EMILE VERHAEREN
L'originalité puissaDto d'Emile Verhaeren, — une façon particuliëremenl ioleose, et comme exaspérée, de voir et de sentir, une violence rude et hardie d'expression, — caractérise toutes ses œuvres et leur donne une remarquable unité. Elles sont extrêmement variées aussi, parce qu'on peut suivre dans leur succession le développement d'une pensée très active et très riche. L'inspiration ne s'en est pas modifiée capricieusement ou gré d'influences fortuites ou de circonstances extérieures; mais elle s'est renouvelée d'elle-même dans sa hautaine et somptueuse indépendance.
Emile Verhaeren naquit à Saint-Amand, près d'Anvers, Il passa toute son enfance en pleine campag'no flamande, au bord de l'Escaut, dans ce paysage de Campine, prés et marais, champs d'avoine, de lin, de seigle, et, jusqu'à l'horizon,
La verte immeusilé des plaines et des plaines.
Son premier recueil, les Flamandes (i), est tout im-
prégné des premières impressions qu'il reçut de cette nature abondante et grasse, où la vie se développe avec plénitude en beauté saine, un peu commune, mais forte et fraîche. Et c'est vraiment ta Flandre heureuse, la Flandrcdes bons pâturag«set des kermesses, que peignent, d'une touche larg-e et franche, ces poèmes escellenls et tout à fait exempts de mièvrerie. Étables chaudes où bourdonnent les mouches autour des vaches alignées ; basses-cours où grog'nent les pores roses et gras, dont le groin fouille les détritus ; laiteries fraîches où refroidissent les jarres de grès ; cuisines claires, toutes réjouies des belles flammes des cheminées ; caharets-bouges , où s'installent les grands buveurs, les grands mangeurs de lard et de jambons, et les filles, rouges et blanches, aux gestes vifs, danses, chansons, soûleries, ripailles et truandailles. . . Toutes ces descriptions, bien colorées, rappellent les meilleures productions de l'art flamand ; elles en ont l'exactitude, la vérité, la vie ; Rubens et Téniers, les belles carnations chaudes, le décor juste et amusant. Verhaeren ne recherche pas les subtiles notations de détails curieux, compliqués; mais il copie de toutes choses ce qu'elles ont d'essentiel, de caractéristique et d'immédiatement vu.
n Les Flamandes, dit Vielé-Griffin (i), correspondent, chez leur auteur, à une période de santé violente où l'iustinct flamand des Jordacns et des Rubens lui apparaît plus beau que toute idée ; il ne trouvait alors, en art, de vraiment grand que ces maîtres. »
11 y a, en Verhaeren, une ardeur telle que tous les sentiments s'esaltcnt, chez lui, jusqu'à leur maximum
de puissance. Cet amour de la vie, de la oalure, il ie pousse à rextréme et cette joie même de son imag'iaatioa affriandée a quelque chose de tumultueux, d'exubéraat, d'intransigeant aussi. Verhaeren est tout entier à l'idéal qu'il a choisi, et il n'eu admet pas d'autre : élégance, délicatesse lui sont odieuses et il n'a que du mépris pour les fades paysanneries de Greuze. Aux petits person- Dag;es i< si proprets dans leur mise et si roses m de ce peintre, il oppose de vrais hommes de labours, tels qu'ils sont, «. noirs, grossiers, bestiaux », et il se plaît à leur bestialité, à leur sauvagerie ; il les aime d'être instinctifs, prompts à la révolte et, en fête, vite allumés à la chair grasse des filles.
Cette poésie est réaliste, avec un peu d'affectation même. Dans les années quatre-vingts, en Belgique, il fallait réagir contre la littérature académique, qui était fade principalement. A cette fadeur, Verhaeren opposa toute la truculence de son génie...
Certains tableaux des Flamandes sont d'une éclatante couleur. Voici des groupes de servantes en train de tasser des sacs d'engrais : mouchoirs rouges sur la tête, jupons bleus, sabots noirs, elles se baissent, leurs croupes semblent surgir du sol... Voici, au cabaret, le-s buveurs attablés, gros, mentons gluants, gilets ouverts, la bouche rieuse, le ventre lourd... Le dessin est presque toujours précis; rien de flou, d'incertain, tous les détails sont en lumière. Les paysages sont clairs et charmants. C'est la plaine, de lieue en lieue, jusqu'à l'horizon, diversement nuancée et que traverse le cours vermeil de l'Escaut ; les bateaux cinglent,
Leur proue et leurs sabords souffletés de soleil...
Les pajsBges et les êtres vivent ici d'une semblable vie, et leur union est mag'DÎfiÉc en quelques poèmes d'un naturalisme grandiose, tels que celui de la Vachère, qui est admirable. Dans l'herbe du pré elle s'est endormie, les bras replii^s, elle ronfle ; au-dessus d'elle, les mouches rôdent. La force qui aîrcule au tronc des chênes est celle aussi qui court dans ses veines :
Ses maïQs sont de rougeur crue et sèche ; la sève Qui roule à flols de feu dans ses membres bâlés Bat sa K'^r^e, la g'Oufle, et, lente, la soulève, Comme les vems lèvent les blés.
Midi, d'un baiser d'or, la surprend sous les saules. Et toujours le sommeil s'alourdit sur ses yeux, Taudis que des rameaux flottent sur ses épaules El se mêlent à ses cheveux.
Elle est l'âme obscure et ardente de la plaine féconde ; somnolente, elle frémit de l'immense désir universel...
... Avec la Flandre plantureuse des kermesses et des pâtis gras, en contraste, il y a une autre Flandre, celle des cloîtres, des disciplines farouches. Verhaeren l'évoque dons les Moines (i) puissamment.
Moines très doux, amants naïfs de Notre-Dame, qui passent, à chanter ses louanges, les lonffues journées calmes ; moines très simples, contemplatifs et dévotieux ; moines épiques, dont les mains rudes tiennent la croix comme une épée ; moines sauvag'es, pénitents noirs qui s'hallucinent dans l'épouvanteraent des Christs vindica-
tifs ; moines fiJodaiix, avec leur cloître pour manoir, qui siègTsnt au chapitre en justiciers et qui semblent, dans les plis droits des bures, des chevaliers dans leurs armures rig;ides... Les voilà tous, âpres gardiens de traditions mortes, tout frémissants dans leur rêve claustral, passionnés d'excessive humilité, superbes d'orgueil tourmenté. Les voilà dans la monotonie rigoureuse de leur existence, eo procession dès l'aube vers les offices, enclos dans leurs cellules, partagés entre leurs besognes quotidiennes et leurs contemplations, émerveillés des soirs féeriques ou passent des anges, en guirlande, aux horizons silencieux, et puis agonisants, la cendre sainte sur le front, illuminés de cierges, et puis, mains jointes, enveloppés de la bure dernière, jetés au trou des fosses de la nuit mortuaire...
Une égale intensité de vie a suscité en ces Ifites fiévreuses la mysticisme et, au creux des labours, la fougue virile dans les cœurs chauds des gars. Et c'est donc toute la luxuriante vitalité des Flandres que célèbre cette poésie. Ascètes et goulus chercheurs de ripailles sont enflammés de la même ferveur qui, chez les uns, tourne en sensualité, chez les autres en piété jalouse. Ces derniers goûtent peut-être la plusenivrante volupté, dans le silence de leur conlemplation tourmentée, et c'est à eux que le poète demande l'exemple d'un rêve capable d'exaller tout un être. Il restera seul ici-bas avec son art ; il se vêtira de son art comme d'un rude cilice et il le serrera si fort contre lui qu'il s'en marquera le cœur, au travers de la chair I...
Ces poèmes sont beaux de simplicité vigoureuse, d'è- ' clat, d6 gravité. Mais Verhaeron n'y a point encore révélé SOS qualités les plus sia^ulières. Il s'est montré descriptif puissant ; il va devenir un prodig'ieux évocateur. Il ne se contentera plus de peindre la réalité, mais il va l'illuminer des lueurs fantastiques de son extraordinaire imagiiiatiod , Les Soirs, les Débâcles, les Flambeaux noirs, qui parurent entre 1887 et 1890 (i), forment une étonnante trilogie de rêve ardent et d'inquiétante fantasmag'orie. Cette œuvre, ainsi que nous l'apprend Vielé-Griffin, est contemporaine d'une crise physiquement maladive dans la vie du poète. On y sent rcxallatioû de la souffrance, la rage d'exaspérer encore les nerfs douloureux et l'imagination fiévreuse d'un être que hantent de terribles hallucinations, une âme torturée et qui se torture davantage à épier son mal, à en suivre les progrès, à en exciter le tourment.
Les Soirs sont les fantastiquesdécorsoù surgissent et se meuvent les affolantes visions. Aux Débâcles, Verhaoren a donné ce sous-titre : déformation morale ; c'est le cauchemar de l'imagination terrifiée de son trouble, prise de vertige, et qui chavire. Les Flambeaux noirs éclairent sinistrement l'étrange magie de ces apparitions, de ces fantômes.
L'inspiration d'Emile Verhaeren a subi une terrible transformation depuis le temps, peu éloig-né pourtant,
(il Chez DemaD, Mlrur à Bniselies (1887, 1888 et iSooJ.La réimpression des trois volumes forme la a* sàrie des Poèmes (Mercure de Franiîe, 1836).
des Flamandes. C'était alors la joiedovivrequi l'enchantait, une sorte de félicité presque physique et que nulle pensée ne troublait, le bonheur de participer à l'épanouissement général des êtres et des choses sur le sol ■tile, sous le bon soleil. La pensée est venue ; n'y a-t-il pas en elle quelque chose de meurtrier ? Elle tue toute îie, elle flétrit toute félicité. Sournoise, elle s'infiltre ; lie est la mort au bonheur!... Et maintenant, c'est 'atroce souffrance do la pensée, martyre d'elle-même, que nous trouvons en cett« poésie tout autre. Le poète s'est écarté de la Nature, de la lumière. A travers 3S vitres closes de sa chambre de malade, il voit la ville 'éteindre et, dans l'obscurité croissante du crépuscule, js façades grandir, les porches béants s'emplir d'ombre. Aux alentours, le silence se fait, et, sous le front brûlant du rêveur las, passe la vision pathétique du bonheur fini ;
Vicies, les Iles d'or, là-bas, dans l'or des hrumcs. Où les rêves, assis soua leur maaleau vermeil, Avec de longs doigts d'or effeuillaient aux écumes Les ora silencieux i[ui plcuvaieot du soleil .
Cassés, les mâts d'orgueil ; flasques, les grandes voiles ! Laissez la barque aller et s'éteiudre tes porlaj Les phares ne tendront plus vers les grandes étoiles Leurs bras immensément eu feuj — les feux sont morls !...
Dehors, des gens vont et viennent, et chantent. Leurs complaintes sont plus tristes, avec leurs mots en panne, leur rythme en déroute... Des cloches tintent, dos portes grinceut ; des meuglements, des bruits d'étables s'éveillent, au-delà des vergers, dans la nuit, évocateurs de toute m la douleur de^ caiu]iajues o. Le paysage de-
vient étrange et il se peuple, dirait-on, d'emblèmes estrava^anls; le cn:pusculescinblesouffrir,lesnuagessont las de leurs vojag'cs ; le vieux moulin qui laisse lomber ses bras a l'air de mourir. La lig-ne indéfinie des arbres, sur l'horizon livide, se met en branle; pèlerins g:éants et lourds, est-ce qu'ils ne cheminent pas, défilé morne d'ombres vivantes, sous la robe Wmissante de leur feuillage ? Lb marais luit ; le soir, en mourant, y jette
l'Éclair de son épie et t'or de bod annurc,
qui vont floUanl aa flot, flolUnlB et vains,
A peine encor frâlés par la aplenilcur diurne
mais lenlemenl baisés par la lèvre noclurne
de la lune, pieuse el douce, eux mains d'argent...
Après : les nuits, les jours, les jours identiques, dans la même morne solitude. L'air se décliire de cris tumultueux d'oiseaux, de plaintes vagues ; sur les bourdons sonores des beffrois, les marteaux cassent les heures. Et lui, perçoit toute douleur, et non seulement la sienne, mais toute la douleur réelle et toute la douleur possible. 11 est pantelant el sanglant, et tandis qu'il voit, derrière ses fenêtres ti'oubles, « bondir la vie et ses chars d'or », il s'enferme plus désespérément dans sa détresse. Fini des vieilles chimères, des anciennes velléités vaines (i de tailler en drapeaux l'étoffe de sa vie » I ...Ah 1 sa seule Joie, sa dernière joie, amère et douce : savourer l'excessive torture, s'abandonner plus consciemment k sa démence. Il goiltc, à ce lent meurtre de lui-même, une sorte d'âpre volupté. A mordre son propre cœur, il s'affole; à force d'exaspérer son martjre, il le croît volontaire et il s'enivre alors d'oi^ueil révolté. 1^ jiaysuije s'itlumir.c de lueurs sinistres; les
fcMiLs vehbaehek i8i
flots s'enflamment et, comme en des blessures ouvertes, ils eotrent aux trous des écueils,
El mon cœur se reflète eu ce soir de torture. Quand la vague se ronspe et se déchire aux rocs Et s'acbarne contre elle, et que son armature D'op et d'argent éclate et s'émielte, par chocs.
Ainsi se suivent les imagées, incohérentes, dans l'àme tourmentée et harcelée de son cauchemar. Chacune d'elles a son maximum d'inlensilé, scintille, rayonne, fulgure. Elles se succèdent comme des éclairs de feu dans une nuit sinistre ; elles disparaissent et laissent aux jeux une brûlure...
Elles éveillent dans les dernières profondeurs de l'inconscience des vœu.v bizarres, d'obscurs désirs qui bientôt se formulent paradoxalement... Les vêpres sonnent : être une vieille qui marmonne des orôinus. Le couchant ensanglante le ciel : assassiner, faire gémir des bouches, panteler de la chair, chavirer des jeux moribonds ; de la gorge ouverte coule un ruisseau de corail dans l'herbe. Et le remords survient, la peur aussi et la peur de la peur, — et voici qu'une angoisse inattendue apportera une nouvelle souffrance à cette âme qui n'est altérée que de souffrir et qui ne s'inquiète que d'épuiser trop vite toute la souffrance : elle va tressaillir de frissons instinctifs, d'autres sens vont lui naître, infiniment subtils, qui multiplieront sa puissance affective. Un étrange évangile de la Douleur, non pas acceptée mais voulue, recherchée avec frénésie, se pose
... Sois ton bourreau toi-même.
N'abandonne l'amour de te luarlyrber
A personae, jamais. Duonu Ion suul baiser Au DdseBpoir. .,
Et de cet Evangile de mort il se Fait le Christ forcené :
Et je voudrais aussi ma El pour chaque pensée.
Le front, jusqu'au oerv Où se tordeat les maux Ed moi, par moi.
ne, rouge, à travers
u, jusqu'aux frêles racines
■-1 les rêves forgés
Les hallucinations se multiplient, fébriles, insensées,
colorées de reflets effrayants, miroitants, de lueurs fantasques. Les Nombres y mènent leur danse folle; les dieux y passent avec leurs yeux de loups, ou bien l'Antour et son cortège de lions enchaînés, ou bien, blanches et mélancoliques, les funérailles de la lune... Ce catafalque d'or qui surgit au fond des soirs, n'y vat-ou pas coucher enfin, pour le définitif repos, le cadavre de ta raison?... L'âme souffrante se réfugie dans la démence comme dans la suprême paix, afin de na se plus sentir incessamment escaladée
par les iBloaa de fer de chaque idée.. .
Verhaeren arrivo, dans ces poèmes, à une extraordinaire intensité d'expression. En même temps, nous y voyons sa métrique se transformer pour aboutir au vdi's libre, l^s vers des Flamandes et des Moines sont parfaitement réguliers, disposés en strophes rég^uliéres de quatre alexandrins, A peine y trouvo-l-on parfois des muetsixiiime ou au septième pied, des mois partagés
entre les deux hémist,ii:hes, Verhaeren est même moins audacieux alora que no le sont d'autres poètes en ces premières années du Symbolisme ; il s'abstient des rejets et des enjambements, il ne désorganise pas l'alexandrin traditionnel, il lui conserve son rythme un peu lourd, un peu monotone, mais puissant.
On pourrait presque en dire autant des Soirs et des Débâcles. Cependant, à quelques sig'nes, ici et là, on aperçoit que le poète prend conscience des imperfections de l'ancienne métrique et qu'il s'achemine à une nouvelle. Ses incertitudes se font surtout sentir, — pour lui comme pour la plupart des poètes de ce temps-là, — dans le traitement des syllabes muettes. Assez souvent, s'il place une muette au sixième pied de l'alexandrin, c'est que la césure est ailleurs ; ainsi, ce vers
Voix par des voix lasses au fond des soirs hélées
se partage plutôt en deux groupes de quatre et huit pieds qu'en deux hémistiches égaux. Mais ailleurs la muette, non éljdée, est bel et bien à la césure ; ainsi dans ce vers :
... iJèri^e en tes song«a et, rouge, les restpnne.
Il semble donc que Verhaeren compte la muette comme une syllabe sonore. Néanmoins, le vers suivant, qui so trouve au milieu d'une longue série d'alexandrins rég'uliers:
Le ares ne tendront plus vers les grandes étoiles,
doit êl.-c considéré comme un alexandrin, lui aussi, dans lequel, — contrairement anx règles traditionnelles, mais suivant la prononciation habituelle, — la syl-
labe muette de phares est tout à fait élidée. H y a, du reste, d'autres exemples de tels vers dans les .Soirs et les Débâcles :
Tout(e) cette humanité de folie et d'éclair...
Ils arrivée m) doux et pleins de soir, le foDg des rampes. ,.
Efi'rB^aQt(es) et qui s(B)raîeat les idoles guerrières.
Il arrive aussi qu'un vers de onze pieds soit égaré parmi des alexandrins. Si on l'examine avec soin, on constate que, pour quelque raison particulière, l'hémistiche plus court est allong'é par la prononciation, de manière à faire équilibre à l'autre :
Seigneur, mou cceur I Vers Ion pâle inSut vide. .. Et s'eialler de ce mépris, vain lui-même...
Il semble qu'après cœur dans le premier vers, melpris dans le second, il faille compter un silence de la durée d'une syllabe.
Verhaeren est en train de s'émanciper des règles anciennes. L'alexandrin continu n'est plus, comme dans les Flamandes et les Moines, le seul mètre qu'il emploie ; mais il combine des strophes, rigides encore et peu variées, il est vrai : 12,8,8,8,12, ou bienia, 12, 10, la, etc. Un poème des Débâcles, intitulé « Là-bas », accentue, — dans sa première partie, — la transition au vers libre : on n'y trouve, sans doute, que. des mètres de six, huit, dix, douze syllabes, mais librement enchevêtrés, et leur disposition ne se reproduit pas en strophes répétées ; en outre, lin vers n'y rime pas.
Les Flambeaux noirs sont écrits on vers libres, ■ — ausfii libres, du moins, qu'en écrira jamais Verhaeren.
mmm
Le vers libre de Verhac^i'on lai est très spécial. Il se caractûrise cmnme suit.
Les différents vers qui composent la laisse poétique sont, bien qu'inégaux entre eux, déterminés individuellement par le nombre do leurs syllabes. On peut les distinguer en alexandrins, octosyllabes, décasyllabes, etc., et chacun d'eux est construit d'après l'usage ancien, la césure en est bien marquée,, , Verhaeren ne recherche pas les fluidités musicales do Vîelé-Griffin, ni les orchestrations symphoniques de Gustave Kaho, Même, il emploie assez peu les vevs impairs et il est rarequ'il dépasse les dimensionsde l'alexandrin ; quatorze syllabes estson maximum.
En principe, il ne s'astreint plus à la rime régulière, et il se réserve de lui substituer l'assonance; par suite, il n'a plus que faire du principe classique de l'ai te ma nco des finales masculines et féminines. Mais, en fait, il rime presque toujours : la rime bien apparente lui sert à séparer les vers, à en accentuer le rythme. Il utilise aussi, à cette fin, des allitérations de consonnes ou des assonances qui, se correspondant en deux parties symétriques du vers, en constituent le solide armature :
El ses hauts mAts craquants et ses voiles claquantes.
Et, cap sur le zénilh.
Bondit vers la tempête.
Bête d'éclair, parmi la mer.
Les vers libres de Verhaeren, ainsi construits, se scandent plus vig'ourcusementque nuls vers réguliers. L'harmonie en est puissante. Ils n'ont pas la grâce délicate et la souplesse que nous aimons chez d'autres poètes. Mais leur rudesse même leur donne une très spéciale valeur
fl
expressive; le retour périodique des temps forts y marque l'insistaole oBsesaion de l'idt^e: ils frappeut k coups redoublés, et leur hattememt continuel est d'un exlraordinaireeFfet.
