néant...
Un autre poème est inspiré de cettiO id6e que noua éparpillons nos âmes dans l'espace et le temps, et qu'il resle ainsi des lambeaux de nous-mêmes, qui sont nos multiples âmes d'autrefois, au hasard des routes et des chemins. Et quelle lamentation de détresse s'élève alors dans la plaine, lorsque se mettent à se plaindre toutes ces âmes oubliées qui semblaient mortes et qui ressuscitent. Leur voix se mêle à celle des cloches, à celle des cloches de l'hoi'izoo, différemment distantes ; et quand une des cloches a battu, les autres clocha bientôt s'éveillent, — les âmes aussi.
Nos âmes, dos âmes loialaioes,
Les cloches, les cloches lointaines, Ahl nos âmes d'autrefois, qu'en dilea-vous'?,..
Les cloches d'hier, les cloches sonores Qu'en dites-vous, nos àmcB, qu'en pensez-vous? Lésâmes pensent aux journées loïnlaines.
Ames et cloches, qu'en pensez-vous?
En dépit de quelques poèmes plus enjoués, la note dominante de ce livre est triste... « Le songe sur le masque aplatit son éponge lourde de larmes » : ainsi se lamente le Veilleur de nuit, qui interpelle les passants, do sa complainte désespérée.
La mort, la nostalgie et la désolation suscitent, parmi les limbes de lumières, de pûles fautâmes qui sont les rêves de nos fîmes. Ils s'insinuent au milieu des détails variés du passage, l'emplissent de leur présence myslé-
rieuse el, parce qu'ils rôdent aîusi enlre les arbres, los murs, les haies, il semble qu'un esprit anime toutes ces choses et divinise la Nature en la vivifiant... Fantdmes do nos rûves ! Les concordances qu'il j a entre ces deux stiries de ph<ÏDo mènes, les âmes et les choses. provienneQt de l'identiti^ de celles-ci et de celles-là, dans la sensatîoa — suprême illusion el réalité dernière. .. Cette philoso phie, dont nous avons aperçu les pi'émisses dans les Pù^ lais Nomades, a trûu\é dans les Limbes de lumières sa plus émouvante expression.
Le Livre d'Imaijes (i), qui est lo dernier volume dB vers que Gustave Kahn ait jusqu'à pit'sont publié eat un admirable et charmant poème, et il résume un* des plus audacieuses et intéressantes tentatives qu'ait' eD(»re faites le S^'mbolisme.
Le Symbolisme, tel que Kahn l'avait eonçu, était csseatiellement une synthèse d'éléments dispai'atcs qu'unifiait un vigoureux effort de pensée. Mais tous ces élé* ments, bien que dégagés des circonstances fortuites et poussés à l'absolu, n'en avaient pas moins leur point dâ' départ et leur origine dans un esprit individuel... a. No pouvant connaître que ce qui se passe en nous, écrivait Kaha (a), il nous faut nous résoudre à le clicher le pin»' rapidement et le plus sincèrement possible en son easeak^ce, sa forme et son impulsion. » Et ailleurs il recoiinalt.
l'écrivain n'a d'autre garantie de l'objectiviti;' du sa porueplion, désiDdividualiséo même autant qu'il l'a pu, que « la sensation Franche de sa normalité (i) ».
Cette fois, le symbolisme de Gustave lOihn n'aura plus son point de départ dans l'esprit créateur du poêle, ni en nulle àme individuelle, mais en celle d'une foule ; une âme étrang'Èro et une âme collective s'y exprimera. La poésie sj-mboliste atleîal ici à un degré d'objectivité auquel visent en vain d'autres formes d'art. On voit aussi qiifil développement a suivi l'esLbéti^e de Kabu, dérivée de lu pure et simple sensation...
Dans la première partie da Liore d'Images, par exemple, l'âme de rile-d&-France s'est réalisée en une vivante synthèse. EUe s'y est réalisée elle-même, diraît-on, tant le poème semble distant de l'auteur, existant à part MÎ, provenu d'un tout autre phénomène psychologique. Ht la synthèse est mcrveillousemenl complexe ; elle embrasse dans son unité supérieure toutes les pensées et sen^lUtés diverses dont se constitue une âme collective et des êtres nombreux apparaissent \b. qui, sans être différenciés tout k fait les uns des autres comme les personnages d'un drame, y sont plutôt les éléments d'une ample symphonie. Des voix fraîches se mêlent à de farouches, à de dures, à de désespérées, des ritournelles joyeuses à de sinistres clameurs ; maïs la gaieiè pourtant domine, une légère, vive et alerte gaieté, celle même de l 'Ile-de-F rao ce . . .
Toutes les époques sont icï représentées, non, certes, es vue d'une restitution historique, ni non plus pour caractériser l'évolution d'un esprit national. Mais l'âme
actuelle n'iîsl-cUe pas loatc tmprégni^a du l'Ame «ndenne? De inônie qu'énum^rant les modifications tja» 1 l'ait subir à la nialitù l'idiosjncraaie do l'inUilligence qui I la per.;gil, Kahn ciLe commi; surtout agissantes I béi-ûdités iuooinbrables, il coavenait qu'eu cotto âniB | de rile-dt!-Fruuce, que son œuvre incarne, se nivelassent 1 des survivances du passé. Et des légendes aussi, car il J j a en elles une profonde vèritÉ ; elles aonl u&s d'un 1 certain ëlal menlal et elles se sont assimilées à la vie | passionnelle d'un peuple, se transformant suivant 1 circonstances, et créant à leur tour de nouveaux pbéno- J mËnes moraux. ,,
La légende et l'histoire, le présent et le passé, desJ bonsbommes et des paysages, de fugitives visions 1 et des faits constants, des boutades, des chansons, dcsl| imprécations, de la pluie ot du soleil, des tannes joie, tout cela entre dans cette synthèse. Mais il fallaitfl (jue le dosage de ces ingrédients nombreux filt fait aveofl justesse et que l'un d'eux n'eu annihilât pas un autro.^ Ou bien, eu égard au caractère sympbooîque de cet art^J il fallait que le rappoi't des diverses parties musicale; fût calculé trèsexaclemcnt cuvuedu tout qu'il s' de produire, lequel devait Ûlro l'expression syniboliqiu de l'Ile-de-France,
Kabn a procédé suivant la méthode esthétique doi nous l'avons vu poser, très anciennement, les principes S elle consiste à présenter, les unes après les autres, ' différentes « facettes » de son idée; ce sont, ici, les traît| divers de l'âme collective qu'il veut réaliser. Sa psyt logie, en effet, ne cherche pas à expliquer [wr une hati progression la formation d'un état d'âme , selon i genre d'analyse des Latins, mais elle fixe et coordonna
les plus sïg'iiificalifs épisodes d'une mentalité com-
pi™..
Le chevalier Barbe-Bleuet, — « Anne, sœur d'Ariane,
ne vois-tu rien venir? n — la princesse Aricie, timide, aux pleurs sang'Iants, le vieil Ashvérus, aver, son air de K'geode, apparaissent d'abord, fig'urestrÈs caractéristiques que créèrent et dont s'amusèrent les ancêtres. Et puis un tvpe réaliste de vieux mendiant, espèce d'être réprouvé, comme il en tratne au lonç descherains, en dépit des raffinées éléa;ances des villes... Des chansons, des rondes, « Il était une berçère et puis son troupeau blanc, dans un vallon... ». Des paysages, — et celui-ci, en un seul vers, si juste et miraculeusement expressif;
La pluie tombe triste, et la lumière tremble...
Voici Francœur et La Ramée. Et la petite Silvia, la fille de Manon, jouets, toilettes, poupée, et le clavecin, et le petit abbé, et le petit poète. Une affiche pour un music-hall: robe rouge, lèvres trop rouges, face trop paie, des fleurs aux doigts et au corsag:e, et elle appelle les passants vers les clowns... Et la chanson de Petit- Pierre, un peu moqueuse et attendrie pourtant, l'exacte note d'ironie qui plaît en ce coin de Franco, sans amertume excessive et avec un sourire dans les larmes, la chanson de Pe lit-Pi erre qui, pour avoir rêvé, a négligéde surveiller sa vie, les sultanes qui l'attendaient, son notaire qui s'éclipsait, son oncle qui le déshéritait, — Petit- Pierre, pouravoir rfivé... Un exquis paysage d'aube :
Lb forêt frémissante a bu Je jour, ronée,
et les loDgs voiles de lin de l'aube l'onl essujée. .
Vo'ci le jour aux mains Jorées...
Une thaoson des rives de la Seine. Une rencontre d'anarchiste incenfliaire, qui rêve de faire aller au ciel les fermes en mèches folios. Le Gracieux avec sa bosse et ses prétentions fades. Enfin les robes, la noire, la bleue et celle lamée d'or, toutes, fleurs de mag^ie pour la déesse des luxes épanouis...