Le recueil suivant d'Emile Verhaeren, (es Apparus e/'ins mes chemins [j), est d'une incornpaj'ahte beauté trafique. Une prodigieuse crise d'âme y éclate comme dans une éblouissante fulg^uratïon d'éclairs. D'abord y continuent les hallucinations des Soirs et des Débâcles, plus fantastiques pcut-ôlre : plaines sinistres où le vieux berger des ténèbres corne l'appel des brebis de la Mort, où soudain apparaissent, immenses, dressés sur le ciel magique, « Celui de l'borizon n, l'écartelé de son désir qui s'épouvante de lui-même et cherche à travers rocs, à travers landes, la route vers d'autres existences et d'autres tortures, — « Celui de la fatigue », vfltu de siècles morts, inassouvi de lassitude, aïeul de çcus qui pensent, de ceux qui souffrent, et qui jette à l'éternité son cri f.irouche de misère et de malédiction, — a Celui du savoir », les yeux aigus d'avoir scruté la science inquiétante des soirs, — « Celui du rien », roi des pourritures grandioses, ivre do formidable ironie ei dont le rire éclate devant l'universel tombeau ; il proclame la 6n de toutes choses dans l'anéantissement dernier des pourritu-
fi] Lei Apparas dans mes chemins, Lacomblez, iSgi. Réirnpression dan» la troisième Série àes Poèmes (Mercure de Friui ce, i8gg). Mnifiil y s, cotre \es deux Éditions, des lÙfl'érences considérables. Plnsienrs poèmeE minqnenl diDS ]> seconde. Le tout ■ étA remania ; certains poèmes, écrits i nDuveau, sont presque aiÈaïaoaîssïblei .
les, incessantes, infinies, au pays mou des morts...
Ces effrayantes visions qui, par le luxe de leur couleur, par leur splendeur et leur déconcertante étrangeté, rappellent les Illuminations d'Arthur Rimbaud, cessent brusquement. Un clair arc-en-ciel d'or se dessine à l'orient. Les cavales, qui traînaient à travers la nuit leurs chariots lourds et tumultueux, tout à coup disparaissent. Le silence s'est fait, l'horizon s'est ëclairci.
Et saint Georges, fermenlant d'ors,
avec des plumes el des écumes
Hu poilrail blanc Ae. son cheval sans mors,
descend...
Il vient en bel ambassadeur
du pflys blanc, illuminé de marbres
où, dsas 1rs parcs, au bord des mers, sur l'ai
de la Bonté, suavement croit la douceur...
Le saint Georges, cuirassé de clair, a chassé les bêles malfaisantes des mauvaises rfiveries; il a débarrassé le ciel des terrifiantes images. De tranquilles et belles allégories s'y esquissent déjà, suaves, calmantes. Le paysage est change : ruisselets et ramures chantantes, insectes d'or dans la lumière, frais jardins de jacinthes, pâles et hautes, et de fleurs comme des flmes blanches; et les Saintes s'y tiennent, belles dans leurs robes pures, et celle-ci est le Pardon, et collc-li encore est l'Amour, et l'autre est le Sacrifice,
Et parmi l'or de l'herbe et des élangs et les marbres des borda, rien ne parail que de les voir h^ regarder longtemps
el rcRéter leur mutuRl bonheur dans les miroirs de leurs yeux nus.. .
La douceur matinale se'répand, en ondes tranquilles, sur loules clioses. Les lueurs livides de jadis, qui suscitaient les redoutables fantasmagories du cauchemar, se sont éclipsées ; le beau soleil est sur la plaine, les terreurs vaines sont en fuite, le ciel est pur. 11 est difficile de dire le charme apaisant de cette éclaircie. On croit entendre encore, au loin, le grondement pathétique de l'orage; la menace en est toute proche, et celte paix semble un répit momentané, plus précieux peut-être de s'épanouir ainsi dans le déchatnemcnt des ouragans... Mais non ; l'atmosphère est sereine, fraîche et délicieuse. L'accalmie se prolonge. Une bonne sécurité vient à l'âme, inquiète naguère et qu'on eût dite alarmée définitivement. L'heure est suave et ineffable...
L'âmeapaisée sent s'éveiller en elle une chanson douce, à l'approche de l'Attendue qui, par les blancs chemins des pensées tendres, viendra, compatissante et consolante, — la chanson desn Heuresclairesi)(i), des heures sereines, des heures d'amour, h bonne chanson. Joie merveilleuse et parfaite o.vlase, amour infini de la pais retrouvée !...
Voici la maiàOD douce el son pigoon l^ger,
el lp jardin el le verger.
Voici le banc sous les pommiers
d'où s'eReuiUe le priatemps blanc,
à pétales frOlanls et leuu.
Voici des vols de lumineun ramiers
planant, ainsi que des préuiges,
dans le ciel clair du paysage...
(UiM Hi:ares claires. Deman (Brusellm), ,rif,.
Les poÈiues des Heures claires sont des variations harmoniouses sur le thème unique de la joie. Tout est calme et tout est beau. La Nature, autrefois hostile et qui se peuplait de sinistres prestiges, s'est faîte amicale et familière. De jolis rêves y circulent et des paroles d'amour très doux, très tendre ; on les dirait exhalées par le beau paysa§:e, dans la clarté, dans la splendeur du jour., ,
Le vers de Verbaeren, qui généralement est vig\ïureux avec un peu de rudesse, ici s'est adouci ; il n'a plus ces coupes violentes, ce rytbme obsédant qui, ailleurs, semble marteler l'idée ; il s'étend, se prolonge, il se fait berceur, langoureux, — et presque silencieux parfois, comme tout à l'extase de son admiration charmée, en présence enfin du bonheur.
Cette note suave restera, d'ailleurs, trèsrare, chez Verbaeren. L'apparition lumineuse du Saint-Georges, dans ses rèvGs, ne pouvait le détourner à tout jamais de la réalité, qu'il continue àvoirtragique. Elle l'a guéri seulement des cauchemars redoutables qui transformaient pour lui les choses en visions d'ePfroi. Réglée désormais et soumise au contrôle de la raison, sa puissance d'hallucination va se transformer en un don prodigieux d'évocation symbolique. Son horizon s'ornera d'idées, comme il est hanté de fantômes.
Cette heureuse modification se manifeste dans les admirables poèmes des Villages illusoires (i). Dans
i), i8g5.''Riinipres-
igu
un âpre dticor de pluie, fie neîg'e, de vent et parfois de morno silence, d'étonnantes silhouettes se dessinent... Les mains aux rames, un roseau vert entre les dents, le Passeur d'eau lutte contre le courant, vers Celle qui làbas, par delîi les vagues, le lièle. Il peine, il s'acharne. Une rame casse ; le but recule. Le gouvernail casse. Il s'obstine; la voix l'appelle. La seconde rame casse...
Le passeur d'eau, les bras tointiants,
les reius rompus de vains elForta.
Un choc heurta sa barque à la dérive.
Il regarda, derrière lui, la rive ;
n'avait pas quitté le bord.
Les feuêlres el les cadrans, avec des yeux béats et g-rands, cnastalèrent sa ruine d'ardeur.
Mais le Icnace el vieux passeur garda tout de même, pour Dreu sait quand, le roseau vert entre les dénis.
. . Au cimetière, parmi les ifs et les saules, le Fossoyeur a IrouÉ la terre ; il y jette les cadavres de sa misère. Les cercueils blancs défilent à travers les allées el viennent Il lui pour (fu'il les ensevelisse, — les cercueils blancs de SCS douleurs, les cercueils de ses souvenirs, venus de si loin, — son héroïsme de jadis, son courag'e brisé, sa pauvre vaillance, et toutes ses plus pures pensées, et ses amours, — et les cercueils rouges de ses crimes. Les bières suivent les bières, et péle-mèle il les entasse dans la glaise ouverte, et, pelletée par pelletée, il les recouvre, il les cache, et, de ses doigts" tremblants, il plante, sur les bosses du sol, des croix.
... Voici le Forgeron qui, depuis des ans et des ans, martèle et s'entôte à son labour de patience. Il a jeté
dans son brasier révoltes, deuils, violences, colères, et loule la tourbe des maux; il leur donnera la trempe et la clarté du fer el de l'éclair... Voici les cordiersqui, sur les râteaux plantés au long de la route, tendent et ramassent l'échevèlement des chanvres où glisse, en reflets, de la lumière d'or. Allongeant la corde, ils circulent; ils semblent tirer à eux les horizons, — « les horizons des autrefois, sereins ou convulsés », ornés d'images, douces ou terrifiantes... Sur la rivière où la lune flotte, les Pêcheurs veillent. Ils ont jeté dans l'eau profonde leurs filets noirs sur le grouillement des mauvais sorts épars là, dans la vase. Au creux des filets ils les ramènent, avec effort, appliqués à leur besogne sinistre ; ils recueillent dans les nasses tout le fretin de leurs misères, épaves de remords, tourments et maladies; ils pèchent longlemps, ils pèchent sans fin, les vieux pêcheurs de la démence, et ils oublient
Qu'il est, au firmameni, AClirantes comme l'aimant, Des étoiles prodigieuses!...
Ce livre est d'une singulière beauté. Ces grandes figures mystérieuses, le fossoyeur, leforg'eron, lecordior, les pêcheurs, s'esquissent sur un fond de pluies, de neiges, et des rafales de vent, soudaines, rendent plus trag'ique cette image dedéaolalion. Oubion, le tocsin sonne, — c'est une meule qui brûle ; et puis une autre meule encore prend feu, et puis une autre, et puis une autre, et, jusqu'à l'horizon, la plaine s'allume : une tourmente de sang et d'or éclate sous le ciel roug'e...Mais la neige et la pluie sont plus émouvantes dans tour monotonie interminable, dans leur Icnleur et leur régularité; elles
semblent avoir subi l'impulsion de quelque fatalitd obscure. La longue pluie aux fils sans fin tisse pour la plaine frissonnante un manteau de tristesse et de dénuement, — la vieille pluie «aux cheveux d'eau ».La neige tombe, comme une pau\Tc laine, en petites touffes impondérables, qui s'accumulent, s'entassent; et elle est pâle et moi^ tuaire, la neige au loin. Or, parmi la neige et la pluie, g;rises, ternes, les bizarres silhouettes humaines se révèlent plus éLrang-ement. Elles surgissent de la solitude immense; elles grandissent et s'h^perbolisont en images surnaturel les, emblématiques, auxquelles on cherche un sens merveilleux, tant elles ont l'air d'être là comme dos signes du mvstère...
Ainsi naissent, d'une sorte d'auto-suggestion, les symboles, dans ces poèmes de Verhaeren. Ils ne ressemblent pas à des allégories, Cetl« campagne flamande des bords de l'Escaut, où le poète naquit, m est un pays de moulins, de vanniers, de cordiers, de passeurs d'eau... (i)».Le geste habituel de ces bonshoramesquotidiennement vus prit une ampleur prodigieuse dans cette imagination visionnaire; l'idée qu'il suggérait, — idée d'effort, de haine, de violence, d'amour, — s'identifia bientât à lui et l'anima, en quelque sorte le suscita. De cette façon, le passeur d'eau se transforma en un symbole de la lutte acharnée et vaine, mais embellie d'illusion. he cordier apparut aux prises avec tout l'infini de l'espace et du temps qu'il tire à lui, des horizons, au bout de ses ficelles de chanvre. Et le menuisier qui écrit sur les planches géométriques, des carrés etdes cercles et des algèbres compliquées, "
(i) Vielé-GrifBn, 1, l.
fut l'archétypp des faiseurs de sjstÈmes qui expliquent et qui commenlenl et qui rt^duiseut aux dimeasions de leur intellect le Cosmos ot ses lois cachées.
Parfois, le symbole prend une valeur morale, sociale môme. Ainsi dans cet admirable poème des |)êcheurs. Les petites lumières de leurs barques percent la brume floconneuse; elles sont distantes les unes des autres : les vieux pêcheurs s'ignorent entre eux, ils ne se voient plis, et chacun d'eux est comme seul sur lu rivière n
Ce n'est qu'un cri, mais d'une telle émotion douloureuse qu'il retentit dans les profondeurs de l'âme. Délivré des anciennes hantises, le poète s'écarle de son propre tourment et il se passionne pour l'immense douleur
Les questions sociales l'avaient, dès sa jeunesse, inquiéta. Les revues bolées ausquelles il collabora d'abord, — la Société nouvelle, par exemple, — no bataillaient pas moins poui- la liberté politique que pour l'émancipation littéraire. En 1)^92, il se consacre au développement de la Maison du Peuple, à Bruxelles, Avec Eekhoud et Vanderveldc, il ■y fonde une section d'art ; il travaille activement aux œuvres d'éducation populaire (1).
C'est à de telles préoccupations que correspond la
(1) Vidé-GfifBn, 1. 1.
e trilogie des Campagnes halhicinées, des Villes leniaculaires ot des Aufies (1893-1898) (i).Dans œ vaste poème, Verhaeren s'attaque hardiment à l'une des plus tourmentantes misères de l'époque, la désertion des campagnes, leur lente absorption par les villes grourmandes, qui les ont prises entre leurs tentacules, qui les sucent et qui les vident.
Elles sont sinistres, les campagnes hallucinées par l'attrait des villes lointaines ! Au milieu de la plaloe immense se dresse, « comme un nocturne el colossal espoir », la ville. Tous les chemins vont vers la ville, vers sa clarté fallacieuse et son fantôme de bonheur. Ses lumières cstravag'antes et ses fumées sont un prestige auquel cèdent irrésistiblement les volontés, et son appel retentit au fond des horizons.
Les villages, abandonnés, sont en détresse au creux des vallées et les plaines semblent plus vastes, de solitude et de silence. Les fermes sont mornes, délaissées, portes ouvertes, toits défoncés, mura qui s'éboulent. Sur le sol, la bêche est restée, la bêche qu'on n'utilise plus, qui ne s'enfoncera plus dans la glèbe pour le labeur fécond ; elle gît, lamentable et nue, grelottante , « sur le cadavre épars des vieux labours». Ah ! les kermesses de jadis!... Un orgue moud sa ritournelle désolante; un charlatan, sur un tréteau, vante son orviétan : quelques ivrognes s'en amusent, de vieilles gens .se mettent au pas de leur porte. Mais, des hameaux, pour la kermesse, nul n'est venu, pour la kermesse comme jadis. Les étatles sont vides, et vides les poches; il n'y a plus, dans les hameauï, que misère et faim. L'orgue s'acharne : il ne recrute pour sa
{'ûte pileuse, tiistes danseurs, que deux pauvres fous cl deux folles.
Des fous vont et viennent à travers les chemins et les venelles; on dirait qu'ils sont seuls vivants dans la eampagne déserte. Dans leurs vagabondag'es insensés, ils rencontrent aussi « le donneur de mauvais conseils », et des loqueteux et des mendiants, qui eux-mêmes ont l'aip de fous, avec leurs guenilles, avec leurs hargnes, avec leurs yeux où se reOète « l'âpreté et la stérilité du paysage », Et ils vaticinent, les fous, la mort du sol, la fin des germes, et que la terre est condamnée. Ils pullulent, les fous, là-bas, « depuis que les malheurs ravagent les
Mais, sur la grand'route qui va vers la ville, voici la horde des pauvres g«ns qui n'ont rien de rien, « buveurs de pluie, lécheurs de vent, fumeurs de brume » ; dans leur mouchoir à carreaux bleus, ils portent au bout d'un béton fi le linge usé de leur espoir », Au village, il n'y a plus rien, on ne peut plus vivre. Alors on est parti, les femmes traînant les enfants hâves, vers la ville qui est au loin,
A l'occidenf, sous de^ cicux oras,
Avec sa tour comme un Th»bor,
Avec sou souffle et son haleiae
Epars et aspirant les qu.itre Joins des plaines...
Or, vojcz-la telle qu'elle est, la ville tentaculaire, et non plus telle qu'en un décevant mirage, lointaine et brillante, elle se profilait. De place en place des statues, immobiles dans leur posture de convention : le moine, le soldat, le bourgeois, l'apôtre, avec des gestes édifiants. Mais autour de leurs socles, ici et là, dans les
carrefours et les rues, la vie enfiévrée et mamlile s'exallc en remous incessants, et les longues traîm^es de la foule, H comme des câbles,» s'enlacent, se nouent et se dénouent et g;lissent aulour des monuments, mues on ne sait par quelle force cachée nt pour quelle manœuvre. Dans l'infini fourmillement des cobues et des émeutes, s'ébauche l'âme confuse, convulsée et formidable de la cité; elle frémit... Ici, le port ses vergues et ses mât.s enchevêtrés : « tout* la mer va vers la ville ; » les flols qui vojagent avec les vents,
pour qne la ville en feu l'absorbe et le respire, lui apportent le monde en des aavires. ..
Ici la Bourse, le monument de l'Or, quadrangiilaire, immense, où se bousculent toutes les frénésies, toutes ' les rapacités meurtrières, toutes les âpretés du vil désir; acharnements sournois, délires, effrois hag'ards, toutcela rAde autour de la corbeille des mirages... Ici, le Bazar, épices, fards, drogues omnipotentes, diamants en et le brocantage du soleil ! La foule se rue à ces trafics, la joie dans les jeux, la folie au cœur... Ici, les spectacles, bruit, clarté, fracas, splendeur fausse, pitres pailletés, danseuses roses, des jambes, des hanches, des goi tout cela que fouillent et que caressent curieusement les raille regards du peuple ensorcelé... Ici, l'étal, la hideuse chair d'amour pour les meutes de la luxure. ,, Ici encore les cathédrales gigantesques, où se réfugient les lassitudes, les dégoûts et les paniques de la ville dé- , mente. Corps usés, cœurs flétris, voici les niousseset les marins, les pauvres diables, les boutiquiers méticuleux et les marguilliers pacifiques ; ces unies éperdues, ou viles, ou nulles sont prosternées devant les ustensoir.s,
dans l'antique décor d'or et d'encens des catbédrales. Et, plus vastes, plus frémissantes, les usines et les Fabriques, où la machine, jour et nuit ronfle.
Des mâchoires d'acier mordeot et fument; de farauds ma rleaux mouumcDiaux broient des blocs d'or sur des enclumes, et, dans on coin, s'illuminenl des roules en brasiers tors et effrénés qu'on dompte.
Cependant passent, à travers les rues et les ruelles, les corbillards ; la Mort balaye la ville entière au cïme-
La voilà dans toute son hofreur, la Ville dévorante, mangeuse des campag^nes nag'uère sereines. Et c'est fini des gestes simples qui fauchaient superbement les blés évangéliques, c'est fini du labeur pacifique des plaines, des seigles miîrs, des avoines rousses...
L'âme est luniultui3u.se et souffrante. « I* rêve ancien est mort et le nouveau se forg-e »; en attendant qu'ait pris forme cette conception de la vie qui sera Ja loi des temps à venir, l'âme de la ville est une ûme en peine qui se démène fébrilement... Dans le poème de Verhaeren, parmi les chapitres ardents qui évoquent la folie de ces foules ruées aux banques, aux bouges, aux usines, aux cathédrales, se dre.ssent, immobiles et dignes sur leurs socles, les quatre statues du Moine, du Soldat, duBourgcois etde l'Apôtre. Immobiles etdignos; — et les foules exaspérées n'ont pas un regard pour ces symboles refroidis de rêves qui jadis furent conductcni's de foules... Pourtant, au-dessus de ce trouble effroyable ot de ces confusions inextricables des cités, régnent, invisibles mais précises, luutes ravunnanles d'immalé-
rielle clarté, immuables, les Idées. Ce monde haletant et grouillant est soumis à des lois qu'il içnore et qui le conduiseot vers de sdros destinées.
Comment se terminera le conflit des villes voraces et
^des campagnes lâches ? Le problème se dessine dans la troisième partie de cette grande épopée sociale, les Au~ bes. Le poème prend ici la forme du drame : des forces déchaînées s'j heurtent. Drame sombre et d'incertaine conclusion, beau dans son obscurité même, qui semble l'obscurité persistante des aubes difficiles où les premiè- F res lueurs de réveil .s'élèvent parmi des brumes et des
f fumées, Uoe sauvage destruction précédera les jours
nouveaux, parce que la terre devra d'abord être purifiée des souillures des villes. Alors, la monstrueuse mëléo des violences et des instincts fera place à l'harmonieux développement de l'entente humaine...
Il semble que cette espérance ait rasséréné l'âme inquiète et passionnée de ce poète qui, après avoir subi la torture de sa propre souffrance, absorbait encore en luimême l'universelle souffrance terrestre. Mais une aube heureuse éclaire un peu son ciel.