Chacune de ces apparitions successives, intense et comme éclairée d'une lueur subite, se dresse tour h tour et disparait, mais en laissant un souvenir tel que celui d'une note qui s'est tue et que d'autres ont remplacée pour que s'épanouisse en sa totalité la symphonie ; et de ces images accumulées émerge la synthétique vision de cette âme harmonieusement variée, délicate, ardente et spirituelle.
Il faudrait analyser aussi les « Mosellanes », les « Images du Rhin m et celles de Provence, celles « des landes et de la mer grise», et celles, plus somptueuses, d'Orient. Toutes ces régions, avec leurs nuances particulières et le spécial esprit de leur beauté, se caractérisent dans ces poèmes. La Provence et sa lumière douce, et sa belle attitude
d'une Cybèle qui va mener le chœur divin des nymphes el des aylvains des solitudes. ..
et puis, au monotone bruissement du rouet, c'est
et puis, au bord de la mer grise, c'est la lande morne, son cabaret où frappe en passant le compagnon du tour de France ;
Le vent joue avec les bouleaux.
On dirait mille poings brandissant
des corbeilles de lanières —
sur la rage tourbillonnanle des eaux
des bouilioDs d'écume comme sur une chaudière ;
lacolèredu vent s'en va grandissant.
L'art de Gustave Kahn ne l'a jamais mieux servi que dans ce beau livre, d'uno si étonoanto variété. Son vers est presligieusement évocateur, et par les moyens les plus divers. Quelques-unes de ces imag'cs semblent des tapisseries Renaissance, comme le poème de l'Eau, d'autres sont peintes à la manière de Botticelli, comme le poèmede la Terre, ouà la manière deTiépolo, comme celui de VAir. Plus souvent, il recherche le plus rapide sig^e de l'idée, le plus sug'gestif, et il crée cette poésie «cursive et notante » qu'il atoujours recherchée, et qui est la plus propre à saisir la pensée dans son essence même. Cet ample poème, qui s'enrichira, sans doute, encore de nouveaus épisodes , apparaît comme une merveilleuse image du monde, d'une frappante réalité et si expressive qu'elle n'a pas besoin de commentaire. Sur les pages de ce livre d'imae;es « nous regardons passer la vie, sans texte explicatif)!, la viç même, qui s'est, comme spontanément, objectivée en cette œuvre d'art accomplie. . .
Ainsi, ce novateur heureux, qui a trouvé une esthétique, en a démontré l'excellence dans une belle série de poèmes qui sont autant d'applications différentes dos mS ■ mes principes. Théoricien très précis, très résolu, très conscient de ses volontt's d'art, Gustave Kahn mettait au service de ses doctrines une admirable âme de poète, une
scnsiliililé li'ès lim-, toujours eu éveil, sans ccssb fi^-mis^ saille, une imagianlioii prodipicuso par la fanlaisij l'inlensilé, l'élrnngG splendeur, la fécondité jamais la£ ol un don vi^ritablement unique d'allier en un idéal mè-4 dit de beauté les sonorités aux colorations.
JEAN MOREAS
L'œuvre de Jean Moréas, dons son di^'veloppement, — du resl«, harmonieux, — peut fitrc ulilîsûc par les critiques qui, préconisant un retour à la poésie traditionnelle, considèrent le Symbolisme et le vers libre comme UD accident passager, une crise dans notre histoire littéraire : les Stances ne marquent-elles pas un abandon définitif delà manière à laquelle se plut jadis l'auteur du Pèlerin passionné?... Moréas néanmoins fut un des premiers à se révolter contre la poésie parnassienne et, de bonne heure, on le considéra comme l'un des chefs de la nouvelle école. Lui-même eut, k son propre endroit, celte opinion, et il prit sur lui de rédiger les proclamations du Symbolisme. De sorte que, devenu réactionnaire, il n'en a pas moins une place importante parmi des novateurs, qui ultérieurement n'ont pas subi laméme évolution que lui.
Un chroniqueur du Temps, M. Paul Bourde, ayant publié dans ce journal un article assez étendu sur « les Poètes Décadents », Jean Moréas répondit dans le XfX^ Siècle du ii août i885. Ensuite, il donna au Figaro,
le i8 septembre 1886, un « Manifeste » qu'Anatata
France commenta fions le Temps, et Montas répondît enfin, dans le Symboliste du 7 octobre t886, h. l'arlicle d'Anatole France (i). Ces trois documenta : la réponse à M, Bourde, la ppofessîonde foi du Figaro et la lettre & Anatole France, contiennent l'essentiel de la doctrine symboliste dans ses toutes premières années, avec detrès juvéniles audaces, et des timidités aussi, car nulle école littéraire ne prend immédiatement une pleine conscience d'elle-même.
Moréas affirme d'abord la nécessité, dans l'Art, de perpétuelles innovations et, bien que cb i < opinion ne soït pas appuyée chez lui, comme, par exemple, chez Jules Laforgue, sur toute une philosophie vigoureusement constitui^, il la motive du moins par des considéraUons justes. Il y a, dilr-il à peu près, deux époques en toute manifestation darl. Elle est d'abord « pleine de sève et de fraîcheur u ; ensuite, elle s'appauvrit et s'épuise : OU n'invente plus, on imil«, et les belles imaginations vives sont remplacées par des poncifs. Il est indispensable qu'intervienne alors un révolté qui, par quelque brutalité peut-être, hâle la fin de l'école décrépite et radoteuse et, à la place de cette sénilité, apporte du neuf.
Or, à cette date de i885, n'est-elle pas à bout, suivant Moréas, « l'honorable et mesquine tentative des Parnassiens s ? Elle a naguère donné des espérances, et maintenant, comme finie, elle est en train de se laisser supplanter par le Naturalisme qui, h vrai dire, ne ao manifeste même pas en réaction contre le Parnasse, — tant le Parnasse n'existe plus! Maïs le Naturalisme
une brochure. I«< Prei88aï.
Il) Cesdi
prend foute la place et devient, à lui seul, toute la lilldrature, parce qu'il n'y a, en quelque sorte, plus de poésie française. Au Naturalisnie.d'aatre part/w on ne peut accorder sérieusement qu'une valeur de protestation léijitime mais mal avisée, contre les fadeurs de quelques romanciers alors à la modo ». L'art réaliste, qui fait de la description matérielle son intérêt principal, qui se complaît dans la platitude et la vuig'arité, n'est qu'un <( art moyen n, dont on ne peut laisser les médiocres productions prendre le pas sur celles de l'esprit véritablement créateur. Il convenait donc de restaurer, en France, l'Art authentique, à la place des pauvres contrefaçons qu'en donnaient des poètes fatigués ou do bas « manouvriers » littéraires. Et c'est ce que prétendit réaliser la nouvelle école dont Moréas .'5e faisait le héraut.
Aussi proteste-t-il contre le nomde décadents que l'on s'acharnait alors à donner aux poètes de son groupe. Il constate la vitalité de ce mouvement littéraire qui, au lieu de présenter les sig'nes désolants d'une décadence, apparaît comme un luxuriant renouveau de la poésie. Si l'on peut y apercevoir, sans doute, des caractères tels que « l'abus de la pompe, l'étrang'eté de la métaphore, un vocabulaire neuf où les harmonies se combinent avec les couleurs et les lignes », no sont-ce pas lit, — dit Moréas, — les sig'nes mêmes d'une renaissance?... Il propose donc de substituer à la dénomination courante, qui prête à la confusion, celle de Symbolistes, seule juste.
C'est, en effet, par l'emploi du symbole que se spécifie la nouvelle esthétique, et non seulement la poésie, mais « la tendance actuelle de l'esprit créateur en art »; — r-ar le roman lui-même en est modifié, du moment qu'il
snil ne plus avoir à « clicrclier on l'objf^cL.f qu'un eimplo point (lo départ titlremenient succinct ».
Qu'est-ce donc que le Symbolisme? Les Parnassiens, comme Moréas le remarque dans les déclaralious qu'eiin-^fistm jadis Jules Hurel(i), « cgnsid^-rèreiit dans k-s hUcs. les sentiments, l'hisloire et la injlliique, le fait p,.rLiculler comme exislanl ou soi pottiquempnl n. Or, \k est l'erreur. Les Symbolistes, eux, cherchent, derrière les faits iwrticulicrs, k le pur concept i>. lU le revêtent d'une forme exK^rieure capable, grûce ai» nnalog'ies qu'il y a entre toutes choses, aux affïnilte qui relient au monde idéal le domaine des apparences, (le l'exprimer d'une manière inlelliprible. Ils visent au cobcepl, mais ils ne le laissent pas sous sa forme abstraite, l'Idée en soi échappant k leur prise ; — et, d'aut» part, ils n'envisagent les phémonènes concrets, tableaux de là Nature. acUons humaines, fvénemonU historiqu** ou légendaires, que comme des imagos destinées seul ment à représenter, sous wne forme plus ou moins éa torique. Il les Idées primordiales ».
Ce qu'on avait remarqué, .l'abord, chez les v décadents » et ce dont on les raillait, c'étaient les bizarrerie^ Je Inur sl.yle et de leur métrique. Ici comme ailIcUM relevant avec désinvolture le défi, Moréas proclat qu'en effet le symbolisme exige un mode d'expreaaii différent de celui qu'eurent k lenr disposition les PSB nasaiens. El il caractérise ainsi la langue dont il rovw» dique l'usage : « d'impollués vocables , la période ({I s'arc-boûte allernant avec la période aux dél'aUlao. ondulées, les pléonasmes significatifs, les mystérieui
(1} EnquHesi
. Fb s quelle,
ellipses, l'aiiacolutho on suspens, tout tropc Lardi et multiforme.,. » H est possible que, malgré l'aboiiLlanco des détails, co programme ne semble pas tout de suite al)solum.eDt net ; cependant l'essentiel en est évident : ca que réclame Moréas , c'est une langue libre et variée, différente de celle qui, dans la période précédente, s'établit, se perfectionna et s'afl'adit, une langue délivrée des poncifs et des clichés, toute neuve et toute fraîche et immédiatement expressive, — tant on était las alors do la littérature traditionnelle, et de son stylo aussi bien que de son inspiration ! Moréas désigne encore de celte façon la langue qu'il souhaite pour le Symbolisme : u la bonno et luxuriante et fringante langue française d'avant les Vaugelas et les Boileau-Despréaus, la langue de François Rabelais et do Philippe de Commines, de Villon, de Rutebœuf et do tant d'autres écrivains libres et dardant le terme acut du langage, tels des toxolesdc Tbraco leurs Qëches sinueuses, m Ce n'est là qu'une première indication, mais intéressante déjà, d'une idée qui, plus lai-d, sera pour Moréas tout à fait capitale ; l'opportunité d'un retour à l'ancien langage français...
Quant à la forme même du vers, Moréas n'est pas moins désireux d'un renouvellcmi'ut et voici, dans sou Manifeste, comment il énonce hon vœu : k l'ancienne métrique avivée; un désordi'o savamment ordonné; la rime illucescontc et martelée comme un bouclier d'or ot d'airain, auprès de la rime aux fluidités absconses ; l'alexandrin à arrêts multiples et mobiles ; l'emploi de certains nombres impairs, » En somme, ici encore, variét«ï ot liberté! Toutefois, il esta noter que Moréas, — ainsi, d'ailleurs, que les autres poètes de ces preniiers temps du Symbolisme, — ne demande piis tout de suite le uera ■
libre, mais seulement un vers plus liluu. I! ne prétend jHis instaurer une métrique toute neuve; il voudrait qu'on « avivât » l'ancienne, et il s'élève contre un certain nombre de règles qui lui semblent aussi vaines qu'impérieuses, celles, entre autres, de l'hiatus et de la césure. Moréas pense, avec Banville, que la révolution prosodique entreprise par Hu^o n'a pas été par lui achevée comme elle le devait, et que de là provient, pour une bonne part, le jnalaise de notre poésie, Hugo a fait justice d'un grand nombre de lois surannées, qui n'étaient, pour le vers français, que de tj^ fâcheuses entraves : mais il en a laissé subsister quelques-unes, sansqu'onsache pourquoi, [larce qu'il ne procédait pas dans son entreprise d'une manière aussi méthodique que hardie. Seulement Banville n'ose pas jirendre sur lui d'accomplir les innovations que Hugo n'a point faites, et il « préconise » seulement les réformes rythmiques que, dit Moréas, « nous avons le courage de i-éaliser, en ce moment, mes amis et moi ».
En 1886, date du Manifeste et de laLeltre à Anatole France, Moréas n'avait encore écrit que les Syrtes et les Cantilénes (i).Ces deux ouvrages illustrent l'esthétique ci-dessus résumée et peuvent servir à caractériser la première manière du Symbolisme,
Le lecteur d'aujourd'hui qui ouvre les St/rles est, d'abord, très déconcerté, parce que tout lu symbolisme qu'il y cherche, il ne l'aperçoit pas. lllombe,dès les premières pages, sur une série de très exquis petits poèmes inlitu-
(1) Les Si/rles, Paris, 18B4, — Let Cantilénes. Paris, Vanier,
lés « ReiTiembrances », d'une l'orme délicala, dooL la perfection rappelle un peu, parfois, le Gautier à' Emaux
Là-bas, où sous [es ciels attiques, Les crépuscules radieux Teigaeul d'aniéili^sle les dieux Sculptés aux frises des porltques...
Etc. C'est délicieux, — mais pas symbolique ! — Un peu plus loiu, en feuillelant, îl tombe, notre lecteur d'aujourd'hui, sur du charabias, scmble-lr-il :
Ai-je aucé les sucs d'ianooiés masislèrea ?
Quel auccubo au pied bol m'a-l-il donc envoûté ? Oh I ne l'èlre plus, oh ! ne l'avoir pas été ! Suc maléfique, d magistères délétères 1
Etc. C'est décadent, — mais pas symbolique!
11 y a pourtant du symbolisme dans les Syrtes, et si peut-être on n'en est pas tout de suite plus frappé, c'est que toute notre poésie française, sous l'influence de Moréas etde ses amis, devenue plus ou moins symbolique, parfois inconsciemment, nous a familiarisas avop ce mode littéraire. Nous ne sommes pas du tout étonnés, maintenant, par une strophe comme colle-ci, où des états d'âme, au lieu d'être analysés abstraitement, sont évoqués au moyen d'analogies :
Won cœur, mon cœur est le blanc cierge Brûlant sur un cercueil de vierg-c ; Mon cœur, raoa cceur est, surl'étang', Uq chaste nénuphar floltaut. , .
Mais, pour sentir hi nouveauté de ce style à la date de 1884, il faut songer à ce qu'était la poésie d'alors,
p isil.ivislc. analvliquo et objectivcmenl Jescrîpt.iv dans l'articlo mPine ilo M. Paul Bourde, diinl les S^rlA Turent l'occasion, il est sig'mlîcatir de conslator l'ô d'ahurissement que hii cause un vers comme celui-c
vide dar
e lombe.
Les symboles des Syrtes ne sont, à vrai dire nombreux, ni obscurs le moins du monde, ni lrè« prd fonds non plus. Ils n'expriment rien, en somme, i d'assez simple, et au moyen d'analogies peu compliquées" Même, on est surpris qu'à propos décela il ait étéquostion du « pur concept n, d' « Idée en soi » et d'un quelconque « ésotérisme ». Moréas noie, avec beaucoup < goût, du reste, et de charme, des concordances vite p ceptibles, comme celle de l'hiver et des sentiments q s'éteiffucnt dans les cœurs refroidis :
La neige couvre le verger.
Dans nos cœurs aussi, pauvre amante.
Il va neiger, il va neig^er.
D'autres sont plus subtiles quoique peu compliquée encore. Ainsi cette image, précieuse et jolie, d'une mA lancolie à la Wattoau, où passent, parmi dessenteurs d'd range, des pèlerins à froc blond et des dames en robq do brocatelle, que l'on reconnaît, à leur attitude, pou de défunlcs années et dos rêves anciens... Mais Mor^ semble avoir du goilt pour de petits poèmes où V'iAA s'exprime directement, souvent au milieu d'une des tion précise, élégante, au moyen des mots les plus jiu tes et les mieux trouvés.
Quant il la lang'ue, on y remarque une certaine prë
Jection pour les termes rares, intéressants ; on y trouve quelquefois de l'archaïsme ;
Des sourcils birurqués où le Diable a son pleigc.
La métrique est telle, en somme, que théorique la définit Moréas dans son Manifeste .- non-allernaoce desrimes, rejets, désarticulation du rythme traditionnel, surtoutemploi très habile de mètres, peu usilésjusqu'alors, de neuf et onze pieds ; mais la versification es toujours fondée sur le nombre des syllabes. Encore ce; hardiesses ne sont-elles pas perpétuelles dans les Sortes. et l'on y trouve aussi des strophes tout à fait régulières, aussi classiques de rythme que de style, telles, par exemple, que celle-ci, que l'on dirait des stances empruntâmes aux derniers recueils de Moréas ;
J'ai trouvé jusqu'au fond des cavernes Alpines
L'aDlique Eoûui CBché, Et j'ai meurtri mon cœur pantelant aus épines
De réiemel Péché, Sagesse cjémenle, 6 déesse aux yeiix calmes.