Il apparaît, dans ses œuvres ultérieures, moins désespéré, moins hanté de sinistres appréhensions, plus dégagé, plus libre, plus apte à varier l'objet de sa rêverie. Le beau poème des Visages de la vie (i) nous le montre attentif aux idées morales, penché sur le cœur douloureux de l'humanité, épiant ses tressaillements, guettant
(i) Les Visages de la vie. Deman (Bnii-ellcs), iSge.
ses aspirations divines et ses bonnes velléités. La douceur, la clémence, l'amour, les délicieuses vertus pacifiantes lui sont un objet de plus calme méditation. 11 entrevoit une manifestation possible de la force, exempte de brutalité, de frénésie, d'exubérance, mais tenace, entêtée à son œuvre nécessaire et féconde. L'action se révèle à lui dans toute sa noblesse, capable de beauté, sainte et grandiose. Une philosophie très pure inspire ces « élévations », sublimes parfois de détachement. Une énergique et clairvoyante résignation la domine, et l'abandon définitif de toute joie lui donne une sérénité triste :
La joie, hélas I est au delà de l'âme humaine, Les mains les plus hautes n'oDt arraché que plumes à cet oiseau qui vole en tourbillons d'écumes avec son ombre seule à fleur de nos domaines 1...
C'est encore une idée morale qui anime le drame du Clottre (i), si poignant et d'une telle force de tragique intérieur. Un grave cas de conscience s'y débat entre les moines, dans cette atmosphère d'exaltation spirituelle, de fanatisme idéologique. . . Un autre drame, Philippe II{ji), simple et rigoureux, sans ornements, met en scène le conflit de deux caractères farouches, Philippe, l'hypocrita féroce de l'histoire, et Carlos, son 6Is, âme héroïque et maladive en qui alternent des lassitudes découragées et de superbes élans d'ambition... Le thé&tre d'Emile Verhaeren estraêlé de prose et de vers; la prose, qui apparaît dans les passages où le lyrisme s'intei^ rompt, — harmonieuse, d'ailleurs, et bien rythmée, —
(i) Lt Clollre. Deman (Bruxelles), 1900.
[ïi Philippe II, tragédie en 3 actes, Sociitè du .Vercure de Fmace, igoi.
300 LA. FOtaiB NOTIVELUt
s'y liait agréablement aux vers libres, gTâce à d'habiles transitioas de cadence plus ou moins caractérisées.
Les Petites Légendes (i), assez variées, ont loulcs ct'pendant (sauf la première, plutôt g'og'uenarde) le même caractère de brulale poésie. Elles ne sont point délicates ni gracieuses : la fantaisie en est fruste, le détail lourd. Mais elles évoquent, avec une singulière puissance, avec une telle intensité que l'ardent éclat de l'imaçe supplée au ctarme qui lui manque, l'âme du pays flamand, l'esprit d'une race grossière et forte, sensuelle dans son rêve, dans l'obscure épouvante de ses hallucinations. L'art de Verhaeren, avec sa franche vig-ueur et son expressive rudesse, convenait & cette poésie ; les rythmes durs et martelés qu'il affectionne, l'insistante accumulation des rimes, des assonances, des allitérations, la sonorité rauque des mots, donnent à ses poèmes quelque chose de l'étrangeté dos légendes qu'il interprète... La Statuette, très ancienoe, et qui remonte au temps des dieux, et dont la ressemblance effacée par les siècles fut celle do Diane, de Vénus ou de Cybèle, peinte en rouge et peinto en bleu, trôna, eu manteau d'ormoiré, sous le baldaquin de la chapelle, comme la Vierge ! Telle, jadis, elle bt des guérisoos. Mais, despotique, le vicaire flaira sou démoniaque paganisme et la jeta dans la rivière. Le courant la porta vers la digue. Les joueurs de quilles de Flandre et de Brabant la repêchèrent; ils en firent la quille médiane de leur jeu. Mais le premier qui l'abattit, un incendie prit à son clos ; et le second qui l'abattit, rentrant le soir à la maison, trouva sa fille morte sur le seuil ; quant au troisième,
(i) Petites légende/. Daman (BnixeUes|, 1900.'
l'aile gauche de. son grenier, dégringolant, tua les ï>er- Çere et les chiens. Et les yeux fous de la slatuetlc flamboyaient... L'histoire de Jean SquI, que les hCles aimaient, et de Nel Frankenlap, qui les mil en dilToute ; celle de l'échevin Sisto, gourmand de pommes, et de Kleudde, l'esprit jojeux qui suit les ivrognes des uuils flamandes; celle do la sorcière luhrique et d'Armenz, le fermier qu'elle prilau mojen d'un philU-e, sont eu rieuses, terrifiantes, bizarres, et celle du vieux pèlerin de Montaîgu qui se ^risa trois fois avaDt d'arriver au sanctuaire et raconta finalement ses trois péchés à la Vici'go indulgente, est délicieuse de bonne humeur et de vérité. Le malade pour qui le vieux pèlerin fit son pèlerinage, guérit. Donc on fit félc à ce brave homme ; mais il avoua l'imperfection de sa dévote entreprise. On lui donna à manger du lard, des boudins. Il dit :
C'est pas «
a Taule !
Si la Dame n
était puissao
,e et haul
Et pardonnan
e à tous, j'a
lirais prié e
Le dernier poème de Verliaeren, les Farces tumultueuses (i), ne termine pas l'ample évolution de son génie; il la continue, mais avec un élan nouveau vers de nouvelles destinées. Deux caractères y sont à noter : l'optimisme et le modernisme, — une certaine manière, du moins, de modernisme et d'optimisme. Cela ne veut pas dire que Verhaeren renonce à sa façon épique et tragiquede voir les choses; mais l'optimisme et le tragique
(ij A U Socîéli- do Merean de France, igo>.
se concilient dans uae exaltalioa supérieure, dans un amour passionné de la vie, même hurlante et saug-lante, pourvu qu'elle frissonne, — et l'aventure moderne, dégagées de ses mesquineries, magnifiée, s'épanouit jusqu'à l'épopée.
Le poète des Forces lamaltueuses célèbre la Science, l'Art, la fièvre de créer, la fièvre aussi de détruire et de substituer aux vestiges morts du passé les rêves neufs. Il y a des chimères, il y a des contradictions, il y a des laideurs et des vulgarités dans ces tentatives forcenées des hommes d'aujourd'hui pour se construire leur idéal. Qu'importe? L'effort est immense, et une magnifique beauté lui vient du prodigieux déploiement d'énergies qu'il a suscité. Une force inouïe est au travail et la besogne qu'elle accomplit, confuse en apparence, a la sereine majesté des grandes révolutions cosmiques. Toute force au travail peutétre envisagée différemment suivant qu'on s'associe k son activité créatrice ou qu'on observe, du dehors, l'inévitable destruction qu'elle cause aussi. Le poète des Forces iamaltaeases s'est enivré de ce mouvement, de cette exaltation suprême de la vie. H s'est senti gagné par cette universelle ardeur; il en a tiré de la joie et de l'espérance.
L'œuvre d'Emile Verhaeren, sans cesse renouvelée, alterne ainsi de la détresse à la confiance, mais à chaque étape elle apparaît plus large, plus libre dans son envergure, plus prête toujours à d'autres envolées.
Ce poète est soucieux seulement des idées, des émotions et des images que lui suggèrent ses rêveries; et
tout le reste, il le chasse. Les exlraordinaires visions qui le hantent dans la solitude do sa pensée l'ébiouissçatou l'effrayent. Son imagination grandit toutes choses, pousse ses émotions jusqu'à leur paroxysme, transfigure la réalité, magnifie sa méditation. Une intense mélancolie, mêlée de terreur, l'oppresse. Mais il se dompte, et le tragique conflit de sa volonté consciente avec sa sensibilité pantelante sanctifie son intime douleur. Jamais peutêtre de tels cris de détresse et d'angoisse n'avaient été poussés en présence du Destin . Sa plainte a l'ampleur sublime de son désespoir. Rauque el rude, lourdement scandée, ardente, elle se prolonge avec acharnement, moDotonc comme la vie, incessante comme la sauffrance. On croit entendre la suprême lameulatioa de l'humanité qu'enchaîne une fatalité brutale et qu'un mystère terrifie.,.
Puis, ayant pris uae conscience plus nette de la réalité complexe et merveilleuse, de la vie universelle et des forces infinies qu'elle met en jeu, ïlcommunia avec celte énergie créatrice, qui est le tout de ce qui est, et il participa frénétiquement k cette joie féconde. Le poème de malédiction devint un hymne d'aïuuur...
HENRI DE HÉGNIER
L'i^clat raerveilleuï el la pure beauté de la forme qu'elle rcvët, la hautaine mélancolie dont elle est empreinte, un charme singulier, somptueux et triste, distinguent de toute autre l'teuvre de Henri de Régnier. Aucun poète n'eut peut-être au même degré que celui-ci le don essentiel de l'imajfe. Nul ne fut plus conscieut de son art, plus habile k en utiliser toutes les ressources pour l'expression d'une pensée con)ple\e, infiniment délicate el subtile, ardente, à la fois passionndc et contemplative.
En i885, 86, et 87, vers ses vingt ans, Heniiile Régnier publia trois recueils de poèmes peu étendus, les Lendemains, Apaisement et Sites, très soignés de forme, sans grandes hardiesses et, sauf quelques césures déplacées, dociles aux règles de la métrique parnassienne, des sonnets, des terze rime, des strophes de quatre, de six vers, aux rimes justes, correctement alternées, de style simple et pur.
Les Lendemains (^i)ne sont pas encore une œuvre très
(i| Les Lendcmaini.Parii. Vanier, i3Si,.
orig'inale, mais distinguée, fiDe, d'uno jolie qualité de langue et de pensée. On j retrouve un peu la manière de SuIIy-Prudhomme, avec moins de rafSnement, moins de minutie patiente dans l'analyse, moins de profondeur aussi. Une petite histoire d'amour, très simple, presque ingénue, « rêve d'enfant », en est toute l'inspiration. Amour sans phrases, sans exaltation, sans déclamation. A peine de l'amour, et de l'amour pourtant. Nul enfantillage, d'ailleurs, dans ces « Premières poésies» ; pas de lyrisme facile, ni d 'exubérance. Elles sont plutôt un peu froides, discrètes, réservées, attentives à ne pas dépasser la pensée par l'expression. Elles plaisent par leur justesse et leur simplicité.
Levers a plus d'éclat Hfias Apaise me n,l{i),h\ea que la manière soit, en somme, la m6me, d'analyse pénétrante et curieuse. Mais, en quelques poèmes, se révèle déjà la recherche du décor très riche, palais, trophées, tapisseries brodées de flores rares, do perroquets aux vifs plumages, forêts, belles endormies, dames du temps jadis, émaux... Le style est de plus en plus précis. Le sentiment s'aiguise encore, arrive à de frêles et charmantes
Dans les sonnets des Sites («) sont notées de fines concordances entre la Nature et les émotions de l'àme. Ce n'est plus le pur et simple récit d'aventures personnelles, mais plutôt le souvenir de ces tristesses et de ces joies, éveillé par le paysage, dans les douceurs d'automne ouïes splendeurs d'été, la campagne pluvieuse, devant l'horizon de mer monotone, les parcs, les jets d'eau... En même
temps, la légende apparaît, la fable, les héros, timidement encore, et l'é^logna s'eaquiase.
Les^/)iso(/e5(i),qTil parurent en iSSS.nemanifeatent
pas seulement un progrès du poète, mais im complet changement dans son esthétique. Henri deRég'niersemble renoncer à la poésie intime, personnelle. Dans les Len~ demains, dans Apaisement, c'étaient ses propres impressions, son aventure d'amour qu'il notait, au jour le jour, et comme sous la dictée immédiate de son émotion. Dans les Sites, le sentiment ne se présentait déjà plus avec une telle spontanéité et, pour ainsi dire, dans un tel élatde nudité ingénue. Il s'accompagnait de descriptions de la Nature, il s'enveloppait de paysages. Mais il se révélait dans les paysages même, il les teintait de sa propre nuance, les imprégnait de sa tendresse ou de sa mélancolie.
Les Épisodes rompent brusquement avec ce genre ; plus d'épanchements, ni d'analyse. On dirait, au contraire, que le poète s'efforce d'être absent de son œuvre. Et si cette œuvre doit aboutir quand m^me à l'exaltation poétique de sa personnalité, — et comment non? — sa personnalité, du moins, ne s'y dévoile plus comme dans une confession.
Une telle confession de soi, d'ailleurs, si poétique et enjolivée qu'on la suppose, est toujours un peu offensante ^pour la secrète pudeur do l'âme, jalouse de ses
(i) Episndes, Par
impressions, inquiète de s'exhiber. Ua sorte d'intime délicatesse lui ferait souhaiter plutôt de cacher au fond d'elle-même sa vie sentimentale la plus sincère et la plus vraie ; la seule pensée d'une indiscrétion possible ne la faitrelle pas se replier plus vite sur elle-même? Henri de Rég'nier semble bien avoir éprouva ce subtil malaise : dans les Lendemains et dans Apaisement, il ne se livre qu'à peine, et comme à reg^rel ; de là vient même à ces petits poèmes, exquis du reste, une certaine froideur.
Ilconvicnt de remarquer, en outre, queloi«Ay'ec((wismf est, daus une certaine mesure, en contrat! ieti ou avec l'essence môme de l'art, telle que, d'une manière plausible, les ailhàliciens allemands, par exemple, la défiiiisaent, cl telle aussi que paraît la concevoir Henri de Régnier. Il écrit, dans la préface de la Double Maîtresse : « Je ne sais trop par où ce sing'ulier roman m'est venu à l'esprit... Celle héliroclite figure de M. de Galandot m'est, si souvent et avec tant d'insistance, apparue à la pensée que j'ai ressenti le besoin de me l'expliquer à moimême. Je lui ai inventé une vie pour l'écarter de la mienne et j'ai pris ensuite le parti de le faire connattre aux autres pour mieua: parvenir à l'oublier. «
Ainsi, l'idée première de l'œuvre d'art a bien ijon orig'inedans unecniotion intime de l'artiste, mais la volonté de transformer cette émotion en une œuvre d'art lui vient d'une sorte d'impérieux désir de délivrance, d'un besoin d'cxterioriser la hantisode son cœur et de son esprit, ou, si l'on veut, d'un besoin d'objectivité. L'artiste cherche à se débarrasser, en lui donnant une existence propre, d'une impression trop douloureuse à force d'être trop intensément ressentie. C'est ce que si^uifie, sous une très belle forme allégorique, ce poèrae du Vase, le pFC-
inier des Roseaux de lajlûie (i). Tandis que passe elle frôle, dans la fraîcheur émouvante de la forÊt, la foulo des Djmpheset des faunes, le sculpteur taille le vase dans le marbre ; et l'une des nymphes, nuo et belle, lui met sur la joue sa bouche tiède, et sur ses mains il sent le souffle chaud des satyres, et la ferre exhale des parfums affolants. Cependant, lui, représente aux flancs du vase la ronde éperdue qui le trouble...
Mon ivresse élaît morle avec la lAcbe faite.
Mais il faut donc qu'en réalisant l'œuvre d'art, l'artiste ait soin de n'y pas laisser son impression toute simple, toute frémissante, comme il la sentait dans son cœur et telle qu'elle l'alarmait. Ou bien alors, à cette transposition il n'a rien gag^né. L'objectivité est la raison d'être et la condition de l'Art. Cela est st vrai qu'à certains moments de l'histoire littéraire, après des époques d'excessif « lyrisme j», on voit se produire une indispensable réaction et la littérature devenir nettement impersonnelle. C'est à cette nécessité qu'obéirent, plus ou moins consciemment, les Parnassiens, dans leur afl'ectation d' K impassibilité», lorsque le lyrisme romantique, aboutissant aux Confessions de Sainte-Beuve, par exemple, eut confondu la poésie avec une sorte de journal intime écrit en vers. C'est à une semblable impulsion secrète que céda Pierre Loti en recourant à l'exotisme, jusqu'au jour où ce futcnfin dans son costume d'Européen et parmi ieschoses familières de jadis qu'il se sentit dépaysé et déguisé. L'art est un déguisement.
( diuins (Suciéli du Mercure de
Après avoir, plus vivement qu'un autre à cause de sa sensibilité très aiguC, senti ia gCne de la poésie personnelle et l'erreur d'art qu'elle est toujours sur le point de commettre, Henri de Rég'uier avec les Épisodes, très décidément et volontairement, change de manière.
Les poèmes de ce recueil sont d'éclatants tableaux de magnificence, de fastuosité, où s'accumulenl et se disposent, pour la réalisation d'une étrange Beauté, toutes les couleurs, tous les inélaus, tous les joyaux, toutes les images somptueuses d'une n vision vermeille de la terre». C'est là comme une sorte d'exotisme spécial, — exotisme de rêve, asile merveilleux que s'est créé l'imagination du poète, loin de la réalité trop imprégnée de sa douloureuse sentimealalit^, loin de la vie et loin de lui-mfimo .
Palais d'onjx pavés de malachite, couchers éclatants du soleil dans la splendïde apothéose des crépuscules en pierreries, aubes de printemps où la lumière ruisselle sur les porphyres, temples enguirlandés de fleurs, du seuil au fronton de marbre, passages d'anges porteurs de glaives d'or et de robes éblouissantes que mouille la rosée des lis, délicieux jardins qu'emplissent des murmures et des vols divers de parfums, forêts heureuses que traverse le galop sonore des centaures, et où des n\Tnphes sommeillent divinement, vendanges d'automne égayées de bacchanales, de cortèges délirants de satyres et de femmes aux thyrscs fleuris, — tel est ce décor qu'embellissent les plus divers éléments de beauté, sortilèges de la Nature ou créations de l'Art, mêlant au présent le passé, aux éblouissantes visions des soirs quotidiens les fantaisies de la légende et les fabuleuses chimères évoquées par le conte.. , Et si tout cela
ne fut qu'un rêve d'or, de mensonges ot d'ombre que raille le sourire étraoR-e de la vie,
il suffit qu'à le contempler l'âme ait trouva l'oubli d'ellemCme et celte joie du détachement que donne l'Art.
... Un rave. Dans l'ombre du soir d'amour où Qotte lo parfum d'ambre des grappes lourdes aux treilles mûres,
la brîse nu<c' feuilles semble un passage d'abeilles....
Un clairon vibre sur la ^rève, appel à de vaines équipées.... Mais j'ai laissé l'inutile ardeur des victoires, du sang sur les cuirasses et des massacres en des villes royales, et j'ai marcbé vers Toi dans la forêt, à travers le bourdonnement doré des abeilles ; j'ai pris, comme un voleur, un rayon do miel et l'essaim m'a suivi.
Et vers loi, ma joueuse éternelle et frivole, qui d'un souflle en la (lûIe avives le vain jeu des grammes, fol essor qui vers l'écho s'envole, je l'apparus parmi la candeur du ciel bleu et aimbé d'un bruit d'abeilles en auréole.
Autre vision. Sur une rive délicieuse où fleurissaient les roses candides, où notre enfance s'était éveillée ingénument à la nouveauté des choses, apparut, un jour, docile èi l'effort du vent, une galère de parade, aux agrès tissés d'or et de soie, aux voiles d'étarlale semées do croissants de lunes et d'étoiles. Dans les vergues, des singes jouaient avec des noix d'or. Les princesses descendirent de la galère, avec leur cortège de fous, de courtisans, de baladins. Alors, émerveillés et confus puérilement, nous voulûmes nouer à leurs mains les guirlandes de roses, Mais aux poignets des belles las
lieDS de fleurs se di^tleu rirent, las oiseaux que portaient au poing les pag'es s'envolèrent, et les princesses s'enfuirent aux nefs de parade...
Quelquefois se devine, sous le dég^uisement fastueux dont elle s'enveloppe, l'âme du poète, — soit qu'il s'écarte de la bacchanale joyeuse dos vendan|;eurs, porteur solitaire de la grappe mystique, —soit que, en dialogue nocturne avec le sphin.t, il le reconnaisse fraternel, à la infime horreur dans les yeux, symptôme d'une semblable aventure antérieure, — soil qu'à trop évoquer Ariane plaintive, ■ il se sente pris à son tour de nostalgie sur les plages de soleil o. où son ennui s'accoude en poses d'Ariane ».
Quelquefois aussi s'esquisse, dans les détails de la fiction, une allégorie plus ou moins précise, à peine indiquée ici, plus manifeste ailleurs, et toute claire par exemple dans le poème du Verger.