Que je m'endorme un peu dand la fraîcheur des palmes. Loin du Désir malsain.
C'est par la grAce surtout et l'éléçaace jusque dans la mélancolie, que valent les Si/rtes. Il j a plus d'éclat dans les Canlilé/tfs. Ainsi le sonnet
Roses de Damas, pourpres roses, |blanches roses,
tout en couleurs vives, en sonorités somptueuses, est un échantillon excellent de ce qu'on faisait de mieux alors dans ce ffenre, issu du Parnasse et déjà différent, qui
asemblalt dos motsde fa;«nfcpi>uprè9b^rédîesque, mais pour de plus subtiles si ^niti cations. Ici, d'ailleurs, le sens n'est pas Irèsdifficile à deviner et l'on aperçoit sans peine que ce décor beau et varié représente un paysage psychologique, si l'on peut dire, et que les cerfs qui s'y enfuirent, laflèche entre les cornes, quand retentirent leâ durs accords des cors, sont les beaux désirs, les illusions ou les rêves que les cruautés de la vie ont luéa, Plul encore que des symboles, ce ne sont là, en somme, que lies allégories non expliquées, mais dont rinterprétaûoq est aisée et plausible.
Peut-être, ailleurs, Moréas prétend-il à de plus pi fonds mystères... Mais alors, ilestobscur, exceasivemeal obscur, et cet écrivain, si soigneux de son sty\e et maître de sa lan^e, tombe dans le pathos, si je ne nu trompe, quand il traite du « Pur concept » :
Fi ! du Monitor attendu,
Et de l'éternel leurre, trêve I...
Dans un sonnet, où l'influence de Mallarmé n'est pu douteuse, il semble s'être épris, ainsi que l'auteur d'Mi rodiade, des mots pour eux-mêmes, indépendammea de leur signification commune et au mépris de la s^ (axe habituelle :
En son orgueil opiniâtre.
Que d'uD spectre d'or se parftt, Que dans ua habit d'apparat Il eût des poses de théfltres.. .
Mais cette manière n'est pas fréquente dans les Cm tilènes. La réaction svmboliste, comme tous les grant mouvements littéraires, s'est montrée, au début, un pe
impertinente dans ses audaces et, dans sa juvénilité, parfois un peu puérile. Et Moréas, évidemment, a voulu, lui ai4ssi. Jeter à l'incompréhension dû l'adversaire, do temps en temps, un défi... Notons, du reste, tout de suite qu'il ne s'acharna pas à ces choses ; il répudia le jai^on décadent et consacra son principal effort à se constituer une langue claire et classique. Dans la lettrepréface qu'en 1889 il mit en tête des Premières Armes da Symbolisme, où ses manifestes de i885 et 86 étaient réimprimés, il maintient ses théories et se refuse à toute concession, mais il ajoute ; « Répudions seulement V Inintelligible, ce charlatan!... m
Il y a dans les Cantilènes des symboles encore, d'un g«nre assez particulier el difficiles à définir, — non pas, cette fois, des symboles d'idées que l'on puisse traduire en langage abstrait, mais des symboles plutôt de ces sentiments très complexes qui échappent à l'analyse et que l'on ne saurait exprimer en langage direct. On ne peut songer à les décrire; il les faut, par de subtils stratagèmes, évoquer. Et Moréas y réussit prestigieu sèment, au moyen de petites chansons telles qu'elles sont tout à fait, avec exactitude et précision, les mélodies qui conviennent à un état d'flme déterminé, les mélodies qu'une âme, à de certaines heures d'indéfinissable trouble, attend et désire et appelle, ce 11 es justement qu'il lui faut. Et ainsi ces petites chansons deviennent expressives de tel ou tel état d'âme; et de cet état d'âme elles sont donc, en quelque sorte, des symboles. Mais ces symboles ne se laissent pas transcrire^en style discursif, étant des signes de l'ineffable,
Sous vos langues chevelures, petites fées.
Vous chaulâtes sur moa sommeil bien doucement;
Dans la forêt du charme et des merveilleux rîtes . . .
L'art de î.-'o'i^as, dans ces petits poèmes, est incomparable On peut apprécier ici toutes les ressources quoffrp au poète la versification assouplie par Verlaine, par Rimbaud, par Moréas lui-même C'est une des innovations les plus heureuses du los éLrnains, que cette qualité musicale qu ils ont donnée au vers, et, quoi qu'il puisse advenir du Svmbolisme propiement dît, il j a là une définitive acquisition pour la poésie française. Les vers de neuf et de onze syllabes, qu'on lit, par exemple, dans cette exquise épopée un peu ténébreuse de Mélasiiie, si babilement faits, scandés d'une façon variée et vite intelli§:ible, apportent une toute nouvelle harmonie, qu'on n'avait pas encore entendue, d'un charme raffiné d'une grâce compliquée et charmante ; et ainsi s'élargit le clavier que les poètes ont à leur disposition.
Lèvent berce sur l'eau l'ombre des Tutaies;
Sur l'eau la lune est blaucbe comme une morte... Les papemors daos l'air violet Vonl, et blonds, et blancs comme du lait...
Telle est la première manière de Moréas. Or, on iHga, i tête d'une nouvelle édition des Syrles (i), il écrit : L'auteur a peu d'amilié aujourd'hui, non seulement pour cet essai de sa jeunesse, mais même pour un autre ses ouvrages, plus accompli : Les Canlilénes. ii
(i) Les Syries (i883-iB84}, doutiUc lidllluii, Paris, Vaaicr, 1891.
lli-i
Pourquoi tant de modestie? Voici. Moréas avait publii5, quelques mois plus tôt, en i8gi, un poème nouveau, le Pèlerin passionné, par lequel il inaugurait sa seconde maaihre{i). Le Pèlerin passionné eut un succès bruyant. Moréas, plein d'ardeur daus ses convictions et enflammé d'un noble souci d'art, désavoue les œuvres qui ne s'accordent plus avec son esthétique. Et il ajoute que « s'il consent à laisser réimprimer les Syrles, c'est uniquement pour ce que ces vers marquèrent, à leur apparition, la première hardiesse d'une Ecole poétique t'phémère, mais qui fut alors légitime... » Et voilà donc le Symbolisme, pour lequel Moréas a jadis tant (guerroyé, que même ilbaptisa, cette fois-ci enterré sans phrases, d'une façon peut-fitre un peu brusque : il y a quelque chose de désinvolte et de plaisant dans cette facilité avec laquelle Moréas se persuade qu'en effet le Symbolisme est mort parce que, quant à lui, il ne l'estime plus. Moréas ne lui veut plus reconnaître d'autre intérêt que d'avoir « préparé, par quelques-unes de ses qualités et par beaucoup de ses défauts, ce renoucment do la tradition qui est le but de l'Ecole Romane ». Car ce grand fondateur d'écoles n'en quittait une que pour en constituer une autre.
A vrai dire, l'Ecole Romane n'est pas une invention subite de Moréas, que l'on voit tout à coup surgir avec le Pèlerin passionné . Elle a, dans sa pensée, des origines très anciennes. Le manifeste trahit une double préoccupation. A côté du Synnbolîsme dont il vante l'intérêt littéraire, il préconise aussi, comme essentiel, un renouvellement de la langue. Or, il est arrivé que, de
(i) Le Pilerin pasaÎQi
i-es deux choses, la première a cessé de l'intéressop beaucoup plus loi que k seconde. Au fond, si Ton peut le c-onsidifrercominp l'un des premiers liitoriciens du Symbolisme, il faut reconnaître que, dans son ipuvre poétique, le symbole ne tient pas une très grande place : nous l'avons vu... Il n'avait pas à rendre de si difficiles idées que l'expression directe n'y put suffire, généralement, et, dans les Cantilènea même, on le trouve soa- VL'iit Parnassien : ainsi lorsqu'il écrit ce parfait poème au Ruffian.