Sur une pelouse de fraîcheur, parmi les floraisons priotaulères, voici trois femmes, eu groupe de beauté: la première, gracile, est vfitue d'une robe pudique, l'autre est nue et prête \ l'étreinte, « et la troisième avait la robe d'hyacinthe ». Et toutes trois semblent attendre, amantes d'éternité, celui qui viendra du chemin de l'aurore, vers leur amour... 11 vint et, de son aveu frivole et juvénile, salua comme l'Élue l'enfant gracile à la robe pudique... Puis, un chaud naidî d'été, sous l'embrasement du soleil et dans l'odeur de la terre féconde, le Verger s'épanouit. L'heure n'est plus au virginal rêve d'amour enfantin. Sur l'herbe encore, la dormeuse nue s'étire parmi les roses incarnates : le ravisseur joyeux l'emporte... Et maintenant, sur le verger d'amour, c'est la douceur d'automne, n alourdie d'un |>arfuni de lièvre et
tli; fruit hlet n. Et wllc qui était velue tlo la robe d'iij'ncinthe décroise ses mains d'un lent geste et se lève vers l'amant, revenu de l'aventure de la vie. Et, « dans la sécurité do la femme savante, » sereine, elle l'appelle « vers son amour et sa suprême réussite »... Et c'est donc ici, sous la forme d'un s^'mbole do beauté, la transcription de trois groupes de petits poèmes où serait célébré l'amour ingénu, l'amour sensuel et l'amour câlin, — trois amours que l'on sent en mystérieuse concordance avec trois heures du jour, la matinale, l'ensoleillée et la crépusculaire, celle, toute légère et futile, où l'âme s'amuse à l'allégresse de l'éveil, celle, embrasée, où l'exaltation des sens la prend toute, et celle du soir, où la rentrée serait délicieuse dans la sécurité secrète de la cham-
le printemps est matinal, l'été sensuel et l'automne frissonnant. 11 y a des âmes de matin, de midi et de crépuscule, âmes diverses et qu'en des temps divers nous appelons de nos désirs nostalgiques ; — n'est-ce pas Mme <J(j Bcaumont que Chateaubriand nommait une M soirée d'automrjc a? et dans l'amour n'y a-t-il pas tout cela ; l'allégresse d'éveil, la sensualité chaude et la càlinerie d'automne ?
E![, toutes trois, n'éliez-voua pas l'amour unique, mysiérieuses sceurs du verger symbolique où veillaient voire ttlleule el voire triullû?.,.
Les Poèmes anciens et romanesques (i) conti- (i) Poèmes anciens et romaiteiqaei, Pwia, Art InJépEndaiii,
nuent los Episodes. Mais la t'ornie s'onricliit de mètres nouveaux et lo vers libre fait ici son apparition. Non que (le Rég'aier roaoïice désormais au vers régulier. Le a Prélude » du ce recueil est écrit en terce rime; les premiers Moiifi de légende et de mélancolie soDt en alexandrins réguliers. Mais ailleurs, au début de la Vigile des grèves, par exemple, le vers de douze sjllabes, plus librement construit, se conlenlo d'assonances. Ailleurs encore, et le plus souvent, lo poème est composé de vers de toute mesure dont la disposition, au lieu d'être fixe eoinme daDS la strophe, n'est réglée que par la fantaisie du poète, coni'ormément aux. lois d'une harmonie plus subtile et plus variée. Ainsi se manifeste cette volonté, que Henri deRégnier conservera, d'utiliser tous les mètres, toutes les prosodies suivant les besoins de sa pensée et sans que l'adoption de l'iuie d'elles lui semble ôtre une raison d'exclure les autres.
Les vers libres des Poèmes anciens et romanesques sont remarquables par leur aisance et leur mjstéiieuse musique. Brefs et comme animés d'un rjthme de chanson gaie, ils s'allung'ent ensuite, se prolongent avec de lentes allures, ou bien s'élireut avec langueur et lassitude, pour repartir enfin dans l'allégresse de la pensée en l'oule. En luéme temps, le choix des mots, leur combinaison donnent au vers des sonorités chantantes, et d'étranges orchestrations s'y entendent où les cuivres éclatent dans la plainte indéfinie des violons et que des tambourins en t'éle traversent parfois,
Ku allaut verti la ville où l'on chante aux terrasses
bOus les arbres en Eeurs comme des bouquets de liancées,
'Sgo.R,éimpres=iou dans les Poèmet (/SS;-!*!)?). Mercure île France.
B la ville où le pavé des pbces
' rose et bleu d'un silence de danses lassées,
enuoiilré les filles d' la plaine
qui s'en venaienl à perdre haleine,
et uo us avons passé....
Nos espoirs enireronl par les porlee ouvertes
ea vols de papillons légers aux vastes ailes. ...
Heuri de Rég'nier a désormais trouvé pour sa pensée la forme à la fois la plus poétique et la plus musicale. La beauté de ses vers résulte d'un accord excellent entre le son des vers et le sens des mots employés. ,, Il y a dans les mots une singulière puissance d'évocalion : à leur signification rigoureuse se joint tout ce que peuvent éveiller les plus multiples, ondoyantes et capricieuses associations d'idées... Certains mots semblentavoir pour Henri de Régnier un particulier attrait. Peut-être en abuse-t-il un peu. En tous cas, ils sont beaux, et non seulement par eux-mêmes, mais aussi par les choses qu'ils siguiËeot, — noms de pierreries, opales, onyx ou rubis, d'animaux fabuleux, griffons, licornes, et les amphores qui suggèrent le geste charmant des porteuses...
La Vigile des ff rêves témoigne de la maitrise prestigieuse à laquelle est arrivé désormais l'auteur des Poèmes anciens et romanesques. Jo ne sais si jamais poète eut à sa disposition une forme métrique et verbale plus variée, plus diversement expressive, plus souple, plus harmonieuse et plus riche; elle s'identifie ai bien avec la pensée que, dans ces accents très diversement modulés, tantùt intenses et fiévreux, et tantôt cûlins et tantôt allègres, frivoles ou graves, ou aroitcotoodro locbaat mùmc de l'âme, hymne, épopée ou bar^rolle, on cruîi euten-
>iS
tA POiïSIB lCO(nr«M;B
lire l'Jrap même, oui, sansiiitcrmédiairp.iminéiiiatementji l'ànie en joie, Tame on détresse, rame en folie, r&mâl
éperdue, l'inlime et subconscicnldÉsir de i'àmG,..Suruna]~ grève déserte, aride comme la vie où meurent d'attente J nos nostalD;ies, des femmes sont là, leurs jeus clairs tendus vers la mer, asile des rêves indéterminés, et vers la terre fleurie dont les émrle l'esU du temps. Elles sont lasses d'espoir déçu, d'incertaine chimère et de patience qui s'éternise. Leur ennui morne s'eshale dans ces vers lents, monotones et qui parfois s'étirent comme des bras énervés d'immobilité, trop alourdis pourlant de torpeur pour s'agiter :
Par les jours éclalBDta elles mtilB pluvieuses,
ualre exil a pleuré sur la plage des mers
vers la terre, là-bas, cffloresceule e[ merveilleuse;
vers la terre, là-bas el par-delà les mers,
par delà les Jours éclataulB et les nuils pluvieuses...
Des souvenirs dépassé joyeux traversent, par instants, l'horizon terne de leur rêve éteint; de brèves visions d^l gaieté, tableaux exquis, de couleur douce, s'éclairMifl^ dans leur mémoire, nuancés seulement de la mélancoU^ des choses mortes qui furent aimées :
L'eau des s
iource8oùchoii,le si
la mort uni
anime des roses
Était heurei
lae de anus voir
i chevelures fauves...
Un peu de
cette eau nos miroirs
Les foDtaii
lEs étaient sonores...
Et, comme si l'heureuse évocation ressusdtait en e tous les désirs avec le regret des chères voluptés, ■ frénésie les soulève, ardente et d'une telle intenmté fi
missante qu'on dirait, dans leur chant, la clameur même de l'âme liumaine daus le tourment de ses aspirations insatiables :
Qu'il vienoe à arm exils, et vers nos scioa et vers nos lèvres lo Bienvenu d-aïuoiir. sûr d'être celui-là, '
qu'il vinane à noire exil lo Bienvenu .raniour, sûp d'èlre celui-là.
s seins gorges et l'nrdeur de nos lèvres!
rs lui qui ïieul de i'oncidenl,
dans le rire de nos dénis...
a l'offre de El nous irons dans le Trisson
D'autres soai venus déjà, avec des rires, avec des cris, facile? triomphateurs et di-cevauts, marchands de TjT et de Carthage, qui passaient suppiilauL des nombres sur leurs doigts, et puis la troupe bariolée des bouffons et des aslrolog'UBs, et les chevaliers en route vers les graais, et les pèlerins, besace au côté, et les Apôtres, drapés en gestes d'Êvang'ile, et les Barbares en hordes tumultueuses, —foules diverses qui apparurent comme de vains espoirs à l'horizon vide, et ne s'arrêtèrent pas. Mais lui,
le Bienvenu d'amour, «ùr d'élrc celui-là, viendra-1 il, quelque soir, vers l'exil de nos lèvres en le cortège des flù.les ou dans l'éclat des lambourios grondeurs et des tronipelles brèves? Viendra-l-il des vergers, des glaciers ou des fleuves, doux moissonneur, lier en gerhea nos cheveux? Paire des monts de neige où, slalacliles, pleurent les clairs cristaux d^ gel dardés et douloureui?.. .
Ainsi se conUnue la cantiiène d'amour; elle se mêle de plaintes vagues, dp cris de désir, adoucie parfois et calmée dans de brefs relâches, puis comme hallucinée dn bonheur pcu.sé, plus proche, coupée d'appels, haie-
tante, frémissante, enivrée de proche espoir, découragée, puis reprise bienlilt par l'ardeur de la fièvre,..
... Depuis les Episodes, la pensée du poète s'est enrichie d'éléments nouveaux : sa conception du mande s'est élargie. Son goiit de l'allégorie, qui s'est déjà manifesté dans son œuvre avec éclat, mais à la façon peutêtre un peu d'un brillant procédé littéraire, va devenir quelque chose de plus : sa philosophie. Le symbole sera la forme même de .sa pensée.
Dans ces Poèmes anciens et romanesques, où l'antiquité se mêle aux fanlai.siea de l'imagination, l'histoire, la légende, le e songe des vieux jours », apparaissent i;uiiiiiie luul iiiipivgnés de iujslBiieuses sigui£i;ulIous. Les historiens positifs font un effort scientifique pour caractériser chaque époque, pour séparer les uns des autres les moments divers de l'évolution humaine. Dénués de critique, les hommes du Moyen-âge travestirent la Grèce et Rome en une féodalité de hauts barons et de sei- ^eurs;lea écrivains du ivu* siècle se représentèrent l'entourage de l'empereur Auguste ou du roi des rois Agamemuon comme la cour de Louis XIV ; plus récemment encore, Hugo transforma suivant sa propre imagination la légende des siècles. Bons élèves des historiens, les Parnassiens protestèrent contre cette manière inexacte d'envisager le passé et se préoccupèrent de vraie couleur locale : la recherche des documents exacts ne fut pas un de leurs moindres soins.
Sans revenir à l'ancienne manière qui habillait le*. passé à la mode du présent , Henri de Régnier n'établit pourtant pas une séparation absolue entre le « songe des vieux jours » et le songe d'aujourd'hui. Il ne considère pas le passé comme un temps aboli avec lequel on ea a
fini, mnis plutôt comme le souvenir d'un autre vie de la même âme humaine, comme l'un des perpétuels recommencements dans lequels elle se manifeste, toujours identique en son fond et variée en ses apparences. Le présent est déjà dans le passé, l'avenir aussi. Toute l'âme humaine est tout entière dans chacun de ses moments ; tous les 'actes, tous les rêves, toutes les œuvres où elle se réalisa jamais sont les symboles, authentiques autant que spontanés, de tout ce qu'elle est, de tout ce qu'elle se révolera.
De cette manière, la Faille n'est plus le magasin d'accessoires poétiques auquel recourent des artistes à la recherche d'embellissements, mais, en vérité, la mémoire de i( tous les jadis où notre rêve aventura ses destinées... n.Lo poète y trouve l'expression figurée de l'élornelle rêverie de Vime humaine, La Fable est vraie, la vieille allégorie est réelle...
ieu des cbars s is Ames de jadia
brise à l'angle dur des Inmbt
L'élerr.elle Toison, par delà les mers sombres, au fond des soirs, se dresse, étranije en son poil d'oi et le-i cornes d'émail alloDs-eet leurs deux ombres sur le flot fabuleux qui gronde el saigne eacor.
Les Arianes, aux Iles de fleurs et d'astres qui veillaient dans la nuit sur leur sommeil fatal, attendent le héros de leurs tristes dcsaslres qui les doit reconduire au vieux palais aalal.
La chimère, accroupie aux i^orges de l'attente, crispe BPS ongles durs où luit le sans: des forts, et notre âme a tenté l'aïenturc éclatante
■ immortel pour ijiii d'.iulrea sont morts
Priocessfsau manoir, Bcllcsau bois dormant, Viviaues, figures de fi'erie et de contes eofantina où s'essaya, bégayante parfois et parfois puissamment créatrice, l'humaine pensée dans son éternel désir de se réaliser, se mèleot aux Ariancs de la fable antique; le veut d'outre-vie, « chargé d'exils, de songes et d'années et de voix mortes aux oublis de la mémoire » éveille l'écho de ces rêveries dans notre souvenir, où. revit « l'âme grave d'antiques choses », l'âm-e charmante de délicates fantaisies, rame merveilleuse du passé prestigieux.
... Dans la Forêt, mag-ique de silence et de mvstère, veille, invisible aux passants, la Dame hautaine. Et ceux-ci ne l'ont pas vue, qui s'en allaient vers l'action, les yeux aveuglés des visières des casques, ceux-là non plus qui pourtant étaient allés vers elle, pieux et très doux, laissant l'herbe d'oubli pousser dans leurs maisons et qui sont revenus sans plainte, joueurs de fliîle a jouant en leur ftme à des étoiles mortes »... Mais quelqu'un, dans la Forêt, chante à la Dame de la Forêt la chanson de son espoir et de sa folie, et la Dame est docile à son rire, c&llne à sa mélancolie, enivrante à son désir. Et le Dormeur du mystère de la Forêt dit à la Dame :
Reg'HrJe vers l'orée et l'aurore...
Que voia-la par delà la Korét et l'aurore ?...
L'écho des jours perdus est mort eu ma mémoire.
Par delà l'orée, il y a des fleuves clairs, et des Iles et des vergers et, dans la brume rose de l'horizon, la ville. La ville, évocatrice des heures puériles et de l'adolescente allégresse ! Il y a la ville et son activité d'amour, de chevalerie, de vie ardente. El le souvenir, dans l'âme du dormeur, se précise, et le pas de ceux qui vivent
sonne dans sa mémoire. Et c'est en vain que la nuit tombe sur la ville apparue, enveloppant toutes choses, au loin, du voile d'oubli. Le dormeur s'en ira vers la ville où l'on vit, déserteur du son^ et de la chimère. Et la Dame de la ForCt retombera dans son mystère essentiel.
Jusqu'à l'heure où viendra quelqu'un qui soit mon frère, dora eu les groUes d'or, de fleurs et de cristal.
Cependant, lui, revenu vers la ville, chantera sur les flûtes harmonieuses et tristes le rêve de la forêt magique...
... Ici le Fol Aulomne a. répandu profusément ses ors et ses rouilles, et, dans la clairière ensoleillée, dévale, ivre de l'arôme des vendanges et de l'odeur des chairs, la troupe des Satyres, des jEg'ypans, des Faunes, masques on folle déroute, m masques qui furent ma vie «, antiques symboles do la terre on joie.
N'es-tu la fauve odeur des antiques satyres
par qui s'irrile en moi l'ubscur legs d'une ardeur î...
... Hélène ! Etrange morte, vivante en allégorie loialainc de Beauli}, guerrière, et douce exilée vers qui se tend la nostalgie éternelle des cœurs, — étrangère et voyageuse !
... Omphale aussi ! la délaissée dans l'ombre d'or du vieux Palais. Tandis que lo héros est parti pour l'aventure dans le péril des soirs, belluaire en lutte contre le taureau, le sanglier, l'hydre, les monstres au mufle crispé, parmi le hasard des douze épreuves, tu restes pieusement assise comme en songe, à l'âtre, fîleusc pa-
lionlc. Et le hi'Tiis revient à toi, son Snae vivante, — Omphiiie noire flmc, et le héi-os notre folie. .,
Quelquefois ce n'est pas un motif ancien qui est la donnée du poème; mais une fiction s'ébauche, & laquelle se mêlent aussi, vestiges étranges, des traces du conte millénaire, et les Vivianes, et les Pileuses, et les animaux symboliques et les emblèmes de jadis, dénués désormais de toute autre réalité que celle de
' leur authentique signification. « Rites de fable per-
^ due n, épars dans la pensée nouvelle et qui lui com-
muniquent leur caractère énig-motique et quasi-religieux, leur air de vérité surnaturelle. C'est que l'histoire et la légende, antiques ou récentes, consacrées par la songerie séculaire des hommes qni s'y voulut réali.ser, ou toutes fraîches encore de neuve imagination, toutes ces images ne sont plus que les signes, mais véridiques, de l'éternelle pensée humaine, de l'&me humaine, de notre âme 1
Tel qu'en songe lisi de i89a{i). Comme lasse de s'être éparpillée, à l'aventure de sa vie, dans l'espace et le temps, à travers le vaslc monde et dans l'infinie variété des légendes, désireu.se à présent de repos en elle-même et de sohtaire méditation, l'âme du poète se recueille et, seule avec soi, se retire dans le sûr asile de sa réflexion. Telle que le Narcisse d'André Gide, a qui veut connaître enfin quelle forme a son âme ; elle doit être, il sent, excessivement adorable, s'il en juge jtar ses grands fré-
l.| Telqa\
on^e. Paris, Arl
iidipenda
■V'Sb
», l'âme du poète se penche sur elle-même pour s'apercevoir, elle met toute sa ferveur attentive à se di^couvrir dans le miroir delle-même.
Elle se dédouble alors, contemplative et contemplée, l'œil et l'image. On dirait qu'elle s'accoude au balcon de sa rêverie et se voit, silhouette grave ou souriante suivant l'heure, emblème surgi du fond obscur d'ellemÉuie, fig'Ure de tristesse ou de joie.
De ce dédoublement nait le symbolisme essentiel de l'âme et, sans plus avoir besoin des somptueux décors où elle se jouait, des parures merveilleuses dont elle se revêtait, coname de déguisements, pour son eïaltation fastueuse, elle s'apparaît maintenant à elle-même, nue, avec le visage de sa pensée, telle qu'en songe, dans l'intimité véridique de sa rêverie, et non plus toile qu'on la croit apercevoir dans le vain jeu des phénomènes. Il lui semble qu'un autre être se dévoile en elle-même, surgi de son sommeil, façonné de songn \Tai selon la vie vraie, l'âme de l'ûme et sa plus parfaite réalité...
Frère taciturne, en
sorpe dans mon âme.
VoyaKSur qui reviei
is du fond (le moî-rtièni
Par les chemins de mi
i Tristesse, 6 Revenu,
avec iB face de pâle a
venture. . .
Une sorte de mystique dialogue s'échange alors entre l'âme contemplative, toute bourdonnante encore des bruits de la vie, et ce frère mystérieux, qui seul réalisa K l'intérieur destin qu'elle n'a pas vécu », morne frère qui la regarde avec des yeux d'étounemcnt, en qui elle se songe, en qui elle se reconnaît plus elle-même, selon son rêve et sa seeréle chimère. Inquiétant témoin,
qui )a trouble et qui la tourmeiite et dont elle voudrait parfois étouffer le reproche :
qu.l
r accroupi dans ma vi es jourH du désir de a
Frère doux el di'çu donl elle plaint aussi la détresse et l'iibandon, et qu'elle rcg-rcttc d'avoir laissé, et qui, fidtie, teata de l'accompagner dans la vie jusqu'à ce qu'il dût enfin, devant un tel spectacle de folie, se retirer dans le château de sa contemptation :
Pourquoi as-lu vécu mon deexia et mes armes où Ion onibreà jamais eut debout sur mes soirs? Toi, beau de loule la tristesse, avec l'Espoir! " ' ' Il par taface pâle
à ta lé
□ doiçt pur qu'alourdit une opale,
il tout
ipli.
fais le sig-ne bautaiudu sileace à l'oubli I
Parmi les poèmes de Tel qu'en songe, d'intense méditation et de réflexion douloureuse, tôte-à-téte singulier de Narcisse avec sa propre image, la Gardienne se distinf^ue par un plus complet dédoublement de personnalité ; c'est tout tin drame qui se déroule, dont les personnages, hien qu' « emhlématiques », agissent et se meuvent... Sur une colline, au seuil d'un manoir délabré que le crépuscule environne, le Maître arrive, chevaliec las que ses frères d'armes soutiennent. Il s'en revient de l'aventure terrible et scandaleuse où, dons le cri fai-ouche des buccins de cuivre, l'épée haute et le gonfalon d'orgueil gonflé par le vent de victoire, il chevauchait vers « le prestige casquédes fausses Destinées». Dans la lutte ardente et l'ivresse du sang, il a songé k qu'à travers le bois sombre son âme le suivait peut-être comme
■une ombre ». Aussi s'en revient-il vers !a der donne, confronter ce qu'il crut être et ce qu'il fut. Son âme vraie est demeurée au manoir qui s'écroulait et, silencieuse, elle attendait l'aventurier. Et c'est elle k présent, la g'ardienne, qui lui ouvrira le château de jadis, et qui lui tendra lo miroir oti s'interrogera son visag'e et, refermant derrière lui les portes hautes, lui révélera la vie de l'Ame suivant sa véridique destinée, ,.
Ailleurs, l'Ame apparaît avec ses compagnes familières, la Tristesse et la Solitude. Et celles-ci s'animent aussi. On bien c'est l'Espoir qui l'appelle, ou l'Amour, ou l'Oubli qui l'endort dans le sommeil ou la frivolité. Chacune de ces figures, douée de vie, va et vient suivant le geste de son êt'-e, et nous les voyons se grouper avec a leur grâce de passantes parmi les roses ». Ici, c'est la Tristesse, debout sous les saules, ou qui rôde, cbantant «eusaflùted'orderrièrelescyprès», on qui chemine avec l'Ame dolente qu'elle abrite sous son aile, toutes deux côte à côte et comme deux sœurs. El là, c'est l'Espoir, « en pleurs, veillant des ombres mortes », ou bien qui passe par la roseraie, heurtant les portes au travers des haies, ou bien, d'un geste doux, relevant l'âme abattue et l'emmenant docile, par la main. Et \k encore, c'est l'Oubli qui jette des fleurs fanées et se tourne vers les prochains printemps. Et là encore, cet enfant nu qu! cueille des roses dans l'ombre et sanglote d'être venu, abl n'est-ce pas en lui que ton destin se reconnaît?.,.
Tous ces éléments divers de pensée, les allégories légendaires et les symboles de l'âme dédoublée daiis la
conlomplation dVIIe-nuime, se retrouvent unis dans les poèmes d'Arélhuse (i). Eglogucs et pastorales, doux pajsag;es d'aube el de soir voluptueux, qu'anime la mélodie des « flûtes d'avril et de septembre », sonore, mélancolique jusqu'en sa gaieté, et que l'Ame habite, discrète et recueillie. Cette chanson, dont les accords harmonieux viennent du plus lointain passé bucolique, s'est adoucie, s'est amollie à la rêverie ultérieure des flf^es, et, dans ce bois sacré, se mêlent à la troupe des nymphes el dos muses la Tristesse et son frÈre l'Amour, couronné de roses encore et de violettes, mais pensif et les jeux en rêve. La curiosité enfantine de Narcisse est devenue si grave qu'un désespoir éternel l'accompagne, et Duphnis, qui menait doucement aux prairies ses brebis bêlantes et ses béliers, mord la flûte que jadis ses lèvres baisaient, et sa pensée hésite à reconnaître, dans l'écho qui l'emporte, sa voix désoniiiiis anxieuse!... C'est le charme particulier de ces «'ég'log^ues métaphoriques » de rassembler des formes très diverses de beauté, les unes anciennes et les autres neuves, celles-là plus éclatantes, celles-ci plus secrètes et pensives. La Nature est devenue mystérieuse et presque inquiétante d'avoir accueilli dans ses retraites où les Satyres jouaient, dolent et doux, le songe des jours...
Un poÈme, daos ce recueil charmant, est d'une parlicuIIlVc puissance, l'Homme el la Sirène. Sur une grève marin" entourée de roches, se lève l'aube bleuâtre. On dislingue la voix d'un veilleur de proue qui, d'un navire qui passe, épie l'apparition des Sirènes ; sa complainte
. tiidépendiu]
incanlatrice s'approche et s'éloig'ne. Il sait que la mer est féconde en sortilèges et qu'à travers les choses qu'on croit inertes, de mystérieuses faces uous regardent; il a vu jadis les dryades saigner, quand sahache entamait les arbres de la forêt... Uo jeune homme est assis au borddesflots et, sur ses genoux, étrange et nue, dort une sirène. Et la tétc de la dormeuse est lourde, lourde de sa langueur et lourde aussi de tout l'inconnu qu'elle recèle. Car de cette étrangère qui vint souriante et qui maioLenant dort, il ne sait rien, lui qui contemple son sommeil, sinon qu'elle dort et qu'elle est nue. 11 se trouble àconsidérer l'énigmatique visage ; derrière son sourire, il lui semble qu'un autre sourire s'esquisse et que, derrière sa face enfantine, une autre face se devine qui serait sa Pensée à lui, surgie en elle, sa pensée au manteau noir... Alors, un désir lui vient d'éveiller la dormeuse, et delà voir debout, dans l'algue d'or de ses cheveux, vivante image du rôvo qu'elle réaliserait...
... Dans laclairièred'uneforêt.près d'une source d'eau profonde, les Tisseuses entrelacent les fils, enchevêtrent les soies et sur leursgenoux s'éploiel'éloffe commencée... Vêtue seulement encored'une gaze légère dontson corps nu s'embrume à peine, la sirène est venue avec sonbieoaimé dans la forêt que le soleil illumine. Elle tient des roses à la main, et sa main est encore mouillée de récente cueillaison dans la rosée. Elle tend les fleurs au bienaimé, elle lui tend ses lèvres, humides d'avoir baisé les fleurs, elle lui tend ses seins qui palpitent et tout son dou.Y corps délicieux, tiède en l'attealedes voluptés. Elle est gaie de toute !a eaieté des choses et comme enivrée du parfum des branches et toute fi-émissante comme la
et mngni&que du lu vie universelle !
Mais lui, dans son manteau sombre, reste songeur et taciturne, « malgré cette torèt qui chante et où il passe » , malgré les roses et la tiédeur des seios qui le frôlent. Et quand elle s'approche, les lèvres fraîches, il la repousse les poing's levés, il la menace. Hélas! il avait rôvé d'éveiller en elle une pensée grave de tristesse, de science et de méditation, et de l'asseoir auprès de la taile, sous la lampe, « silencieuse et docte et un doigt à la tempe h. Et comme, d'âlre ainsi rcpoussée, elle pleure il lui semble que, daos la légère petite âme, un songe se lève, pareil au sien. Les Tisserandes coiffent les cheveux épars et les disposent, vêtent d'étoffe lourde le corps charmant d'iag'énue volupté, chaussent de sandales les pieds qui naguère i^uraieat nus sur le saLle et la mousse. Les amants silencieux s'éloignent dans l'ombre vers la demeure studieuse...
A présent, la Forêt défleuric pleure sa nymphe clairo '■
Les doux seins (leurissaieat la grâce de saa Icirse,
et la Nature souriuil avec sa bouche:
les grands cliânes aimaient sa chevelure torse.. .
Elle était la Nature : il a vuulu la Femme
et sans avoir compris pourquoi elle était nue,
il a fuit un llambcau de ce qui fui la tlaiume.. ■
Au soleil couchant, sur la grève, il est étendu mort Et celle qui l'a tué, près de lui pleure leur destinée:
pauy«
: frère, ai
IX ye
ux de songe
etdi
il fallait )
regarder
yeux
1 recardi
eVes
u qui lui
llaq.
sur le sable, plus
doux
rqu
llfalbitn
[lettre en
tes |i
.eusées
du vent, dti soleil et de l'amour, toute ma chair vivante à la lipnne enlacée, et sur la bouche graveet pâle de ton songe ma bouc lie fraîche!...
Maintenant, elle retourne à la mer maternelle qui bercera ses cheveux parmi les algues et la fleur rouge de ses seins parmi les fleurs marines, et de ses lèvres fera des coraux, et de ses oreilles fera des conques pour les échos lointains du larg'e. Sirène mystérieuse et qui fut meurtrière, comme l'amourà celui qui, derrière les doux yeux caressants, cherche un autre regard de songe et de mélancolie, meurtrière aussi comme la pensée à qui ne se contente pas des enivrantes sensations de nature, de soleil et de joie délicieuse, mais la veut vêtir du manteau de science et captiver dans le château de ses méditations. Car elle fui sa pensée. C'est pour avoir cru deviner, derrière le doux visage ensommeillé, son âme à lui qui s'éveillait, qu'il l'aima. Et telle, il aurait pu jouir d'elle, s'il l'avait laissée s'enivrer joyeusement de la Nature, de ses parfums, de ses lumières, de ses chansons, attentive au jeu sans fin des apparences. Mais il l'a vêtue de tristesse, il l'a relouée dans la mélancolie de sa méditation, il l'a tourmentée de science et de réflexion. Alors, elle l'a tué pour se libérer et pour s'en retourner dans la fête infinie des choses, elle la Nue et la Capricieuse, dont le sort est de participer aux joies de l'universelle vie...
Les Roseaux de la Flûte, qui suivent Aréthase dans le recueil des Jeux rustiques et divins, en diffèrent assez. Ce sont de petits poèmes écrits le plus
souvent eo alcxandrias et d'une cotnposUion beaucoup plus simple. Ils se présenlont encore sous la forme d'éçlogucs, d'idylles ; ils prennent pai-fois le ton sentencieux d'inscriptions fuaéraires.
La Mort est le thème principal; elle communique k cette poésie une élrang'e mélancolie, sans désespoir et sans révokc. Il semble que toutes choses, en présence de l'inévitable destin, se disposent suivant l'ordre éternel et prennent leur attitude définitive. Les rires et les bruits lég'ers de ta vie s'apaisent dans le silence, et s'il s'éveille un cbant de flûte dans le crépuscule, la mélodie plaintive en paraît plus triste encore d'être musicale et chantante.
Ici, c'est une ombre ancienne qui interrog-e un vivant d'hier, et presque une ombre lui aussi, car, sur le borij du fleuve sombre, il attend le passage vers la Nuit L'ombre ancienne se rappelle les printemps de la terre, les rire-s d'avril, et les cygnes sur les étangs, et Ifs abeilles en essaims blonds, et les fruits d'automne, et les vendanges, et l'alternance charmante des saisons, et l'amour. Mais, le vivant, plus taciturne, ne sait rien des gaietés et des joies j il ignore l'aurore et les treilles mûres, et si le mort fréniit encore au souvenir de la vie, le vivant semble prêt déjà pour le sommeil d'oubli. Tels ils se trouvent en présence, d'un bord à l'autre du Qeuvc sombre dont l'eau coule encore entre leurs destinées. . .
Là, pour le retour du bien-aimé qui voyag'e vers la rive Stjg;ienne, l'amante a préparé la maison de jadis, les fruits dans les coupes, les iig'ues, le lait, et la chambre douce. Mais lui, de par delà les jours, lui donne l'adieu Suai; « les baisers pour jamais meurent avec les bouches u,
n y a dans ces poénnea un charme trisle et mortel. D'autres sont d'une g:râce plus tendre et légère, profils gravés sur des médailles, sentences précieuses, tableaux champêtres. Eucore la fantaisie ne s'y accompagne-tcHe pas de gaieté ni de sensuelle folie. La grande ombre de la Mort plane ici sur la vie...
On se tromperait si l'on ne voulait apercevoir dans ces idylles d'autre sens que celui qu'y représentent les mots, de simples scènes bucoliques. Derrière les mots comme derrière les choses, pour qui sait les voir, tran¶it, indécise, une autre réalité. Images d'on ne sait quoi qui se dérobe, ce qu'ils enveloppent sous leur voils c'est le mystère lui-même, l'essentiel mystère de la destinée.
Ecoule, sur le seuil qu'un jour fera décombre,
ceux qui vipnncul de l'aulic et qui parlent dans l'ombre,
car ils Mveol la roule' et \b vie esl eu eux.
Le ihyrse sans te pampre est no bâtaa uoueux,
le masque aphone rit de sa bouche tordue
le rire snns écho d'uae voix qui s*est tue
et survit Irislemeut au visage esquivé ;
la pluies, peu à peu, de ses laroiies lavé
la jeue et le meaton que le cinabre farde ;
les yeux sont Irop ouverts par où nul ue regnrde...
Au delà des idées claires et distinctes qu'on peut chei^ cher à exprimer directement ou bien au moyen de précises métaphores, il y a le dernier problèuie qui résiste à toute analyse, à toute intuition. Au point oii s'arrêtait sa dialectique, Platon plaçait des mythes, fables très simples que parfois il imaginait lui-même, que d'autres fois il empruntait à la légende, à la religion, aux traditions populaires. Dans l'arraDgement de ces fie-
tioas, il so sentait J'nuiâOt plus Vibra qu'il ne prétendait ! pas t'Qprosenl£r par ellt!s rinexprimablo iliïlaildes cboscs J fiiobées. n les combïntut comme k pluîsir. s amusant k I les parer de beauté variée, attentif seulement à ce I i|u'elles évoquassent par leur édat, par leur charme, par J leur poésie spéciale, une qualité particulière du mystère, mais du mystère surtout.
Et c'est à peu près d'une manière analogie que, dans ces poèmes de la mort et de la vie, le problème définitivement insoluble Je la desliuée revêt la l'orme de pastorales et d'idylles, jolies par elles-mêmes et troublantes d'évoquer uu secret sans le révéler...
Avec la Corbeille des fleures, Hcuri de Rég'nier rcvienl a la poésie élég'iaque, intime, amoureuse. Api'ès l'équipée merveilleuse, levoîlà de retour dans la maison d'enfance où, g^ardienne, l'altcnd l'âme de jadis, cello qui, dans les ^l'^es, les Lendemains, Apaisement. exhitlaîl sa plainte de tendresse blessée, son doux rêve de mélancolie charmée. Mais combien est changée la chanson t.. .
Infiniment phi^Wtuple et variée dans son rythme, plus musicale, docile aux vaines alleraalives de la pensée, la mélodie est d'une grâce aisée et parfaite. Le vocobit- • laire s'est enrichi; les mots sont ici plus abondants, plus beaux ; il semble qu'ils aient retrouvé leur primitive étraugcté, signes de l'ineffable, poussière impalpable de mystère.
Mais ce qui différencie surtout ces petits potmes d'à- J mour de ceux de jadis, c'est qu'ils ne pi-ocèdent pliut J par l'analyse. Henri de Régnier s'est aperçu que l'a
lyse la plus minutieuse laisse échapper l'esisealiel même des choses et, pour ainsi dire, leur substance, ce que l'on ne saurait ni décrire ni nommer, ce que l'on ne saurait raconter, ce que l'on peut sentir, ce que l'on peut aussi faire sentir, à la condition qu'on ne le décrive pas, mais qu'on tûche seulement de l'évoquer. La « poésie d'analjse ■> serait bonne si la psychologie classique était juste, si toute la vie mentale consistait dans les idées claires et distinctes. Mais il en est tout autrement : l'âme humai&e est noyée d'inconscience. Les improssions que le poète veut rendre sont, par leur origine, par leur devenir, par leur nature mênie, mystérieuses ; on n'en a pas rendu compte quand on les a déterminées rationnellement... La tristesse spéciale de nion âme en ce moment précis, tu ne la comprendras pas si je t'en dis seulement la cause, ce qui paraU en être la cause et n'en est peolritre que l'occasion ; de semljlables circonst-inces Feraient sans doute naître en loi d'autres nuances de sentiment. Et puis, comment t'en dirais-je les causes, si moi-même je ne les sais pas toutes et s'il y a dans l'âme décidément autre chose qu'un mécanisme compliqué d'actions et de réactions, si l'on ne démonte pas une âme comme les roua^^es d'un automate?...
quer, et comme d'une manière mag'ique, au moyen d'indications sug'g^estives : une image, un geste, un son, le souvenir d'un parfum sont des signes mystérieux qui éveillent dans lésâmes toutes les possibilités de sympathie et de divination. La poésie ne sera plus la reproduction directe de la vie, mais seulement une allusion à la vie. Nulle part peut-être autant que dans la Corbeille des heures Henri de Régnier ne s'est révélé habile à faire
'»S4 LA PoisiE
chantop aux mois des choses iaconDues. Ces d'amour onl un channoirisle, une Rrfice précieuse, vanle ilaiis sa t^nulU^ fragile ; elles onl la tâiichaate beauté de re qu'on sent qui va mourir. La tendresse en est dûulouieuse, la mélancolie pénétrante, la di m6lée de lartncs. On cruit entendre, dans le silence di eieux d'un soir, la voix lointaine d'une flûle quii mélodieusement....
Crois-lu que l'heure soil
. plus lenle en nos vies
parce que nous cbauloo
qui paase iivuc ss corbeille fleurie.
rapide ou leuie,
derrié™ k haie ou le ni
derrière la saison ou l'a
nuée?
Son ombre esl de ceodr
e ou d'azur.
sa .■..ii'bfiille esl Iraiche r
jufaoée. 1
elle se dresse 11 ''le el j
te courbe et sourit 1
douceraeol ou pleure.
et le temps s'en va, cla
il- ou gris.
heure par heure,...
Et jamais, chez Henri de Ré§rnier, l'image n'eut i telle grâce plastique, une t^^Ue élégance aisée, une l beauté, — soit qu'il évoque ses Pensées,
celle-là qui sourit est venue
sur sa hanjue de fleurs, qui peoche,
des joui's loinuios de mon eofaoce
soit que les Hcuivs lui apparaissent, celles-ci le rire aua lèvres et chantant, celles-là pensives et lasses, et l'une ei gTjirlandée do l'osos, une autre qui porte un miroir, un< autre une colomlie, une autre un hibou noir, et toutes passent, on corU\ife, et leurs mains tressent la couronno des,{ours. Elles chantent si doucement qu'on entend »
iienul de eiégmieb '35
travers leur vois d'autres voix », oui, les voix de toute la Nature, accordées, et la voix de tout le pîissé,
les bruissements de la forêt et les chansons de la lé- I
g'cnde, toutes les choses et tous les rêves dans lesquels s'incarne la pensée, suscitj^s par l'incantation déli- l| cieuse... i
Les Médailles d'argile (i) semblent marquer un retour à la poésie objective, en même temps qu'à une forme métrique plus rég:ulière, presque parnassienne. Médailles votives, amoureuses, héroïques, marines, petiLS tableaux, très finement et fortement dessinés, bucoliques, mythologiques. L'œuvre est dédiùe à André Chénior ; elle pourrait l'être aussi à José-Maria de Hérédia, dont l'influence ici n'est pas contestable. Le po&me du Bûcher d'Hercule rappelle le style de la Létjende des Siècles, plutôtencore celui de ces « petites épopées i), moins vastes, plus concises, plus atexandrines, auxquelles se plurent les Parnassiens. Les Passants du Passé semblent parfois de très beaux pastiches des Trophées.
Il serait injuste, du reste, de ne voir dans ce recueil qu'une réplique de modèles antérieurs. Bien évidemment l'originalité du poète et la merveille de son imagfination s'y font sentir avec éclat. Ces poèmes, en tous cas, témoignent de ceci ; si Henri do Régnier n'avait voulu inaugurer, avec d'autres, une poétique nouvelle, il aurait été l'un des plus forts parmi les Parnassiens, il aurait ressuscité le Parnasse en lui rendant l'abondance
(i) Le* MidailUt tfarjUt. Hercnre de France, igoo.
<-* PO&H ffOUVtU.K
Jo rm.pipaUon,l, KconJiW pui.»i,te,4 l-énomH»
on le Pa,„a,„ .a „„„, „ «rf^, j^ coaimnlio"
Pai- il aulm poèmes, Henri de H,l-mer ucu» n aco
l»mf. 4 „,,. si saiissa-to orijindite qu'il „„„, a«,
> a la manière de plusieurs .. Mds, ici encore, il'e Itn, pourwnl, par la variée et la beaulé d, k période" K.l,,ac par un sens d. r.ll,g„,i. i „j„„ j^ ^» poérues htal,„e,. se n,.nife.tt, co„n,e inv.lonuiî^ menl, et .„u,nl par s. prodigieuse invention de l'im^ plastique. "
De Grand, CriUques, gardien, de. saines tradition, l.lt«ri„s, ont affecté de .orr désormais Henri de M sn,er, revenu de ses erreurs de jeunesse, abandonner li ijuibolisme ,1 faire amende honorable auprès des Pa, nassiens. Ils ont ingySnieusement profilé de lïclecti.™ de ce poêle, qui prétend ne saMreindre à aucun. écZl ccueJbr loute forme de beauté et, suivant rinspir.wf recourir aux modes dexpressiou les plus dive„ D'IoA eurs dans ce recueil même, le. poèmes sjmbolioues 1 les poèmes en ver. libres ne manquent pT To.l L^J partie du volume J Ira.er, Un, «,, dans le genre d, laCorb„tle d„ Aeure,. La délicieuse oAta/e , SWV vais mieux connu mon amour... ., d'une tendres» " tri-tc et dW SI pénétrante douceur, est exquise^ 1, beauté des images, p., la duiJité du rjibme, ^3 mystère dont le sentiment s'j enveloppe ' P" '1
Dan. chacun de ces poèmes, héroïques même ou idylii bques, ne se„t^„ p., ,„c ,. cache, pour s> plus d.O ç^temea, rév 1er, une autre pensée, une àme'tr'Lte, ml] dtauve doul.„euse, en mal delle-méme, etquiWe^l se donner le change en se déguisant à se. propre, (
yeux sous les voiles de la réalité bien peinte et brillamment parée. C'est là le secret de cette poésie, et de là vient son charme émouvant.
... Il a gravé les médailles diverses, dans l'arj^eo! doux, dans l'or, dans l'airain sombre et dans l'argile
Une à une, vous lea comptiez ea saiiriaot,
el voua disiez : 11 est habile ; -
et vous passiez en souriant.