Tandis que les questions de langue le passionnent. Rappelant un mot deFénelon, il affirme que, depuis le seizième siècle finissant,» ou îi a|i aiiM-i. dcff^dé gêné notre langue n. Les pottos de la Pléiade avaient eux aussi constaté l'insuffisante du vocabulaire qu'ils avaient à leur disposition, et, pour l'enrichir, ils eurent recours à des procédés divers dont le défaut fnl paj'foîs d'emprunter à dos idiomes étrangers dos termes qu'il était difficile de naturaliser. Moréas, lui, propose que l'on puise aux sources nationales. Son raisonnement est simple: il y eut un temps où la langue était riche; on n laissé tomber on désuétude ses richesses, il faut donc aller les reprendre et il faut les utiliser à nouveau. Le vocabulaire fut surtout anémié dans les dernières années du Classicisme, nu début du xix" siècle. Les Ro> mantiques, voyant qu'il dépérissait, voulurent le réçè- «érer « d'une multitude de termes proscrits ». Seulement, ilsont péché, « ces, d'ailleurs admirables. Romantiques », par ignorance. Ils ont fait leur réforme d*uii6 façon un peu hasardeuse, omettant, par exemple, « maints mots, maints tours précieux de l'ancienne langue, qu'ils ne jM^uvaient, alors, soupçonner dans soB
intégrité ». Surtout, manquant d'une connaissance approfondie des traditions de la langue, ils constituèrent « une syntaxe décousue, je dirai sans race », Voilà l'idée originale de Moréas et, pour la mettre en pratique, il fut aidé par la connaissance très exacte qu'il avait de l'ancien français. Ce « poète grammairien », comme l'appela Barrés, fit une étude minutieuse de nos vieux écrivains. Il avait publié, dès longtemps, dans la Revue Indépendante, une adaptation à'Aucassin et Nicolelte, et, plus récemment, sa traduction de l'Histoire de Jean de Paris, roi de France révélaun romaniste de premier ordre et dont les spécialistes les plus exigeants reconnurent l'érudition. Chacune de ses œuvres, même les plus anciennes, témoigne de son goût pour la littérature du Mojen-Age et de la Renaissance : il lui emprunte des légendes, des mots cl des tours de phrase. Mais, à partir du Pèlerin passionné, toulcelaise systématise, etMoréas a désormais pour principe essentiel celui-ci : c'est en retournant aux origines mêmes de la langue qu'on la pourra régénérer ; il faut rétablir la tradition française, momentanément interrompue, en recourant àla littérature médiévale. « Ce sont les grâces et mignardises de cet âge verdissant, lesquelles, rehaussées de la vigueur syntaxique du seizième siècle, nous constitueront, — par l'ordre etlaliaison inéluctable des choses, — une langue digne de vêtir les plus nobles chimères de la pensée créatrice, w Opérer le^travail ling-uistique que le programme ci-dessus résume, tel est le rôle qu'assuma l'Ecole Romane.
Et Moréas ne veutjpas qu'on lui objecte k la difficulté de réintégrerun antique jiarler n. 11 répond que, suivant le témoignage môme de La Bruyère, certains mois tels
que chaleureux:, valeureux. Jovial, ctiurlots, frapptjs . d'ostracisme alors, ont ùié r^nsiiîte réintroduits par des 1 écrivains dans le lao^a^fe couranl. II est vrai ; 6t si l'on I considère l'histoire de la langue, on s'aperçait que 1 l'initiative individuelle, volontaire et raisonnée, y a plus d'influence qu'où ne le supposerait tout d'abord. Combien de mots dont on sait l'auteur 1 Et certains groupements, tels que celui des Précieuses, ont eu, eu ces matières, une aciion dont les résultats sont appréciables, n n'est donc pas interdit à priori, de supposer qu'un écrivain puisse, dans une certaine mesure, modifier à sa guise la langue qui lui est olFerte... La modifier, certes I Mais il j a loin do là, pcut-ûtro, à lui faire remonter le cours qu'elle a suivi durant des siècles... 11 est admissible qu'un écrivain puisse agii" sur une languo, mais dans le sons des besoins nouveaux qu'elle ressent. Si, par un hasard miraculeux, il se Faisait que la langue du Mojen-Age ou de la Renaissance fût celle exael&ment que notre époque réclame, une tentative de résufrection de ce genre devrait réussir. Autrement, non. Autrement, une résurreetioa de ce genre est un curieux exercice d'érudil, — voilà tout. A vrai dire, ce n'est pas à cela que vise Moréas et, quoique ses déclarations, dans la préface du Pèlerin passionné, manquent ua peu de précision, ilest permis de supposerque l'ancienne langue française no lui est qu'une riche et ample réserve où il prendra tout ce qu'il trouvera de bon pour la nouvelle. Reste à savoir comment il a fait ce choix, et c'est sur quoi son œuvre nous renseignera; mais on doïl j noter, dès maintenant, qu'il y a un danger véritable ici : le savant pastiche !
Lu Pèlerin passionné se caractérise encore par uns
autro nouveauté, c'est que, pour la première fois dans l'œuvre de Moréas, le vers libre y apparaît. Le vers iri'é- «■ulier, de longueur variable, de césure capricieuse, des Syrles et des Canlilénes, l'y amenait, et l'y voici donc. n déclare, dans sa préface, qu'il n'usera plus de la rime — tantôt riche, tantûtalançuie jusqu'il l'assonance, — que comme d'un moyen rythmique, sans en faire le vers tout entier, et qu'à l'occasion il l'omettra mÉrae. Et il déclare encore qu'il recourra à des vers inégaux, afin « d'accorder des polyphonies adéquates à la pensée exprimée, « — «selon, dit-il, la conception, toutefois élargie, de La Fontaine. » A plusieurs reprises, les vers-libristes se sontréclaraés de La Fontaine, et cette prétention peut être Juste.. . Mais le toutefois élargie, dans le cas présent, nous met en garde; et remarquons tout de suite qu'entre le véritable vers libre et celui deLaPontaineilya cette différence essentielle que te véritable vers libre, au contraire do celui de La Fontaine, n'est pas fondé sur le nombre des syllabes. Distinguons une versification qui se plaît à entremêler des vers d'un nombre de syllabes varié, — telle est la versification do Lafontainc, — d'une autre, {jui précisément est colle des modernes vers-libristes et qui ne caractérise pas l'harmonie d'une strophe par le nombre de syllabes des vers qui la composent... Cette dernière n'est pas celle de La Fontaine, même élargie, mais elle est tout autre chose. Or, la question, pour Moréas, est importante, étant donné que désormais il no se présente plus comme novateur, mais comme traditionaliste, étant donné, — chose surprenante I ^ que, môme dans son institution du vers libre, il prétend ici se réclumor de la tradition ancienne, (i Tu trouveras, — dit-il au lecteur du Pèlerin, — (en même lemi>3 que d'aucunes
iniL'niics uouwlIctiS), instaiiri^es les coutumes lie versification nbolies par la informe, leiiipcstJve k son lieure, peut-etro. de Malheibe. » Maïs ces noiivellelés ne changeatHîlies pas complètt-wionl la nuitriquu du soizitme siècle à laquelle il se rèîkve, et alors Monias a-t-ille droit de dire t|UC, dans la pi-osodie aîusi que dans le style, il a i^labli « la communion du Mojen-âge françjiis et de la Renaissance française, fondus ot transfigura en le principe de l'âme moderne n?
Tel c*t son pi'Ogrammc, dont on voit, tout ensemble, roriçinalilé curieuse ul les nombreuses difficulté. Examinons-en, dans le Pèlerin passionné, l'application.
La versification frappe tout d'abord. Moréas annonaît un retour ^ la prosodie du wi" siècle, Eo effet, t'biaLus csl fréquent :
Les muettes sonlparfois élidées devant u
Ainsi en la bailli' de celle...
Parfois, au contraire, il compte pour deux sjllabôs la désinence du participe féminin en ée devant une consonne. Mais à cela, si je ne me trompe, se borne l'ai^ chaïsmB de sa versification, etles « nouvctietés n en sonl beaucoup plus împorlanles. Il y a, dans le Pèlerin passionné, bon nombre de pièces écrites en vers réguliers, d'un mètre déterminé, dont les rimes, parfaitement coprcclcs, alternent suivant l'usage fixé. Mais d'autres sont
4 HOnÉAS
d'une toute différente composition. ' place souvent la rime, — et il est vrai que 1' est employée à la place de la rime par d'anciens poètes français, mais d'une époque antérieure h celle que Moréas semble vouloir restaurer. Et, en tous cas, ceci n'est nullement conforme aux traditions de notre poésie ; les vers libres de Moréas, tout à fait libres en effet, ont en eux-niômes leur harmonie indépendante du nombre des syllabes dont ils se composent. Ce ne sont pas seulement des mètres plus variés, des vers plus long^, mais ils ne peuvent plus ae scander à la manière habituelle :
Cieuï marina étaient les yeux de la Dame et lacaque rehausse
La sertissure des oeiges, el calice ccpeudani
Qu'il éclût, ëlait aa bouche ; el ni la hlonde Isex ni la fausse
Cressida, ni Hélène, pour qui laot
De barons descendirent dans la fease.
Ni aucune mortelle ou déesse, telle beauté en sa force
Ne moDlrèrenl, de l'aurore à l'occideat...
De semblables vers libres ne se peuvent réclamer ni de La Fontaine ni des anciens poètes français et, bien que l'on doivesans doute considérer, ainsi que lefaitMoréas, cette versification comme h la conséquence nécessaire des diverses transformations de l'alexandrin » (i), il convient aussi do constater que la nouvelle métrique s'apparente aux métriques étrang'èr es beaucoup plus qu'à notre ancienne métrique nationale.
Quant à la langue, elle est, suivant la promesse de Moréas, tout imprégnée d'archaïsme et refaite, en quelque sorte, sur le modèle de notre vieux langag-e. Les mots anciens y foisonnent : épanie au lieu d'épanoaie,
(i( Daas
cuider aa lieu ilo croire, sade four Jolie, bailer pour danser, tjiierdon, seneslre, dexlre,cauléle,soalas, etc. Otc, Moréas so plall à employer, selon rusaçe pr^ classique des inHoitifs uonime substantifs. (« Votro regarder es\. seoi mire de mon cosur », « Pour son revenir va tapprètpr a...) des parlicipes présents comme adjectifs (« La Jlearante nouveauté ». « Abreuvé dos parlantes eaux...») 11 aime, comme les bons humtinisles de la Renaïsï^anoe, les mots tires directement, du latin sans que nulle déformation populaire 1ns ait altériSs (« fulve a du latîa falvas : u Bel Arcturus, fulves coucbants u...) '
Daos 1h lAonslruelioii de la phrase aussi, il imite la vieille sjntaïe, élide volontiers le pronom sujet, renverse l'ordre des mots et, par exemple, place l'allribut ou le régime avant le verbe, ainsi qu'on le faisait aux époquesoù le français élail encore tout proche ou bien affectait de se rapprocher de ses oriçines latines; (k Cieux marins étaient les jeus de la Dame w, u Pieux cloître est mon cœur», « Par telle lang-ueur et faiblesse, — Oleu oublia et diffame eut — David qui haïssait mollesse ».) De l'ancienne lang:ue, Moréas recherche mime parfois les singularités; c'est ainsi que, suivant la mode w cbalque des pléonasmes avec le relatif, il écrit: k Ettoï, son cou, qui pour la fête tu te pares... »
Toutes les pièces du Pèlerin passionné ne sont pas également archaïques de forme; certaines semblent toutes modernes, d'autres sont incompréhensibles si l'on a'a pas étudié l'ancien français :
qui. sur le double moni, U'uii miel altique la coupi:
Levez, doal lu voix sernood
Les buccins fi l'icbe houppe,
Nymphes, gracieuse troupe,
A rignoraal mal -appris
Qui clos tenez vos pourpris, elc. . .
L'archaïsme, d'ailleurs, n'est pas seulement dans la forme, il est aussi dans l'idée, et l'on a souvent l'irapression que Moréas s'est fait une âme contemporaine de la langue qu'il affectionne. C'est la g;râc« de quelques-uns de ces petits poèmes : par la pensée autant que par l'expression, ils sont parfaitement m de style ». Certains ont r<^légance affinée, la tendre joliesse et le charme des chansonniers du xm» siècle et de ce Thibaut de Champagne que Moréas nomme souvent :
Et le comte Thibaut n'eut pas de plainte plus douce Que les lays amoureux qui aaisseut sous mou pouce,
et qu'une fois il appelle « le grand Thihaut, monmaître».
Il voit à la manière de ces poètes médiévaux; descomparaisons analogues aux leurs se présentent spontanément & son esprit. S'il fait allusion à l'immaculée blancheur de la neige, il indiquera, comme eux, avec une très délicate recherche, «la neige qui sied aux branches». La Dame merveilleuse, au doux nom si gracieux qu'on ne le saurait dire sans pleurer, lui est aussi, comme dit Villon, « haulte Déesse », et ainsi que de la Vierge Maj'ie il attend d'elle des miracles, au spirituel comme au temporel.
Son inspiration, très pure etsouvent un peu maniérée, l'apparente à ces poètes, «honneur do la docte Provence, Jaufred que fine amour a point et ce Guillaume CaLesteint qui aima Sorismonde ».
Maisil est surtout le frère de du Bellay et de Ronsard;
et n'est-ce pas, — à s'y tromper! — du Ronsard quelquefois qu'il écrit?
O Pranciae sade, cueille,
De les doigts si bien appris,
La rose, moile en sa Teaille,
Le \ys qui n'a pas de prix.
Des champs et des verts pourpris
l.a fleuranle nouvcaulé,
Lns, demain aura été.
Certes, il se réclame aussi d'Athènes, la « noble Athènes qui l'a nourri >i, mais il ne voit l'antiquité qu'à travers la Renaissance. Il est né au bord d'une mer K dont la couleur passe en doue eur le saphir orienfal des Ijs y poussent dans le sable », et il ne cesse d'entendre B le tremblement Je la mer natale m. En son flmo d'hellène eld'érudit, la mythologie a laissé des souvenira d'enchantement et les seuls noms des doctes filles de Nérée ont pour lui le charme des plus divines évocations:
Glaucé, Cymolfaoé, Thoè, Prolomédie et Panopée,
Eunice aux bras de rose, Euliméne, Hippolhoé, Et l'aimable Halie, et Amphitrile à la nage prompte, Prolo, Dolo, parfaite à c&armer, Et Cymalolège qui dompte La sombre mer.
Mais il est aussi « l'élu de.s Nymphes de la Seine » et, sans le vouloir, il dég'uisc un peu l'Hellénisme des parures que les humanistes affectionnèrent, et cela donne un agrément singulier à l'exquise églogue de Galatée, où. la sobre et puissante poésie de Théocrite se mêle des gentillesses un pou mièvres de la pastorale française et de la courtoisie très raffinée des élégies Renaissance.
Par l'union de si diverses élégances, Moréas arrivo k une podsie très complexe, dont on a peine à dtinôler tous les éléments et qu'il élève parfois à la célébration des anciens mythes, et qu'ailleurs il incline à l'espressioD des plus modernes inquiétudes. Et il compose de petites chansons qui semblent frivoles, mais auxquelles donnent cependant une touchante gravité des vestiges épars de croyances en désuétude, de légendes surannées et le sourire pensivement mélancolique de l'éternel rêve humain :
Que faudra-I-il à ce cosur qui s'obstine ;
CœuP sans Bouci, ah! qui le ferait battre!
Il lui Faudrait la reine Ctéopâtre,
Il lui faudrait Hélie et Mélusiue,
Et celle-là nommée Agiaure, et celle
Que le Soudan euiporle en sa nacelle, ,
Et le poète du Pèlerin passionné se vante à bon droit d'avoir, sur do nouvelles fleurs, fait butiner un miel français aux abeilles de Grèce.
En i8<)3, l'École Romane étant constituée et ayant pris une conscience plus nette de son esthétique, Moréas donne une édition nouvelle du Pèlerin passionné, qui est caractéristique (i). Il retranche de ce volume un certain nombre de poèmes qui ne lui semblent pas assez « romans »; Aalant en emporte te vent forme
(i) Z,« Péter.
c.ll'ai
! (Edition reFondue, cumprennDt plus •/aaier, [R(|3. Moréas dit. dans l'intrc rriraci^ de l'Édition de iSat est retrani
teo
i POÉSIB miUTEt!.!;
iiii recueil siîparù, a le Iroisifeme des Dusse ili! l'auteur », après les Syrles et les Canliléru Et, d'auU'o part, il ajoute à soa Pèlerin de nombre^ poèmes nouveaux, Enone au clair visage et les Sylue Do la môme laanière soal Eriphyle cl les Si/lues nom velles, que Moréas écrivit cotre la publication du si Pèlerin et 189G.
La versification s'est un peu modifiée. Elle s'est apt sée. Moréas semble revenir des audaces rythmiques naguère. Un trfcs jfraod nombre de poèmes, dans c recueils, sont écrits en vers riïjfuUers, sauf quel licences do la rime : on y remai'que moins de rejets, I césure y est plus fixe, la scansion se simplifiepas de vers libres dans Enone aa clair visage. longes couplets d'alexandrins y sont fréquents, ainsi q dans les Si/lves. D'autres poèmessont composés do ver inég'aux, capricieusement entrecroisés, mais analogue^ ceux-ci (sauf un peu plus de mètres impairs et quelques fois do treize sjUabcs),à ceux de La Fontaine. Eriphyl^ est écrite ainsi. Le poète s'achemine à une métriqi plus classique.
Mais, sauf cola, Enone, Eriphyle cl les St/loea p viennent de la même inspiration poétique que le Pàlf rtn passionné.
Moréas s'écarte, de plus en plus, du Symbolisme. 1 lég'endes le satisfont pour elles-mêmes ; il ne les utilù pas allégoriquement et il les aime pour leur h mytliologie ne lui sert qu'à parer d'une agréable façt l'expression d'une tendresse délicate et quintoascDGÙ' Ainsi dans l'adorable poème d'Enone où un amour t purest célébré, très pur et jaloux delà pudeurcharm dont il s'adoucit, très passionné, mais unissant en u
telle image de Beauté l'ûme et le corps qu'on ne sait plus si cette Eûone est une femme ou l'Idéal lui-même, au clair visage. Le poète, ingénieux à combiner des artifices divers de grâce et de gentillesse, orne des plus délicieux souvenirs de la Fable l'objet de son doux culte et son culte aussi :
Sœur de Phcbus charmante.