Aacan de vous n'a donc vu
que mes mains tremblaient de tendresse,
que tout le grand soag'e terrestre
el qu'ils étaient le visage vivant de ce que nous avoua senti des ro( de l'ea.., du venl,
de la forêt et de la mer,
de toutes choses,
en notre chair,
et qu'ils sont nous divinement I
Telle est, quant à présent, l'œuvre abondante et merveilleuse de ce poèt«, dont la pensée se renouvelle incessamment, toujours accrue d'idées et de sentiments nouveaux, œuvre somptueuse et charmante, de grâce et d'éclat, d'intense méditation et de mélancolie, l'une des plus amples, des plus profondes et des plus belles dont s'honore la poésie d'aujourd'hui.
FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN
Il n'y a pas de chanson plus gaie et plus allègre ; il n'y a pas de rêverie plus pénétrante et attristée. L'œuvre de ce poète, d'un charme divers, est telle qu'un souriant visage voilé de pensive mélancolie.
La poésie de Vielé-Griffin séduit d'abord par son élégance et sa grâce parée. Puis on l'aperçoit très complexe, ardente, morne, joyeuse, douloureuse et réfléchie, et, dans sa douceur même, très passionnée, dans son intime recueillement très émouvante.
Elle est digne encore d'admiration pour le noble souci d'art qu'elle révèle. On la sent uniquement attentive à l'idéal qu'elle entrevoit el dont elle dédaignerait de se laisser distraire. Elle n'est point curieuse de popularité et elle ne cherche d'autre assentiment que celui d'une conscience très scrupuleuse de poète. S'adressantunjour « aux jeunes gens pressés », l'auteur de la Chevauchée d' Yeldis écrivait : « Savez-vous qu'on a peur de nommer trop haut celui qu'on estime, de peur que la gloire ne l'enlève, et le gâte, et l'annule?... N'esfc-il pas de garanties contre la gloire (i)?--. »
(i) WErmilage, avril igoo, •> Notre Gloù
Les K premiers vers n de Francis Vielé-Griffin datent des annéea i885 et 86 ; ils forment deux petits volumes : la Cueille d'Avril et les Cygnes (i). L'aul«ur n'a pas réimprimé le premier dans l'édition de ses œuvres complètes et s'il conserve le second c'est à cause, laisset-îl entendre, d'un peu de tendresse qu'il a pour ces K vieux doux vers » :
Celles-ci, je oe sais, malgré que l'Art haulain Accueillit d'un sourire indécis nos prémices, Valent comme un baitier, comme une odeur de thym Et comme un jeu de fiùleoù vont des doigts novices.
Assurément, il n'est pas, dès ce début, en pleine possession de son talent. Mais on le trouve, alors déjà, conscient de quelques-unes des idées qui lui tiendront toujours à cœur.
Dans le pofeme initial de toute son œuvre, il proteste contre deux tendances littéraires, qui sont celles-là mêmes, en effet, contre lesquelles se dressait la jeune école : le réalisme et le pessimisme, — du moins, cette forme de réalisme qui était démode encore en 1 885, et l'espèce de pessimisme qui en résultait comme l'écœurement tout naturel né de tels spectacles :
(i) L» Cueille d'Avril parut che;; Vaiiier, 1886, en une petite plaquette -. elle ne doit pas èire confondue avec les poèmes qui sont intimlès aiasi dans le Tolume des Poèmes et Poésies (Mercure de France, i8g5j. Ceai-ci sont la féim pression des Cygnes qui avaient paru d'abord chez Alcao-L^vy, en 1S87. C'est-à-dire que Vielé- GriffiQ semble retrancher de l'édition définitive de ses œuvres complètes ses tout premiers vers, dout one pièce seulement est conservée, Dea, qui remplace un poème iatïtulé Triplici dans les premiers Cygnes.
cher, comme ua crêpe, enveloppe ion ombre dêscspéranle ; La prose rampe au ras du eoI, flairaut l'Immonde, Etalant au dégoûl les vices palh-éliqueE.
En opposition à cette basse Httératuro, il rêve, lui, d'une poésie très pure, impérieuse dans le culte qu'elle exig'ede ses fidèles, ioaccessible à l'intelligence des foules et dédaigneuse de leur complaire, — et c'est h elle, Dea, qu'il consacre sa studieuse pensée. Par une sorte de répugnance à suivre l'exemple de tels devanciers qui flattèrent sans vergogne les goâts du public, il se laisserait aller plulât à « ce rêve d'égoïsme s de ne point livrer à l'imbécillité des gens sa vision de la vie, et de la garder jalousement. II estime, d'ailleurs, que l'Art est la seule fin de tout, et il n'attribue au Cosmos d'autre raison d'être ni d'autre but que d'aboutir « au chef-d'œuvre authentique où doivent converger toutes nos passions )i- Quelques poètes, de ce même groupe, seront sensibles à de plus ou moins précises préoccupations sociales et s'efforceront d'associer le peuple « aux joies de l'art » ; lui non, et dans un véhément poème intitulé Quausqae ! s'irritant de voir les musées exhiber, comme en des lieux publics, la Beauté, il refuse de reconnaître à « tous les épiciers » le droit de contempler, dimanches et fêtes, la Vénus I... Quinze ans plus tard, il protestera contre la tentative, qu'il reconnaît aussi généreuse que vaine, do certains qui voudront « aller au peuple a. Cette notion aristocratique de l'Art ne le conduit, du reste, pas k de l'AIesandrinisme ; il s'inspire trop directement de la vie et il la veut trop largement exprimer pour se confiner dans une étroite esthétique d'initiés. Mais il convenait, en i8g5jde réagir contre les complaisances populacièresdes
k rotoiK Hoinrtuji
réalistes et, en ii)oo. contre le hasardeux apostolat (lans lequel des poètes allaient aventurer, un peu à k It^^Ëre, leur poésie. Vielé-Griffin a considéra que le rôle, — même social, — du poète éwil de ne aong'er qu'à son art, d'embellir, quant à lui, le révc humain de la Beauté. Sa note personnelle, dans la Cueille d'Avril et les Cygnea, est une sereine, alerte et jeune ^jaieté dans la Nature toute neuve et fraîche, une poésie primcsautière, de belle ardeur et de confiante joie :
sOei:
un pays sans nom, Sans rêve el sans passé, joyuus de joie élrang'e, Enfanlin et riant des sons e( des couleurs. Dans ma virîlilé virginale d'arcbao[^e, ..
Les descriptions sont fines et jolies, souvent niëme d'une assei grande puissance invocatrice et, dans la séria des poèmes de la mer, où le procédé littéraire se fait parfois un peu trop sentir, tel coucher de soleil, où des lueurs d'incendie mêlées d'âpres fuméos s'élèvent des « décombres du jour », est d'un magnifique éclat. Ailleurs, le décor est très simple et l'harmonie des vers semble apaisée, comme à demi somnolente k dans cet éloiçnemenl où la province dort ». Ailleurs encore, le rythme danse ot tournoie, en rondes légères, et il s'éploie avec des souplesses d'écharpes ondoyantes... Il y a dans les Cyjnes un très beau poème symbolique, «Rex», où en une claire etsomplueuse allégorie qui, par la précision, la richesse et le coloris, rappelle Gustave Moreau, Irûrie au carrefour des mondes Erùs. Parvis de marbre et d'or, rayonnements sur les balustres d'or des tentasses et sur les bois eiig:uirlanilés, parfums voluptueux, ivresses, extases des triomphes charnels ; et des perles
FRANCIS VI K LÉ-OR. IFFI-i s/fi
au bord des flots ruissellent daos la lumière. Un océan de sang-, de haine et de fan^e environne le merveilleux si5jour, et, du flux de ses flots noirs et de son farouche ressac, montent, dans le vaoarme et la huée, les couples humains, oublieux de l'ombre tumultueuse dont ils s'évadent, enivrÉs de l'hjmne de leur âme. Et ils s'avancent sur la terrasse d'or où trône Erôs, cambrant son torse nu, et ils cheraînenl, oublieux, a en chantant vers la mort ».
La Cueille d'Avril et les Cygnes, au point de vue prosodique, se présentent à peu près comme des poèmes parnassiens. Les vers, d'un nombre constant de syllabes, sont disposés en strophes régulières. Toutefois, Vielé- Griffin s'est, dès cette époque, affranchi des plus vaines et insupportables règ-les de l'ancienne métrique. Sa versification est celle de cette époque intermédiaire où s'opéra la transition du Parnasse au Symbolisme ; il la définit ainsi dans un avertissement au lecteur qu'il mit en tête du recueil des Cygnes, avec la date de novembre 1886 : « C'est le vers libéré des césures pédantes et inutiles ; c'est le tnomphe rlu rythme ; la variété infinie rendue au vied alexandrm, encore monotone chez les Romantiques; la rime hbre enfin du joug parnassien désormais sans raison d être, redevenue simple, rare, naïve, éblouissante d étlat au seul de^ré du tact poétique de celui qui la manie... m Puis il cite le passade célèbre du Petit traité de poésie française où Banville regrette que Hugo, laissant sa révolution incomplet*, . n'ait pas rendu le vers « absolument libre », et il s'autorise de ce témoignage pour légitimer ses innovations-
Il jalà, sans doute, un louable vœu d'indépendance, et, en confiant ainsi au tact poétique de chaque écrivain le
ijj LA POÉSIE
chnix de la rime au mépris de loule règle catég'Orique, VidiJ-CirifËQ est toulprèa dedoQuerla formule mCmo du vers libre. Mais il n'aperçoit pas encore tout ce qu'il doit tirer de ce principe individualiste et ses efforts ne tendent qu'à variera l'infini le« vieil alexandrin». Pour cela c'est surtout au déplacement capricieux de la césure, aux enjambements et aux rejets qu'il a recoure, car sous le rapport do la rime il est encore, en fait, presque parnassien. Il déséquilibre les hémistiches de son vers. Très fréquemment, le sixiëme pied de son alexandrin est la syllabe médiane d'un mot, ou bien une muette; et, contre l'usage classique encore, la septième syllabe, elle aussi, est souvent une muette :
Font un jouet habi — lue! nu ccctir \Msé,
{Rythme provincial. Caeille d'Avril.)
Des rocs, le carnage — du ressac bave noir.
(Ri'x. Cr/gnes.)
L'arbre de la Scicn — ce du liien el du Mal.
{Lefrai'l.C'jgnes.)
Il est parfaitement vrai que cettcversificationcontinue l'œuvre émancipalrice entreprise par les Romantiques. Reste à savoir si le « vieil alexandrin » est susceptible de prendre cette infinie variété de formes, et si, à le vouloir trop assouplir, on ne le brise pas tout simplement. C'est ce que donnent à penser des poèmes tels que celui-ci, dans lequel ni les vers ni les strophes n'ont la moindre unité constitutive :
Vous Guapendiez aux branches des guirlandes, à L'ealour d'ua bassin véuéré cher aux oaïadcs, etc. . . {Fontanalia. Cygnes.)
Les meilleurs poènnes de la Caeille d'Auril et des
Cygnes sont exempts de ces audaces et la métrique en est à peu près rL^gulîère. Mais c'est à ces audaces qu'aboutit le premier effort de la poésie nouvelle lorsque, ayant décidé de rompre avec les régules parnassiennes, elle n'avait point encore trouvé sa formule propre, qui est celle du vers libre.
Le recueil intitulé Joies, qui parut en 1889 (i), s'ouvre sur ceLte déclaration très nette : « Levers est Ubre. i) Et l'auteur commente cette maxime en disant qu'il ne prétend pas écarter « le vieil alexandrin » diversifié par d'heureux déplacements de césure, mais que « nulle forme fixe n'est plus considérée comme le moule nécessaire à l'expression de toute pensée poétique, que désormais comme toujours, mais consciemment libre cotte fois, le Poète obéira au rythme personnel auquel il doit d'être » , Cette phrase est claire ; elle caractérise bien l'esprit de l'innovation qu'elle résume et elle en pose avec netteté le principe essentiel : l'individnalisme absolu. 11 s'agit, en effet, de repousser toute discipline, de récuser, comme non avenue , toute autorité, de rcahser, enfin, cette u anarchie littéraire, pour laquelle, dit ailleurs Griffin, nous avons combattu et que voici à son aurore (2) ». A la faveur de cette anarchie, le poète recouvrera la conscience de ses droits, dont le plus imprescriptible est à coup sûr celui de se choisir à lui-même, pour la pensée
(i) Chez Tresse el Slock. Rfimprim^. moins la préface et un poème intitulé ■ Le Chemia u, mais avfC sept poèmes nouveaux (lea ![)", SI", ïî', 54", »6", aS" et ag*), dans les Poèmes et Poésiei. Mercure de France, iBqS.
(a) Enlrelieni oolïliquts et lïUéraïrta, i8gi, looae IV, p. 117.
qu'il veut expcimer, la forme qui lui convient, au lieu (l'avi)ir à suivre servilement des règles catégoriques que d'autres ont trouvées et qu'on lui impose (i).
Vieié-Griffin a, plusieurs fois, exposé ses théories prosodiques. Sa conception du vers libre est intéressante. Elle repose "sur deux principes très justes et qui, chose remarquable, sont en contradiction formelle avec ceux qu'appliquait GrifGn dans ses premiers vers ; c'est à croire qu'il s'est rendu compte, à l'usag'e, des défauts de sa mrtrique et qu'ensuite, adoptant une métrique nouvelle. Il l'a basée sur la né^'ation de ces défauts-là, dont l'un est la pratique de l'enjambement et l'autre le traitement des syllabes muettes comme des sjUabes quelconques.
Pour assouplir le vieil alexandrin, l'auteur des Cygnes le bousculait de toutes façons. Or, il constate maintenant qu' « il existe instinctivement une répulsion pour l'enjambement,... ce leurre de liberté qui est la négation inèmeduvers{2)». Nous voilà donc revenus à la doctrine classique, k celle de Boileau, qui voulait qu'un arrêt du sens marquât la fin du vers. N'esl-il pas absurde, en effet, que l'idée et son expression n'évoluent pas de même, mais que l'un aille à hue pendant que l'autre est à dia, ou que l'un stoppe pendant que l'autre fait diligence? D'autre part, il est bien certain que les réclamations des
(i) nrifBn ■ sourenlinsïslÉsur le caraclËre snarchlque delà poÉsi? nouvelle. Dans un article du Mercure de France (ocl. iBg5), iatituli : i Lu poétique Douvelle, k propos A'aa article récent de la Reonedes Druj; Mondr.s b.II dit * ■ Il no peut êlre quMlioQ d'in- Qaencea individneileG. Noire ^eaéralioD est bi^rrée; la Force de ce poureroenl, c'est qu'il est anarchique et s'appuie sur la conscience intime de chaque parhcipanl. «
(a) Enti-aliens politiques et littéraires. iB;|i, lome I, p. aiP.
Romantique); en faveur d'une plus g;rande variété de l'alexandrin, d'une harmonie plus libre, plus diverse, étaient parfaitement justifiées. Aussi Vielé-Griffin rocher-. cha-t-il dans le vers libre la conciliation de ces deux exigences, la romantique et la classique, contradictoires on apparence seulement, car le vers libre, n'ayant pas de longueur déterminée d'avance, a toute la désinvolture qu'il faut pour s'arrêter avec le sens de la proposition qui le constitue, et, pour la même raison, a toute la variété désirable : k 11 mot d'accord Boileau et Victor Huijo dans ce que leurs théories avaient de légi-
Quant à l'E muet, la métrique le compte pour une syllabe ou bien l'élide selon qu'il est suivi d'une consonne ou d'une voyelle. Toutefois, elle maintient entre la syllabe muette suivie d'une consonne et une syllabe forte cette difterenco qu'elle n'autorise pas la présence de la muette à la césure, parce que là elle veut un son bien marqué. Griffin, dans ses premiers vers, ne fait même pas celte distinction, et lorsqu'il écrit, par exemple :
Dean
I, le carnage d
il identifie la muette à une voyelle fortf... Mais, k présent, il s'est aperçu de celle erreur, et il dit : k Le jeu des E muets... esî la suprême subtilité d'une langue accomplie et divinement musicale, dont la brutale abrogation des muettes ferait, pour employer une expression de M. de Régnier, quelque chose de moins qu'un patois britannique... L'E muot est la base musicale de {s) Causerie tar It iiert libre el la Iraiiilioa, VErmiias't ''"" t
1.1 UnsTue française... (i). «Or, si l'on y BODsre, de conception nouvelk- de l'Ë miiel ré»uhe uaa Lransfor^ malion complële île la prosodie. Ln syllolie mueltc considérée désormais ni comme nulle ni non plus comnu l'équivalenle d'une sj'llabc forle. Et Grifiin se demande a si le vers est numérique ou rythmique et si nucuoelun- ^ue humuine.à aucune époque historique, o pu s'harmoniser pour ses poètes selon une prosodioarillimétique(a),» Voilà l'essentiel. Le principe de la prosodie nouvelle consiste à substituer, dans l'évaluation des syllabes d'un vers, le point de vue qualitatif au point de vue quantilaljf, c'est-à-dire qu'au lieu de « hacher la langue on lanières duodécasyllabiques avec un calembour en grelot M (3), le poète, distribuant les syllabes suivant leur nature, leur vadeur propre, leur longuem', leur accent, leur intensité, les répartira de la façon la plus musicale.
Tel est l'instrument poétique dont usera désormais Griffin. Son voj-s est absolument libre et il l'adapte, avec beaucoup d'art, à la pensée qu'il lui veut faire exprimer. 11 est rare qu'il l'allonge estrémemeut et, en ^néral. Il ne l'étend ^uèrc au delà des limites anciennes de l'alexandrin, « question d'oreille et de gx>ùt, » dil-il, n'éprouvant pas le besoin d'ampUGcr à l'excès les éléments de la période poétique (4).
Pour expliquer la révolution poétique à laquelle îlpre-
(i) Entretiens politiques etUtléraîr'.s, 1891, toi le mimo rctiicii. 189a. lomc IV. p. 518 Grifdi a maiçique sccrcl de l'iî muol, sur quoi esl basée
ide^^
(a) VErmitiir/e. 1. 1, p. 86.
(ijj Entretiens potiiiqaat el tittirairea, i8ga.
<4J Id., iBgi. p. aiG.
naît une si grande part, Vielé Grïffin a dit du vers libre qu'ilétait plutôt « une conquête morale qu'une sim^MSr cation prosodique (i) ». L'expressioa est belle et elle est juste. Les poètes qui, entre 1886 et i8go, cherchèrent et trouvèrent une forme inédite du lang-ag'e rythmé étaient animés à cette recherche par le besoin qu'ils avaient d'un vers nouveau pour une pensée nouvelle. Ils n'ont pas envisagé la forme d'une manière abstrEute, indépendamment de l'idée ; c'est, au contraire, aus sollicitations de l'idée qu'ils cédaient. A do nouvelles conceptions des choses l'ancienne métrique ne suffisait plus. Elle fut abolie, le vers déclaré libre, et chaque poèto put donc l'adapter à son tempérament propre, à sa philosophie.
Or, voici de quelle manière Griffin envisage, quant à lui, la rénovation intellectuelle d'où dériva la poétique du vers Ubre ; « Ce qui caractérise le Symbolisme, dit-il, c'est la passion du mouvement au geste infini, de la Vie même, joyeuse ou triste, belle de toute la multiplicité de ses métamorphoses, passion agile et protcenne, qui so confond avec les heures du jour et de la nuit, perpétuellement renouvelée, intarissable et diverse comme l'onde et le feu, riche du Ijrisme éternel, prodigue comme la terre puissante, profonde et voluptueuse comme le MjsttreW. .
L'esthétique parnasîenne, rigoureuse et immuable, n'avait pas la souplesse et l'abondante variété qu'il fuut à l'expression de la Vie, incessamment changeante ; aussi avait^ellc dû fixer son idéal et, en quelque sorte, l'immobiliser : c'est un décor somptueux que peignent les Parnassiens, mais dans lequel rien no bouge, ni ne
bruit, ni ne frémit. Us adoptèreot la seule altitude à laquelle convînt la forme d'art qu'ils avaient k leur di* position : et ib furent, en vers dii moins, im] encore que, dans l'existenœ quotidienne, plusieurs d'en ^ eux apparussent comme volontiers loquaces, bons o pagoijoa ut joviaux.
Le Symbolisme fui une véritable renaissance de 1' prit poétique dans notre pays. A mesure que s'élan la théorie de la versification, on voit aussitôt surgir u très riche inspiration poétique. « A la forme &xe, Criftin (i), nous opposâmes la forme mobile, à l'altitude le geste, à la statique le mouvement; à la mort, nous opposâme-5 la Vie... »
Ainsi se manifeste le caractère largement humain d cette poésie. Plusieurs Symbolistes surent unir au [ili curifux souci de l'Art de généreuses préoccupalioi ciales. On sait, parcKcmple, combien Verhaeren et Stu {/Merrill ont imprégné leurs œuvres du sentiment d misère des classes et de l'esjirit dos revendications. 1 Entretiens politiques et littéraires, qui eurent | rôle si important dans les origines de ce mouvement é idées, étaient un recueil d'ardonte et passionnée poIéJ que rdvolulionnairo. G rif fin, dont la collaboration, littéraire, du reste, que politique, — y fut active, cette remarque trfes juste : « C'est le culte de la Vie q a précipité vers l'étude des solutions extrêmes de l'ar chie et du 8()cialisrae maint jeune poète, pour l'éto ment du grand nombre (a). »
(i) Mtreare de Frattoe, ■ L» diisesiiérsa iBgg, taj Mercart rit France, ocl. iSyâ, p. 7.
L'allégresse, avec tous ses caprices, avec sonlmpétuosi[é charmanle, trouvait dans la liberté rythmique des vers nouveaux son véritable mode d'expression, ainsi que le prouvent les Joies.
C'est à la poésie populaire que Vielé-Griffia est allé redemander le secret de la joie, qu'avaient perdu les lettrés. Il s'est, à. plusieurs reprises, inspiré de chansons anciennes,, de rondes eiifanlioes ; il leur a emprunté celte fantaisie Ëne qui, sous l'apparence de la naïveté, sourit si joliment. Il en conserve le refrain traditionnel, qui donne la note et indique le thënne. Puis il laisse là-dessus aller son rûve, à lui ; son rêve se joint au rÉve de jadis, à la gaieté d'autrefois d'où est née d'abord la chanson ; et il y a quelque chose de gracieux et d'émouvant dans cette union de l'âme ancienne et de la nouvelle, semblables au fond et pareillement troublées de l'éternel amour de vivre.
Derrière cites mon père, un oiseau chanlaît
La chanson de nioa rêve ;
Et voix do la plaine et voix de la grève,
El voix des boia qu'Avril énerve,
L'ëcho de l'avenir en riant mentait :
Du jeune CŒur l'Âme est la folle serve ;
Et loua deux ont chaolé.
Du Prinlempa à l'Elé...
C'est à leur rythme surtout que ces petites chansons
doivent leur agrément et leur poésie. On n'y trouve que
peu d'images; les sonorités en sont peu éclatantes.
La pensée elle-même n'y a pas la profondeur et
roriglDalilé qu'elle pread ea teb autres poèmes de Griffin. Mats ce qu'il voulait rendre ici, c'est la jeune spontanéité des cœurs, ot le mouvement de leur gaieté qui tantôt bondit et s'en va dansant, légère, rieuse, avec des retours imprévus et des sauts, etpuis lasse et comme prête k s'apaiser, et puis etiiporl^ encore à sa belle folie. C'est l'âme même qui chante ici et elle ne se divertit point do quelque Joie particulière, mais toute joie humaine est en elle et l'exalte, en dehors du temps et des ci rcons lances, dans l'absolu de sa nature.
De là vient la beauté de ce recueil, et il ne faut pas la constater seulement dans ces chansoiis inspirées de thèmes populaires, mais dans les autres pièces aussi que le poète créait tout entières. Quelques-unes ne sont que de la gaieté toute pure ; elles ont la fraîcheur des belles matinées printanières ; leur rythme est un pas joyeux sur le sol, dans l'enivrement dos heures lumineuses; elles chantent et leur voix se mélo à la fête innombrable des êtres et des choses :
Des oiseaux bodI ven
us le dire
Que je te guettais so
s les lilas mauve
Lar la roag[a en un
sourire,
El cachas tes yeux en
les boucles fauve
Et te pris à rire.
Dca fleura l'onl prou
s quelque chose.
D'autres, toutes frissonnantes, semblent avoir été touchées par la soudaine mélancolie du soir qui tombe; dans leur tendresse, il y a une inquiétude et dans leur douceur un peu d'amertume : elles ne chantent plus, mais elles chuchotent, et, parmi le silence crépusculaire, on dirait qu'elles éveillent, comme de lointains échos, les tristesses éparses à travers l'existence humaine...
Les doux soirs sont nélris co
nme des fleurs d'octobre.
aux ajoncs.
uxlagunesî...
Le savioos-nous '? quand nous
yaelous deux jouaient de vieu
X raies T
Le HHvais-je, moi? vous, le sa
ir la lande r
oc t urne —
Avec nos rires faux el doui ?
Que nous en avait dit l'avenir
acilurne?
Qnesavioos-aoua?
Au lieu d'une chanson, c'est un lied. Ainsi alternent et se remplacent les sentiments divers, en ces poèmes, de même que dans les âmes successivement émues de douleur et de joie, de même aussi que s'obscurcissent ou s'éclairent les pajsag'ea, suivant le passage, au ciel, des nuées voyageuses. Entre les âmes, en effet, et les paysages se révèlent de mystérieuses coucordances ; nulle modification ne se produit ici que l'on n'aperçoive là, et l'âme est un refletdu monde Elle s'embellit de juvéaile joie lorsqu'à 1 aurore délicieuse, dans la gloire irradiée de l'orient, « le soled jaillit romme un chant de lyre » I Elle s'afflige des ciels sombres' et se désespère parfois lorsque de trop pathétiques aspects se dévoilent aux horizons. Et, Lertains soir» « de féeries, de vapeurs enrubannées », ou 1 on dirait qu il y a dans l'air un incertain sourire noyé de larmes, elle éprouve, elle aussi, ce trouble délicieux et « sattnste de joie »... 11 n'y a pas, dans ce mélEinge de sentiments, une conlradition, et cette multiplicité d'émois n'est pas inharmonieuse- Les tristesses s'unissent aux joies dans la ferveur de l'âme exaltée, car tout cela, divers, tumultueux, est la vie, l'ardente vie où l'àme aspire!
... Vielé-Griffin définissait le Symbolisme par la passion du mouvement et de la vie. Cette formule est extrÊ-
mcmcnt juste et fi-up]ianto, si l'on songe qu'en efi'et le symbole se dîsling'uo par sa généralité du fait particulier et accidenl«l. Or, il n'y a rien de plus général, de plus universel dans le temps de l'espace, il n'y a rien que l'on puisse davantage considérer comme nu absolu que la Vie, telle que le poète l'a conçue et telle qu'en ses poèmes si intenses il l'a exprimée. Il ne s'est point efforce d'être impersonnel en atténuant son émotion, mais, au contraire, en se livrant à elle, attentif à ce qu'il percevait en lui-même, vivant ainsi avec toute la Nature, de profond et d'essentiellement humain.
Les poèmes des nouveaux Cygnes {i) différent à bien des ég'arda des précédents; néanmoins ils proviennent d'une semblable philosophie, élargie seulement et développée, et ils sont une nouvelle application de la même esthétique. Mais l'allégresse juvénile s'est apaisée et, à la belle joie toute spontanée et vive, la patiente rétlexion s'est substituée. Les claires gaietés de la Nature ont disparu. Le poète s'est écarté des paysages variés qui l'enchantèrent; il nese laisse pas distraire du recueillement de sa pensée par laféoriodu soleil et des nuages... Un jour, semble-t-il, participant à l'universelle vie des êtres et des choses, épars autour de lui, il eut, comme son Fossoyeur, la sensation très nette qu'il possédait eu
(i) Les Cy^net, • nouveaux poÈmes, 1890-91. « Vanier, i8ga. A U réimpression de ce recueil Q»iis les Poèmes et poésies de rSflS. Vielé-Grifdu a joint plusictirB poÈnieB (le Fossoyeur, l'Ours et l'Abbesee, âaint-Marlinien, Epilaphe. etc...) qui parunul d'abord en 1893 aïBc ta Cheuaachée d' Yeldis (Vanier).
liii-mêine cotte vie, et que de lui-même il la répandait, ot qu' n il ci-éait tout cela, — la ville, le lac, les faites blancs — du g^rand re^çardde ses vïng't aaso. 11 vit que l'âme est la source de tout ot, son panthéisme se déterminant sous la forme spirilualisle, par ri5action, soudain, il s'écarta du Cosmos et ae retira dans l'étude attentive du microcosme, principe et explication, crut^il, de la réalité. Les poèmes des nouveaux Cygnes sont de minutieuses analyses psycholog-iqucs. des méditations passionnées sur la nature de l'&me et son intime activité. Nous ne sommes pas, ici, dans le domaine du rêve et de l'heureuse invention. C'est à la réalité que le potte s'intéresse, c'est elle qu'il cherche curieusement et son vers ne frémit que de l'épier, de la toucher et de la suivre. Quelquefois, elle se déguise sous la forme de clairs symboles, ou du moins le poète emprunte le personnage de quelques simples héros afin de généraliser en son aventure la multitude des anecdotes particulières. Mais il prend à la vie mfime la matière des drames raorau.v qu'il met en œuvre ; il lui arrive de laisser tel quel le fait-divers dont il s'inspire, dans sa crudité, son horreur et son émouvante vula^arité. Ainsi le poème intitulé Epilaphe est précédé de ces lignes : « Il y a longtemps que je voulais mourir. (Lettre d'un suicidé de douze ans.ies Journaux, décembre 1891.) » Un autre, le Gaé, apour thème un texte analogue : a Un éirange saicide. Une jeune fille s'êtant avancée déliboriînient dans la mer, où elle s'est noyée, son corps a été rejeté par les vagues... (Faits-divers). » Tous les détails de ce sinistre événement son énumérés; aucune dos circonstances qui l'ont amené n'est omise. Le problème psychologique consistait à expliquer la naissance el le sûr progrès de l'idée
lie la mort en cette petite âme mystérieuse; il fallait donc la situer avec exactitude dans le milieu réel où elle s'éprit do ne plus vivre, La mère morte toute jeune, et le père remarié. Une sœur morte aussi, dont la pensée est nostalgique et que l'enfant évoque cueillant de beaux bouquets deblancs lilas dans l'éternel printemps du Paradis. La petite âme se trouble de relig'iosilé maladive et de mysticisme et, les matins de communion. Christ vient à elle dans son ciboire ailé et il lui dit qu'il est bon de mourir. La marâtre est dure et la traite comme une folle. Et puis on veut la marier. Lointaine, elle se prête à tous projets. Mais, dans sa chair de vierge autant que dans son cbaste esprit, elle a peur de l'amour; et sa résolution est prise. Le jour du mariag'e, tandis que sonnent les cloches comme pour un dimanche, elle s'enfuit. Et c'est aussi, pour elle, le jour des épou.sai]les, car le doux Christ Jésus lui fait sig'ne, là-bas, et c'est vers lui qu'elle va...
Lorsqu'il mentionne tous ces faits, — de cette façon réaliste, somble-t-il, — le poète ne prétend pas les donner comme l'explication complète de la crise morale qu'il étudie -. il sait que l'âme n'est point ainsi mécaniquement mue par un petit nombre de motifs bien apparents. Mais il prête à la moribonde un très subtil discours, où apparaissent et se succèdent les idées dati.s uu mouvement tel qu'il est celui même de l'âme et provient de sa plus intime impulsion. Le r^'thme libre et varié du vers, qui tantûl s'accentue, se précipile et tanlût s'alanguit, est docile aux alternatives de torpeur et de ferveur que l'âine traverse. Et, comme les Joies, c'est donc ici encore la spontanéité m6me de la ^ie qui s'exprime d'une manière immédiate et directe.
Oui, la Vie, — et jusque dacs la Mort; car, coinme le dit le poète au suicidé de douze ans,
...Certes, en la mort même lu Fus la Vie,
... Et pour mourir aiDsi i]Lie toi, sans craiole,
il faut aimer le rêve de la leire...
Vielé-Griftin, suivant l'idée de Schopenhauer, proclame la mort volontaire l'affirmalion passionnée du vouloir vivre. Donc l'âme tout entière, dans son essence et dans ses manifestations tes plus diverses, n'estaulre chose que le foyer le plus ardent de cette force obscure et merveilleuse qu'on appelle la Vie. On ne la peut sonder jusqu'en son fond et elle échappe à la plus attentive introspection ; on la devine, on la sent et on en perçoit l'épanouissement prodig'ieux, mais elle- même reste cachée dans les ténèbres de l'inconscient. Car Vielé-Griffin, de même que tous les SjTnbolisles, réag'it contre la psychologie classique et aboutit à la doctrine de l'Inconscient, sous l'influence peut-être de Laforgue, mais de luimême aussi et par sa propre réflexion. C'est, en effet, par Vespril de finesse qu'il y est conduit, devinant dans la vie de l'esprit une infinie complication d'éléments imperceptibles.
Cette conception de l'âme est bien celle qui se révèle en cet étrange et profond poème qui pour titre : A a seuil et pour épigraphe ces lignes de Carlyio ; « ... Au seuil du monde, où — comme Ulysse Polytas, aux confins du Gadès extrême de son vojag'e, le regard perdu aux lointains crépusculaires du désert d'au-delà, —tout homme voit l'ombre de sa mère, pôle, vaine... » Le fait psychologique qui est ici présenté est d'une acuité singulière s transportés aux supi'êmes limites de la
(lensi'C iiis''eriiabli'. Ij.' « «Piiil ilu monde «, c'est le seuil dernier du la niLMilation pnssiljle, où l'espril, s'achemine de tout l'efîorl de son oclivil^ [«issliinnéc, Soucieux de donner à sa r^iloxton un L-aract6re d'absolu, il s'ent altft* ohé h résoudre l'antinoinie du temps et de l\Horiiiti^..
De cette beure-ci, vers celle-là, il o'est.
Il n'est qu'un psuvre instanl — le seul ! — le dernier
Peut-êlre, en Gxaal ma cécité
Sur la nuit q li vient ou le Jour qui poini,
(Tel d'une barque on voit venir la cillu au loin)
Verrai-je venir l'Eternité. ..
Les images tumultueuses de la vie, fébriles et palpitantes du rAve qui les suscite, ont rfdfilé, le.iites ou vives, provenucs des paysaç^es spirituels, et c^^llcs-ci ardentes, et cellis-là souriantes, — celles-là surtout, les toutes sintples et toutes bonnes, émanées du jardin d'enfance, {Ja bel avril, de l'herbe neuve. Mais elles sur^isseiit dans l'ançoisse et dans le tourment de la pensée, lasse dé&mtivcmcnt et qui hasarde son dernier battement d'aile. Et la plus douce alors, la plus tendre et apaisante se présente, k jamais câline marne dans l'oflaremeilt <1a l'heure, —
la Tienne, Mère,... Maman I...
mais, décevante elle aussi, tant clic passe lointaine avec,. — elle, la familière, — son sourire d'Éternité 1... -
D'autres poèmes,ou l'analyse est moins intense, motus extraordinaire, ofErcnt encore d'Intéressants aperçus, des trouvailles de psjcholog'ue. sans parler de leurs belles au charmantes qualités d'art. Ainsi, dans le poème du Porcher, il y a une très pénétrante étude du souvenir, du va-et-vient de la mémoire, de révocation successive
rm
des vî<tinDs anciennes, mSIées aux nouvelles et avec elles composant la mobile svnthèsp de ta personnalité présente ; parmi les chènea lans 1 on bre pie ne de rêveries, les heures oubliées passent en ortè^e et des visages d'autrefois s'y esqu swnt et le lo atam du temps rejoint le temps proche et c est un jeu des heures nombreuses de se g-rouper à leur fanta s e aveu une grùce mélancolique. — Eurythmie est une profonde méditation sur l'amour; le d loçue sans fin d 1 Amant et de l'Amante y est à la fo i dooloureuv el j a o né ; il côté de la joie y apparaît la détresse et a la volupté 1 amertume s'unit :
N'est-il pasdemeuré, malgré le don royal qu'elle lui a fait, pauvre et de cœur mendiant el sans cesse plaignant son insatiété. Or, elle a, de toute sa tendresse, cxallé l'ég-oïsme involontaire de l'Amant et elle s'est faite l'imagée mag;nifiée de lui-même aiîn qu'il s'adorât en elle:
Est-ce qu'il n'y a pas dans l'Amour une puissance mortelle, et parce qu'il est la plus ardente affirmation de la Vie, ne Lond-il pas à la suprême ivresse de la Mort ?...
n n'importe; et, s'il est la Vie, il a droit à toute notre ferveur t.,.
l PoéRIU WIUVCI.LK
Yiîldis, nviM'. sa voix ci son dnir rire, Yi-iiii-i piinni ses fl'.iurs n aVDcsfl U-.itno ili> téoËhr» triste », Y(;MU aiililiifUse et qui' l;i mort u'nn-éte pus ilans su chevanulite îudi^finiei est-ulle ridértl ou st^ulemcnt le Disir? KUe i[iie suivrai à l'ciivi les Jeunes hommes îvros d'elle ! C'est une Tr&R&' sic qui lo9 emporte à travers villes et moiitag-iies, filiiioes et champs et l'ives. Pliilarque et Luc. un jûur, crirnnie en diiroute, quitL^renl \a troupe possédée el, hi^ touTiièront bride.
Teldis
Il Bl fouella Btin cheval.-.
Et Claude, un soir do halte, essaya de clmnter en regard uni Yel dis, — car il disait se consoler avec lossona d'une petite Bille. Il s'endormil et ne sï-veilla plus. La pUùne snns limite s'ouvrait, et la galopade reprit. Martial, qui 6lait mâle et de décision ferme, beau paladin, prit Yeldis entre ses bras etelle Tul ji lui... Celui qui reste, le dernier, fidèle et tendre, est prjvô d'elle ; mais, de l'avoir suivie, — ellr, le Désir on l'tdÉal, — il trarde enl'âme l'émoi di^-lideox et le sublime frisson Jq
Et |icuse que la Vie est belle de bel espoir !...
L'art de Vielé-Griffin, dans ce poème, est arrivé à sa perlci-tion, La peDst!L- et la furaie qu'elle revêt y sont harmonieuses et pures ; elles se déploient, l'une el Tautre, d'un môme mouvement continu, avec ampleur et avoe grAc*. Les vers y sont Étonnamment variés, très doux et musicaux parfois, et parfois colorés avec éclat, parfoics souples et lég'ers, pai'fois majestueux et nobles, expressifs tout ensemble de l'idée el du mouvemenlque le poète lui veut donner, emportés Loua dans celle allure folle et
juvénile deTindéfinie chevauchée... Les personnages sont caractérisi^s d'une façon vive et preste, au moral et au phjrsique, leur costume même et leurs gestes, et ils se détachent sur Je paysage de printemps en jolies images nettes. Les épisodes de la course longue sont heureusement trouvés de manière à l'égayer sans l'interrompre, à l'embellir sans la distraire. Le symtole est clair et se développe eu pleine lumière, aventure d'amour, de joie et de
Le lyrisme de Francis Vielé-Griftiu trouve sou plus bel épanouissement dans La Clarté de Vie (i). Ces poèmes unissent au charme descriptif de Joies la profondeur de pensée des Cygnes, et ils doivent à leur délicate perfection, à leur aisance, une grâce exquise.
La Clarté de Vie est dédiée u au printemps de Touraine », et c'est, en effet, cette région heureuse que célèbrent ces vers ensoleillés. Le paysage est la vallée riante où passe, au long n des gais coteaux de vigne et . de forêt B, « la lente Loire w en a bleu ruban moiré » ; c'est la plaine fertile et qui lire de sa fertdité toute sa magnificence, la plaine toute simple et sans autre beauté que celle de ses labours, de ses prés luxuriants, mais grandiose de n'être que la bonne terre nourricière et féconde. Les moissonneurs y sont en groupes ; ils chauleol en buvant ; d'autres, en lignes, font, du geste de leurs faux, choir les épis ; et d'autres, qui les suivent, prennent les gerbes et les lient.
([| La Clarté dr Vie (ChsnsnnB à l'ombre. Au gré rie l'heure, !d mcmorism, En Arcadie). Sucielê du Alercure de fronce, 1897.
El puis, courbanl el redressant leur loille Roupie, Les glaneuses métioulauses Tont par couples.
Ainsi ne distribue à travers los champs II- travail innombrable, comme une parabdle do paix, it'nbondance eldesanl^... Plus tard, <|iiHn(l la bewçnB cHt faîtoct ijuand nu! «ne peine plus au damier des champs verte, OU roses, ou d'or u. il semble qu'un frrand rcpossY-tenile sur la plaine « pflinée et lassée» ; le sol est chaud, la plaioe s'alanguit, on l'onlend frémir doucement,
El l'homme endormi sous la treille.
Ecoute, en rêvant, le baiser.
De Is Terre el du Soleil.
Quand I
I plaine est fauchée, elle devient si la dirait une Slletle,
Avec sa blanche guimpe çrtle.
La robe raide où pas un pli ne prèle...
Au retour des moissons, elle sera de nouveau la bonne CvWle, et dans les veines des homjnes courra plus alerte le aan^ joyeux qui, au cœur, chante une chanson,
La bprcease des temps anciens :
Que Ift Vie est sainte el bonne, yue tout esi juste el tout esi bien...
L'homme et la plaine entonnent l'hymne de la Vie, multiple, înlinie, perpétuelle, ot qu'il faut vivrai La Vïô prodifçieuse et inlassable, qui n'a pas d'atrét. Tu la crovais endormie...