Qui veilles sur les tlols, je pleure et je lamente, El je me suis meurtri avec mes propres traits...
A mesure qu'il devient de moins en moins Symboliste, Moréas s'acharne davantage «l'œuvre d'une renaissance romane, et dans les Sijlves, plusieurs fois, il s'affirme ui qui renouera la IraJiLioa uationale inter-
Soane le chaal qui les Gaules décore I
Son allégresse de promoteur enthousiaste rappelle un peu celle de Joachim du Bellay lorsqu'il entonnait ce chant de guerre, la Défense et Illustration de la langue française. Moréas n'est pas moins confiant ni moins convaincu de la g'randeur de la tâche. Sur un ton martial, il rallie ses troupes, il ranime le courage et l'ardeur do ses lieutenants, du PIcssys, La Tailhède, poètes illustres, A du Plessjs il rappelle les ennemis contre lesquels il faut lutter, ah ! de misérables pédants, qui vantent « la Minerve tadesque et l'Anglais, de gravité l'hoir s. Mais du Plessys, habile à mener les muses grecques vers les rives de la Seine et du Loir, aux sons de ses romanes chansons, ne craindra pas ces hostilités
iQi
. mourir ainsi quil sait vivre I Tailhède aussi, il ne dissimule pas qu'il faudra lultcr
contre l'adversaire qu'il dénomme « le rostre, l'i ïgnoraut » ; mais ils oe traDsig'erDut pas et ils continu»-, poût, en dépit des critiques, à cultiver cet art qui « si bien appns
A couvrir de beauté la luisâre du monde..-
Ce vœu prend toute sa signification, très impurtante, si on te rapproche des discours que tint jadis Moréas à Huret; parlant de Verlaine, iJ réprouve ce qu'il j a en celui-ci den décadisme », et préconise u une renaissance romane qui rejette \nuie pessimislerie et tout vagTit k l'Ame germanique. » Ainsi se manifeste le caractè vraiment nationaliste de la réforme que veut fai^ Moréas. C'est toujours de la tradition française que n le voyons préoccupé. Il s'effraje de l'influence des lltta ratures étrangères sur notre génïe propre, — intlueacj qui s'est développée chez nous sous la forme prïju^ paiement du pessimisme. Ilapeur que les quabtés fra (aises cèdent devant cette intrusion de rac^ hélérc nés, et il voudrait que se renforçât, conformément k s nature vraie, l'esprit latin.
Oui, c'est au san^ lalia la couleur la plus belle.
Les plus riches moissons sont toujours à Çjhêle.
Contaminée d'éléments « barbares », notre littératuti moderne doit être proscrite, et il faut remonter t véritables ancêtres, les écrivains de la Renai du Moyen-Age, lesquels sont les fils et les petits-fils d«j Latins etdes Grecs. Telle est la filiation qui r de l'Hymette à celles du bocage français, — et tie cetd
„î«n.l»te, «é e„ Grt..... U re.»d.T.« >«= "'">1 l-honaeur davoir, d'un .rc qm trappe an lom, • P»gÈ ,1e, mon.m. lo Pimple » et de le c.mcer aux m»,^ de FtM.ce'qai, a.ec leura sœm, helléniques j mSn^ „nl leur. jeux. H invoque. poMe roman, Athené proleetrke, qui mainlenanl hJ.iM les bord, de l'amoureuse Seine.
S'il faut, pour illustrer ces tbéories, citer une œuvre, eulro plusieurs je choisirai l'exquise Enphyli.- 1 mlorlunte petite eréalu™ qu'Ené. nincontre aux enfers, non loin de Phèdre et de Procris,, maeslan, Enpkyltn.cra- Mis nali moMranttm mine™ .. Pour une parm ,u d lui preposait, elle céda aux instances du jeune Poljmce et elle dévoila, élourdiment, la cachette on AmphiaraM, .„ mari, se dls.irauldt. Celui^i dut aler conjia'tre devant mbes. et il fut t.*. Le fils d'AmphiaraUs t d'Eriphvle, pour venger son père, tua brutalement Erw phvle Voilà toute l'histoire à laquelle fait cette rapide .llmdon . le Mantou.n fameux „; lo f.nl6me dEriphvle passe dan, son poème, accompasnéd une telle Mmnde qu'il laisse un souvenir inoubliable de moi- S coquetterie. Or, elle est délicieuse, dans le potoe de Moréas, cette Eriphjle, . Mine charmante •, ekarg^» de son antique tristesse, et aussi de sa grâce inaltérable.
Essence pareille au veol léger.
Terre
Depuis que la vie a quitté
Mon corps:
Mais les souillures et les maux du corps
La Mort ne les efface.. -
iH
F.tellc se remémore son avrîoture. Ahl ce n'est pas la ceinture dorée qui l'a vaincue, mais Cypris aux crins dorés. Et son époux, saus doute, fils d'OïcIée, fut un
héros,
Mais aa barbe ètaîl, à Mn menton.
Chenue et dure.
Et l'autre, quand il vînt, il était
Dans sa jeunesse tendrel...
O jeunesse, tes bras Sont coninie lierre autour des chênes.. .
Comme avec un enfantillage émouvant elle narre sou amour ancien, la petite amoureuse défunte, dont frémit encore l'ombre, au rappel des ivresses passées ! El de quelle pitié grave et charmée l'accompagne, à travers les ombrages souterrains, le poète, qui, se faisant, après Virg-ile et Dante, évocateur des Mânes, se trouble à la vue de cette petite Eriphyle et de ses compagnes « qui sont mortes d'aimer ». Il s'est inspiré de Virgile et de Dante, mais, moins austère que ses maîtres, plus compatissant et plus attendri, il n'a pas craint de laisser au puéril fantôme sa coquetterie et sa légèreté. Et son poème est merveilleux à cause de la majesté de la Mort qui se joint à cctl« grflce fragile!...
Voilà, certes, l'un des plus accomplis chefs-d'œuvre de l'Ecole Romane, et il convient de juger l'effort de Moréas depuis le Pèlerin passionné comme aboutissant à celle Eriphyle... L'etfort de Moréas, oui, — mais non l'Ecole Romane ! Car il faut ici distinguer. Moréas, avec ses théories, a réalisé l'art le plus curieux, le plus exquis. Cela ne veut pas dire que ses théories soient d'un usage qu'on puisse généraliser et que la constitution d'une école, à sa suite, soit désirable. Les poèmes
1E\S MOHéAS
de Moréas sont des bijoux prc^irioux entre tous, pour les connaisseurs. . . Et il dira qu'il ne se soucie que des connaisseurs. Il est vrai ; mais puisqu'il prétend agir sur la lang'ue contemporaine et réformer la poésie, il importe de constater que ses plus beaux poèmes, de forme archaïque, plaisent comme de délicates raretés, d'uniques joyaux. Un réformateur de la poésie doit encore se demander si l'esthétique qu'il instaure sera capable d'exprimer, non seulement la singTilière imaço du monde qu'il s'est faite, mais, dans toute son ampleur, l'âme contemporaine. Ne serait-il pas extraordinaire qu'un art savamment archaïque, comme celui que recommande Moréas, y pût suffire î. , . Une simple remarque est significative. Dans les poèmes où Moréas emploie véritablement l'ancienne langue, le sentiment lui aussi est ancien, — nous l'avons vu, — et les poèmes où sont Eissemblés des mots anciens et des nouveaux doivent, presque toujours, leur agrément exquis k ce mélange de deux inspirations disparates... Jeu et joie de lettré très subtil 1
Peut-être des considérations de ce genre vinrent^elles à l'esprit de Moréas. Toujours est-il que les Stances, dont les deux premiers livres parurent en 189Q et les quatre suivants en 1901, marquent un changement complet dans sa poésie (1). 11 inaugure ici sa troisième ma-
(■) Les Stances {livres I cl H), édition Butographiquc, sur Cbine, Paris, « La Plume n, 1899. — Les Stances (Ul-, IV". V el VI' livres], Paris, • La Hume -j. ir|Oi.
nière, qui est une ént'rçique réaction c< et qui n'est pas un retour h la' première.
Tantôt semblable à l'onde et tantôt monstre ou tel L'inFatig:able Feu, ce vieux pasteur étrange (Ainsi que nous l'apprend un ouvrage immortel) Se muait. Comme lui, plus qu'à niou tour je change.
C'est Moréas lui-même qui le dit.
Plus de vers libres. Plus niÈme de ces capricieuses combinaisons de mètres divers, à la façon de La Fontaino. Mais des alexandrins, des décasyllabes, des octosyllabes, enfin les mètres traditionnels, sans plus, et disposés en strophes. Strophes très simples : presque toujours quatre vers, deux couples d'un alexandrin et d'un vers de six ou de huit syllabes . Cela se scande sans difficultjJ. Nulle fantaisie ne vient compliquer ce rythme pEusible. La césure est bien à sa place : elle se fait sentir avec justesse, mais sans excès, ni brusque ni faible. Chaque vers constitue un tout, pour le sens comme pour l'harmonie et, avec les autres, entre aisément dans l'unité de la strophe. La rime est correcte, sans pauvreté non plus que sans excessive richesse : suivant l'usag'e respectable, elle est munie de la consonne d'appui dans les polysyllabes ; la masculine alterne avec la féminine, docilement... Et ce grand réformateur do notre métrique, oiv gueilleux naguère des « nouvelletés n qu'il trouvait, restaure à présent la vieille versification classique, — cellelà même qui e.st due k la réforme, naguère déclarée par lui « insolite », de Malherbe : car les libertés même de Ronsard et de du Bellay, il ne se les permet plus.
Quant à la langue, même changement. H délaisse le Moyen-âge, les « grâces et mignardises de cet âge ver-
dissant » ; il renonce aux innovations verbales du seizième siècle, aux termes rares ou surannés, aux doctes dérivations latines ou g^recques. Et là encore, il semble donc se rapprocher, suivant une évolution semblable à celle que subit noire ancienne histoire littéraire, de ce Malherbe que, jadis, il réprouvait, bien qu'il déclarât en savoir déjà « priser les hauts dons d. Le style des Stances, par sa tenue, sa correction un peu froide, une sorte de sécheresse qui n'est pas sans beauté, a quelque analogie avec celui de Malherbe.
Est-ce à dire qu'il ne reste absolument rien, dans ces poèmes nouveaux, do tout le « romanisme » de Moréas î Certes, non. Mais l'étude minutieuse des origines de notre langue, la connaissance approfondie de son vocabulaire el de sa syntaxe dans leur premier état et dans leur développement, l'ont muni d'une forme verbale vraiment classique. Renseigné comme peu d'écrivains sur le sens authentique des mots et sur la valeur réelle des tours qu'il emploie, il arrive à une remarquable plénitude d'expression. Sa phrase n'est jamais hésitante ni tâtonnante ; elle rend avec exactitude l'idée, sans excès ni manque. Et cette langue, qui n'est ni celle du xvie siècle, ni celle d'aujourd'hui, ni celle tout à fait d'aucune époque, que l'on sent un peu fabriquée et artificielle, due, comme elle l'est, à la volonté nette d'un écrivain, est cependant, en vérité, du français, — et même elle est plus du français que ne l'est la réelle langue d'à présent. Et n'est-ce pas le rôle que s'était assigné l'École Romane, de nous reconstituer une langue véritablement nationale, qui ne fût pas, comme celle des Romantiques, sans race, mais qui dérivât au contraire, en ligpne directe, de uuUe pai'Icr primitif. Reste
à savoir si cette langue pourra, se substituant à celle d'auJQTird'hui ou la transformant, sa g'énéralisor et s'imposer, ou bien si elle ne doit servir, tout admirable qu'elle est, qu'à l'usage du poète grammairien qui se l'est faite.
Le style des Stances, très sobre, n'est pas riche en images colorées : il n'est pas destiné à l'évocation symbolique, ilJui suffit d'être parfaitement clair et expressif. L'harmonie n'en est pas non plus musicale comme celle que d'autres poètes, — et Moréas lui-mSme autrefois, — ont recherchée : il semble, mainlenanl, qu'il soit préoccupé surtout de ne pas confondre avec l'harmoniemusicale le rythme poétique . Différenciant ainsi son art des arts plastiques et de la musique, c'est en vérité de la poésie qu'il nous donne, selon la tradition française, qui est soucieuse de la distinction des genres,
Moréas a suivi les mCmes principes dans le choix dos sujets à traiter. Très conscient de l'œuvre spéciale qu'il voulait réaliser, il a eu grand soin d'écarter ceux qui lui paraissaient devoir faire appel k d'autres arts que le sien, les superbes décors, par exemple, auxqueb il faut des couleurs variées, ou bien ces très subtiles émotions, complexes et indéfinissables par les mots, que la musique seule exprimerait. De même que son style, son iD&. piration est strictement littéraire et poétique.
Le thème des Stances est quelquefois une idée morale, très simple, très nette, sans incertitude ni casuistique, — stoïque plutôt, le stoïcisme étant la doctrine philosophique la plus propre à de beaux vers bîeo frappés.
Ne dites pas : La vie est un joyeux festîa ; Ou c'est d'un esprit sot, ou c'est d'une âme basse. Surtout ae dites point : Elle est malheur sans fin, C'est d'un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.
Riez, coinine au printemps s'agitent les r^ Pleurez ccmme k bise ou le flot sut la grève, Goûtez tous les plaisirs et souiFrcz tous les maux El dites : C'est beaucoup et c'est l'ombre d'un rêve.
Quelquefois il eal descriptif, mais alors la description, non exclusivement visuelle, est proprement littéraire. Ainsi, ce paysag^e de Grèce:
Oliviers du Cëphïse, harmomeux feuillaites.
Que J'esprit de Sophocle agite avec le vent.
Temples, marbres brisés, qui malgré laot d'oulragea Seuls gardez dans vos Irous tout l'aveoir levant. ..
Mais, presque toujours, l'inspiration des Stances est personnelle ; le pofele y expi'iine ses sentiments et ses émotions. Or il est triste et même une sorte d'âpre désespoir traverse ces strophes ég'ales. Ce n'est pas le pessimisme métaphysique, que nous avons vu Moréas réprouver comme germanique à l'excès, mais une douleur farouche qui provient d'événements particuliers et que le poète généralise, — - ce qui est tout à fait conforme à notre caractère national. Amertume des souvenirs d'amour, ambitions meurtries, beaux désirs déçus, amertume aussi de la gloire et détresse de la définitive solitude, — tout cela, d'ailleurs, rehaussé d'orgueil, voilà l'âme de ces Slances. Il ne faudrait pas les confondre avec les plaintes déchirantes que d'autres poètes, abandonnés à leur infortune, ont exhalées. Ici ia souffrance a la sublime fierté de se vouloir maintenir calme, trop dédaigneuse pour l'imprécation, trop clairvoyante pour l'élonnement. Mais elle prétend se revêtir d'art et, aujourd'hui encore, Moréas conçoit la poésie comme destinée
A couvrir de beauté la misère du monde,
et le rjthmemodéi'ii des stances aux belles lignes contient vigtiuretisemBiit ce désespoir qui voudrait ea vain s'exa.'^pérer:
Le coq chante là-bas : un faible jour Irauquille BlanohilouWurdenioi;
( portes de la ville lutour de l'oclroi.
O mon second berceau, Paris, tu dors encore
OuBnd je suis éveillé Et que j'entends le pouls demcia grand cœur soDore,
ttombrc et dépareillé.
Que veul-il, que veut- il, ce creurl Malgré la cendre
Du temps, malgré les maux, Pense-t-il reverdir, comme la lige tendre
Se couvre de r
A lire les Stances, on est frappé |dc leur perfection, d'abord, — et aussi de l'extrême simplicité de ce qu'elles expriment ; l'inspiration n'en est ni très variée, ni très complexe. Et nous soniines ainsi amenés à une double conclusion, au sujet de Moréas.
Les transformations de ses théories littéraires ont été accompa§;nées de transformations semblables dans sa manière et, pour illustrer chacune de ses tentatives, il est facile de trouver dans ses livres des poèmes parfaits. Il convient mâmc de considérer les Stances comme un chef-d'œuvre accompli, si l'on entend par là une œuvre qui réalise pleinement son intention et dans laquelle tout concorde, rj'tbme, vocabulaire, style, idée, d'une manière harmonieuse.
Quant à la valeur g'énérale de ces théories, elle n'est pas, de ce fait même, indiscutable, A force d'art, Moréas a su adapter parfaitement l'un k l'autre l'instrument
qu'il s'élaîl chuisî el la matière qu'il voulait forger : son œuvre est une (îlonnante réussite. Mais il est impossible de ne pas apcrœvoir les étroites limites de cette poésie. Il est impossible de ne pas «oustaler que Moréas l'a déouée de tout ce qui est, sans 'doute, l'essenliel de l'imo moderne, le senliment et la préoccupation du mjatère; il l'a dénuée, si l'on peut dire, d'arrière-pensée... El parce que nous devons à cette esthétique une rare petite merveille, ce n'est pas une raison de croire qu'elle puisse contenir la formule féconde de tout un art, de toute une [joésie...