Alerte ! elle marchait là-baa I
Elle semblait di^faillante ; la terre avait perdu sa splendeur. On avait vu les arbres frissonocr, les feuilles choir.
R VIELÉ-QRIFFIN
combler les sources, encombrer les chemins, et de loin OQ devinait l'approche, dans le bruissement des sentes, du chasseur roux, l'épieu au poing, l'Automne. Oans un tumulte, hStif et furtif, le chasseur roux Était passé ; puis il avait étouffé sa torche dans les feuilles entassées, et un deuil s'était épandu sur la forêt el les champs voisins. La Mort s'installa sur la plaine... Mais la Mort et la Vie sont sœurs. Dans le triomphe des moissons sublimes et l'ivresse des hommes qui participent à la joie des choses, elles sont là toutes deux, tantôt graves et tantôt souriantes ; on ne les a pas vues se séparer, et elles s'avancent du même pas égal à travers la plaine, parmi les hommes, éternelles toutes les deux et sereines. La poésie de Vielé-Griffin est, dans ces poèmes, plus colorée que dans les précédents. Les imag'es en sont parfois gracieuses et charmantes, comme celle-ci i des feuilles jonchent la fontaine d'eau calme et claire où l'Elé étancha naguère sa soif.
Mais l'AuloniDe pâle, au crépuscule, a trébuche, y iaissaat tomber sa couronne...
Parfois aussi elles ont une grandeur merveilleuse, une émouvante solennité. Ainsi cette épousaille, parmi les fleurs d'avril et l'herbe verte, de la jeune Mort et du bel Amour. Les cloches de Pâques sonnent à la volée, chantant les lèvres douces, la tiède chair et le fol émoi du Désir. Et ils s'avancent l'un vers l'autre au long de l'allée sombre, lui rose et elle pâle. Ils vont, mueLs, sans peur ni honte, les yeux ardents el, lui, sent en son cœur bouleversé la brulilre
d'uD cbaste imour sans but que son éternllë...
car c'est la peur de l'inceiisante fuQ;acité et le souhait de l'immuabic qui présente aux amants la mort comme le refuçe et apparente ainsi, pour ii jamais, en l'âme humaine, l'Amour et la Mort. Cependant, les bras étendus et i>alpilants d'ardeur semblable, ils approchent, dans un frémissement :
Elle s'esl avancée par le sentier qu'allouée Jusqu'aux p[ed s i)e l'enfant ['ombre des vieilles tours ; On dirait qu'elle marche dans un song«.
Drapée en son étole blanche aux long« plis lourds ; Et sur le eeuil où la [umîère effleure l'ombre. Son diadème blanc, soudain, scinlille et tombe En rayons d'argent froid vers sa fforge couverte... Mais lui, outré du pied dans l'ombre, sent mauter — Plus haut que le baiser fnlleur de l'herbe verte. Et jusque sur sa hanche — une âpre volupl^, Comme une étreinte d'oode ; la caresse de l'Ombre. Leurs bouches en un baiser se confondent, Et la Mort s'esl pàniée 1
L'Amour et la Mort donnent à ces poèmes leur joie et leur mélancolie. Mélancoliques et joyeux tout à la fois, on y devine le sourire même de la vie dont la g'aieté est voilée de tristesse. L'allégresse de naguère s'est faite grave; elle s'est imprég'néede médilafion,mais dans cette âme forte elle est restée vive et chantante. La Mort est jeune et sa pâleur est pleine de grâce, et le rose Amour l'a prise en ses bras ardents. Elle passe k travers les sentiers d'avril, et il n'est pas une fleur qu'elle ne touche; la sérénité de son rôvc emplit la Nature délicieuse. Elle n'est point une rôdeuse inquiétante, mais plutôt, douce et suave, l'âme des choses éphémères, dont le charme est fragile... L'âme de tout, notre âme aussi, car une seule pensée anime l'éternel Uuivers, a'v manifeste eu appa-
renccs moliiies quR la Vie el )a Mort suscilent et varient à l'iiifiui... Cette poésie profonde où la Nature et la Pensée s'iinissenl ainsi mystérieusement évoque le mythe ancien de Pan et de Psyché : tandis qu'il folâtrait à travers champs, à travers prés, le dieu a i-eucontré la vierge, et le dieu a plongée ses re§;ards dans les yeux de la vierçe ; émané de ces yeux, le songe est entré dans l'âme de Pan...
Dans les Joies, les Ci/ijnes, la Clnrlè de vie, la pensée de Vîelé-Grit'Hn se présente sous la forme lyrique surtout ; il nous la faut eoeore examiner sous la forme dramatique, qu'elle paraît affectionner de plus en plus. Il n'est pas étonnant de voir un poète symboliste tel que celui-ci aboutir au drame, N'a-t-il pas de tout temps considéré le symbole comme la généralisation de l'idée, sa présentation la jdus impersonnelle et objective? Or, cette aptitude h sortir de soi-même, à réaliser extérieurement son âme en une imag'e inventée à cetl^ fin est la même gui induira le poète à créer des personnages différemment expressifs de sa pensée. Aussi trouvonsnous à plusieurs reprises, dans lesrecueils lyriques même de Vielé-Griffin, dos poèmes dialog-ués; les interlocuteurs en sont plus ou moins distincts, suivant que sont plus opposées les faces diverses de l'idée qu'ils représentent. Mais dans la Clarté de vie la plupart des poèmes de « En Arcadîe » dressent en pied de très vivantes et aussi vraies qu'emblématiques figures. Il y a le Bûcheron, dont la chanson est scandée d'un rythme dur, comme à coups de cognée ; puis le Chevrier, homme
itùnué d'exubérance, qui a compris la vanité des mots et que te n'est pas avec des mots qu'on dit l'Amour, et alors il a résolu d'être silencieux, attentif seulement à l'innombrable murmure des choses, à cette voix harmonieuse qui emplit le m.onde : il a l'air sombre et lacilurne ; parfois il s'amuse à jouer, sur sa flâte, des airs ; — et surtout il y a l'inçénieux Euphorbe qui de l'illusioii, soigneusement entretenue en son cœur, a fait toute sa vie. Au faîte de la montagne, il s'est construit une petite maison blanche et il l'orne du mieux: qu'il peut,... à cause d'EUc, qui peut venir, qui viendra, qui est là, qui sait? Elle, l'amie parfaite et l'éternelle absente. Et comme il la choie et comme il la gâte ! Pour le seuil où ses doux pieds passent, il a lié des joncs qu'il a cueillis, et sur le haut du pon-he, le soir, il mot des fleurs, celles qu'elle aime le mieux ; il a tourné des vases, et tressé en bel osier de fines corbeilles... Et il l'attend ; plutât il la possède, car il s'est fait de l'incertain avenir, à force de ferveur, une réalilé toujours présente...
Une des premières œuvres de Griffin est une petite comédie, les Fiançailles d'Eiiphrosyne, « marivaudage idj-lliquo » très gracieux (i). Anr.aeus, qui remonte aux années 1885-S7 (a), contient de charmantes choses ; au début, par e.vemplo, une scène lumineuse et joyeuse, et dans les pa^fes suivantes de jolis couplets. La significjilion n'en est pas tout à fait claire. Il s'agissait de marier le rêve et l'action : l'action, c'est ce rude argonaute d'Ancaeus, inapte h la douceur de vivre loin. des combats et qui, le soir de ses noces, s'en va pour-
85, publia «ïcc Pkocat le Jardinier (Mercure de
France. 189B).
■y date) chez Vanii
suivre cl. lupr un sanglier redoutable; cerifs, il est hi-i\ve ; — le rêve, c'est l'ciojQise Samia, nno petite âme aux prises avec un terrible destin, une chimûrique petilc flme qui avait cru que l'amour peut être le tout de la vie!...
Ancaeas est écrit eu vers réguliers, — sauf les licences que l'on trouve, k la même époque, dans la Cueille d'avril et les premiers Cygnes. Or, le^ inconvénients de l'ancienne métrique sont particulièrement sensibles dans le dialogue, parce qu'elle oblige le poète à modeler toutes ses répliques sur la forme qu'il a une fois adoptée, ou bien à couper son vers en morceaux quelconques, desquels chacun ne constitue pas un tout rj-thmique, cl dont l'enscmblo est incohérent ; on arrive à ceci :
D'autres moururent.
Mfie'inder.
Les i'eux sont morts du couchaol.
Doux mattro, vou
Eafant, pour exalter, etc-..
Le vers libre est, par excellence, la forme poétique qui convient au théâtre : elle est la seule qui concilie l'harmonieuse beauté du lyrisme avec l'aisance capricieuse d'une conversation. Cela est de toute évidence, et l'on s'étonne de voir des dramaturges s'acharner à met-
[i) Sii'aahilde a paru dans /'ffrouVoy», an iBgj. «t fut ensuite
tre en pièces des alL'varidcins pour donner à leur dialogue du niilurel el de la vivacité : ce ne sont plus des vers ; dans les passages où les alexandrins subsistent k peu près, ce n'est plus du théâtre !...
Swanhilde [i) est écrite en vers libres. Œuvre charmante, d'une couleur très caractérisée et très variée aussi. Les scènes violentes j alternent avec les scènes de douceur ou de passion ; la poésie en est gracieuse, ardente, mélancolique. C'est une exquise figure que cette légendaire Swanhilde, ta fille de Sig'urd, qui, par horreur de la guerre el du sang, se résout, afin d'apaiser d'anciennes colères, à devenir la femme du vieux roi lormanrec ; et puis elle meurt, après avoir tué, se frappant ello-méme d'une épée, — car on ne saurait échapper à la loi de sang: qui pèse sur la vie. Et ce poème a cette beauté encore d'apparaître comme l'un de ces mythes très anciens sur la Vie et la Mort, où s'appesantit le rêve séculsiire de l'humanité :
Forge un beau g^laîve ; l'Amour et la Mort
Se dispuleroDt n qui l'aura; De l'Amour, de la Mort qunJ est donc le plus fort î
Quant au parti que l'on doit tirer du vers libre dans le dialogue dramatique, Swanhilde en témoigne el spécialement peut-être la magnifique scène du début où lorman, le vainqueur, lonak, le vaincu et ses fils irrités discutent avec fureur les termes de la paix :
lonufc. Il le fdut autre chose, peut-être ?,.. Quoi donc encore î
lorman Hamdir
Il me faut Aussi cinquante aoaeaux d'or, ReLourno-l'en chez toi 1
Je me ballrai malçré tout l'océan,
Sorti.
Jusqu'à la mort I — la lienne...
Et mni [
Erp.
Et, si lu veux la paix, d'où qu'elle vienne, On fe la donnera sous terre et pour longtemps. Et moi I Reprends la guerre...
Il faudrait ici faire une place importante k cette belle trilogie de niî.at (i), d'une forme si pure, d'une si haute et si sereioe iuspiratioQ, d'un sentiment sî délicat et hellénique. Pindare est le personuag-e principal et, avec Corine de Taoagra, dont la gaieté délicieuse cachait une intime tristesse, il discourt de l'essence de l'Art et de ce déguisement qu'est le Poème pour une âme douce et alarmée qui ne veut point livrer lai quel l'émoi dont elle est agitée... Puis, avec Mjrtis d'Antbcdon, de laquelle il s'écarte pour aller vers ses destinées, il s'afflige, riant un peu, de l'amour qui n'est pas éternel, de la vio qui est inférieure, et de l'art qui est exigeant; mai.s il est jeune, Pindare, et son allure est allègre vers l'amour et la vie et l'art. Et Mjrtis :
Jed
Pindare! de lamÈme voix .1 qui disent lentement: Hum
Que
Oubli
Par -Myrtis, une femme d'Aiitliédon.
... Je pleure ! ce doit être de joie.
il revient auprès de Lasi ui fut son maître jadis et qi
170 1* fOltsiK
chanter sur la Ivre l'hymne à Latone, et qui inalDtenant, aveugle, voit, comme en rCvo, les formes de lii vie, souriantes ou malieieuseSjjoTOiises ou tristes, se joueren son souvenir. Et ils s'entretiennent tous deux, le vieillard et le jeune homme, de l'heure passagère et de la Nuit d'Eternité!...
Ilya dans ce poème quelques-uns des plus beaux vers de Griffin, des plus pensifs et des plus nobles; certains ont un superbe éclat do lumière et de joie,..
Mais Pliocas est le chef-d'œuvre dramatique do Griffin (i). Il y a là vraiment la formule d'un théâtre nouveau, distinct tout ensemble du trag'ïque conventionnel et du faux lyrisme. Du théûtrc symboliste. Et cela ne veut pas dire une allégorie froide et d'inteolion didactique. La fable en est ingénieusement disposée pour l'expression, non d'une thèse, mais d'une idée ou de plusieurs. Et la fable, cependant, vaut par elle-mfme ; on ne voit pas trop, d'ailleurs, ce qu'elle pourrait perdre, au point de vue poétique et dramatique, h fllro toute pleine de pensée et de méditation. L'effroi que cause à certains critiques l'annonce d'un théâtre sjinboliste est une chose bien étonnant*. S'il est un genre littéraire qui doive, entre tous, filro symboliste, n'est-ce pas le théâtre, — dont la seule raison d'être, sembie-t-il, est do représenter, de figurer ce que le roman, par exemple, raconte, énonce, décrit... Je ne sais rien qui soit plus véritablement « du théâtre », comme on dit, que l'admirable scène du rideau, dans le Brand d'Ibsen, — laquelle est
(1) Phorsx le Jardinier, mécéit de Sii-anhilde, Ancaeus, les Finnçaitlas iT Eapkros\im. Mercure de France, 1898. Dans CErmiliiçe, oii it parut d'abord, Phocai portait ea souB-tilre ; ■ Essai
VAAMCIS VIBLÉ-GIUFI'TN 271
tout à fait symboliste et, en même temps, est v du théltre », puisqu'elle exprime l'idée par un procédé que le théâtre seul, de tous les genres, littéraires, mettait à la disposition du penseur...
Phocasest chrétien... L'est-il? II l'est parce que son père le fut ; it le reste parce qu'il lui semblerait l6che de renier sa foi au temps même où la foi est porsécutéc- On massacre, et l'Eg'lise saigne. A travers les campagnes, errent les bandes pourchassées ; les décurions et leurs soldats les cherchent pour les bètes... Pbocas est chrétien ; il mène la vie que mena son père, — non celle qu'il aurait choisie et arrangée suivantses goûts, suivant son ame. Son père était Jardinier ; comme son père, il a bêché le sol, — et le voilà, tranquille et doux, dans le verg'er feilile. Mais une âme tendre et voluptueuse est en lui, aimante et clairvoyante. Et, vers la fin de la journée, étendu sous un figuier, voilà qu'il rèvc de joies que son père n'avait pas prévues, et des velléîLésIui viennent de vivre enfin sa vie à lui... Douloureux et difficile réveil de son âme à lui, sous l'alluvion des idées, des sentiments, de toute l'âme paternelle qui pèse sur la sienne 1...
Phocas songe qu'il serait plus doux de ne pas vivre seul. Or, il aime Thalie, pâle et jolie comme les déesses d'ivoire, et qui l'cssemhle à l'effigie de'Prostrpine sur le statère d'Agrigenle... Mais Thalie est]jaîenne... Et Thalle n'est pas seulement Thalie ; elle est aussi tout le rêve qu'on a d'une vie autre, d'une vie plus belle, d'une vie qu'on choisirait.
Il la désire. Mais, pour l'avoir, rcnoncera-t-il à la Foi de son père? En rendant à César ce qui est à lui et à Dieu ce qui revient h Dieu, on pourrait s'accommoder
des circuntilani^es. iVlais les fniiatiques brouillent Unit. I lui qui n'est pas fanatique et qui voudrait vivre, va-tr-fl se tourmenter pour ces g'otisî... Plulôt, n'ira-t-il pasS vers Antioche, trouver Tliulie et l'aimer ?. . . Le soir lom' et la route est long'ue; mais il met sa tunique blaii--|!| elle et ses sandales pour partir... Seulement, il ne part '-I pas : celui qui n'a jamais quitté son Jardin n'eo sor^ ]K)int aisément. Pbocas hésite, — et puis il est trop lardJ et Phocas reste : u riodécision est sur la roule, vient le diacre Johannès. Il réclame la dlme et profiUJ de l'occasion pour sermonner un peu Phocas; — Phocas,^ aussi, dansTincertitude, le consul tait. Le diacres'indigns «As-tu retenu ton coussin au cirque? Luxure, l&cbetéL, Adieu, bien de la joie, bien de la joie! »
La violence de Johannès exaspère Pbocas. Il va partirl quand arrive, avec ses soldais, un décurion. Confonn ment aux ordres, celui-ci veut Phocas le Jardinier, i tien, promis aux bêles I
Martyr alors? Avec si peu de foi !... Martyr et confeo seur de la foi des autres...
— Mais non ; Phocas le Jardinier, je suis son a 11 est absent. Il sera là demain, dès l'aube. Je v livrerai; cependant, je suis votre otage.
Le décurion estcrédule. En outre, unebonne.amphori de vin l'endort. Phocas pourrait fuir... Mais quoil Tha lie l'aimera-l-elle seulement? Et puis, s'en aller, avec s$v vieille Ame, — aller chercher une autre vie, avec sa vieille J âme toujours pareille*? A quoi bon?.-. L'incertitude es^J sur la roule,.. Pour rompre les liens multiples quil'att cbent au {jassé, il manque de brusquerie. Dans la tombd closo du passé, le bas de sa robe est pris. Non, il n'a la force qu'il faudrait pour se détacher et pour fuir..J
Alors, il rcsie, itiarUr par lassitude. 11 se prépare à mourir, et, pour la pi-L'iiiiére fois, dans ce sacrifice consenti, trouve la douceur de la liberté ; l'approche de !a mort lui est une Jélivraace. Il a doané ainsi le maximum de son énergie, car, — s'il est plus facile « de mourir que de renaître », — il meurt, du moins, parce qu'il l'a voulu...
La nuit s'6coule. Au pied d'un figuier, Phocas enfouit le cotfre de ses trésoi-s, afin qu'un jour, plus tard, en des temps meilleurs, Glaucos, le petit e.fclave.le retrouve et, profilant de telles richesses pour en jouir, lui, vive suivant le rêve de son am.e : « Glaucos, écoute.
Tu songeras à vivre...
Tu vivras, non comme moi seion aalrai.
Mais â ta guise et d'aujourd'hui ea aujourd'hui ;
Cueillant la vie quolidieaue, honoeà loule heure j I Et sans que des paroles diles j^dis
1 Te pèseat comme uae loi de sacrifice...
I Ne Huage pas à moi.
Que pour le dire (si l'on me oomme) :
Il m'a fait libre de ma voie...
11 n'a pas exigé que je fusse lui. . .
Va vivre !
As-tu compris? Non, car tu pleures...
La nuit passe et le décurioo se réveille. L'heure approche... Mais Glaucos est allé, vite, à Antioche, chercher Thalie, qui justement est la sœur du décurion... Phocas est prêt à mourir et même une allégresse lui vient : « Phcjcas, décurioa, Phocas, c'esl moi 1 » Un soldat le frappe. Et quand il meurt, Thalie arrive, - — Thalie, la vie nouvelle, celle qu'il a choisie, iJlue, et vers laquelle enfin, grâco à la mort, il s'échappe.
... Feut-êlro n'a-t-on jamais mieux exprimé l'oppres-
a-ji
i FofeiK KOurnnut
sîon des flmcs par le souvenir, par loul le passif qui ^ en elles el dont elles ne peuvent sed6barras«er, 1 ment des vivanlA jtar lu» morLs, car Ins morU nui dans nos âmes comme les vestiges Ae leurs «xisl^iu encombrent dos villes; dnnsnos villcsel dans nos âmes, il y n plus de morts que do vivants. Pour noas diili\Ter d'eux, el vivre un peu noas-m^mes, l'oubli est le sou! recours, l'oubli, força admirable et condition môme de la vie. Seulement l'ûme douce el pensive de Phocas est iacapublo d'oubli. C'est pour cela qu'il meurt...
rèvJ
VieliJ-Gi-iffiu ne s'est Jamais immobilisé en nul d'art, et si parfaitement qu'il ail nialisiS la forme pi que qu'd souliaituit, on l'a vu cbe relier bientôt une ri image de beauté. Celle pensée est en perpétuel pèlerinag'e vers quelque apparition uuuvelle de sou idéal. 11 n'y a pour elle ui repos ui tnjve, tant elle est exalhie de sa qufle merveilleuse.
ResU
On SI
s folle, peu s
Ainsi lo vojons-uou.s sur le point de se mettre enroule, dans cet exquis poème de /a faWe/isa (i)...
Adieu, plaisant Pays... » Quelle étail la douceur du Pajs dont il s'éloigne, la vallée d'or el d'ombre qui l'ooveliippait d'un parfum de vigue el de foin? 11 s'en va pour se prouver libre... El c'est d'nu rêve surtout qu'il sY'toig'ne, du riive d'une autre raison, d'une tendresse,
(il ta Pai-l'n
VErmitaijt (fi:vrior i8bb).