CHAPITRE PREMIER
Quelque nouvelles et quelque hardies que les vues de Schiller sur la théorie de la poésie aient paru à ses contemporains, il n'en est pas moins certain qu'il a dû s'inspirer, pour les découvrir et les développer, des vues de ses prédécesseurs. Nous en avons d'ailleurs la preuve irrécusable dans le fait que Schiller, au moment d'aborder la spéculation esthétique, a demandé à Kôrner une liste des principaux auteurs modernes s'élant occupés des sujets qu'il allait aborder, qu'il s'est fait donner de son ami plus érudit que lui comme une bibliographie de son sujet. C'est ainsi qu'il a dû lire ou tout au moins parcourir les œuvres de Baumgarten, de Sulzer, de Webb, de Mengs, de Winckelmann, de Home, de Batteux, de Wood et de Mendelssohn. Nous savons de plus qu'il avait étudié le Laokoon, et qu'il avait grandi au milieu du courant d'idées qu'avaient créé Herder
Basch. — Schiller. 1
par sa critique et Gœthe par ses œuvres. D'ailleurs, même si nous ne le savions par le témoignage exprès de Schiller, nous aurions pu affirmer, sans crainte de nous tromper, que les idées qu'il allait développer devaient entretenir des rapports étroits, rapports d'analogie ou de contraste, avec les idées de son temps. Pas plus pour les phénomènes intellectuels que pour les phénomènes naturels nous ne pouvons admettre de génération spontanée, et il reste éternellement vrai, le mot si profond de Brid'oison : « On est toujours l'enfant de quelqu'un ».
Quelles étaient donc, au moment où Schiller va composer sa poétique, les idées régnantes sur la théorie de la poésie, sur la méthode que les théoriciens des poétiques devaient suivre? Où a-t-il puisé notamment ces concepts du naïf et du sentimental, dont le dernier a été créé de toutes pièces par lui, et dont le premier, bien que connu, n'avait en tout cas jamais occupé, dans une théorie de la poésie, la place prépondérante que Schiller lui assigne? Nous commencerons par rechercher les sources de la conception schiliérienne du naïf et du sentimental, nous continuerons par l'exposition des théories poétiques générales de Lessing et de Herder auxquelles se rattachent celles de Schiller tout en s'en séparant profondément, et nous finirons par une rapide esquisse du système esthétique de Schiller.
Pour ce qui est du concept du naïf, si je n'ose pas affirmer que Schiller ait connu le petit traité de Mendelssohn Sur le Sublime ei le Naïf, je crois que Mendelssohn a été le premier esthéticien allemand qui l'ait étudié. Il est certain, d'autre part, que la théorie du naïf de Mepdelssohn a influé sur celle de Kant, et par conséquent indirectement sur celle de Schiller lui-même. Ce qui, pour Mendelssohn, caractérise avant tout le naïf, c'est la simplicité : une expression
ayant de la profondeur, de la vivacité, de l'emphase, étant chargée d'ornements, ne peut pas prétendre à la naïveté, et, à ce point de vue, le naïf peut être considéré comme l'antagoniste du sublime. Mais la simplicité ne suffit pas. Il faut que sous l'apparence simple et unie se cache quelque belle pensée, quelque vérité importante, quelque noble émotion, se révélant d'une façon naturelle : ainsi les mœurs de nos paysans sont simples, celles des bergers d'Arcadie, naïves. Par conséquent la définition du naïf pourrait s'exprimer dans les termes que voici. Quand un objet est noble, beau, ou conçu avec toutes ses conséquences importantes, mais qu'il est exprimé par un signe simple, ce signe peut être dit naïf. La naïveté des mœurs consiste dans un extérieur simple, trahissant d'une façon inconsciente la dignité intérieure, dans l'ignorance des usages du monde, dans l'insouciance de toutes les fausses interprétations, dans cet air d'assurance qui n'est pas dû à la sottise et à la pauvreté des idées, mais bien à la noblesse, à l'innocence et à la bonté du cœur. C'est ainsi qu'un enfant est naïf lorsque, sous les traits non encore formés d'une figure enfantine, l'on sent poindre les tendres germes de la douceur, de l'amour, de l'innocence et de la bonté charmante. La grâce ou la beauté du mouvement est toujours naïve : les mouvements d'un être gracieux sont naturels, passent, coulent, pour ainsi dire, l'un dans l'autre, sans heurts ni chocs, et révèlent d'une façon tout à fait inconsciente que les motifs et les penchants du cœur, dont ces mouvements volontaires sont le résultat, jouent, eux aussi, d'une façon harmonieuse et se développent, eux aussi, sans intention ni artifice *. En résumé, Mendelssohn a compris que le naïf se compose toujours de deux éléments dissemblables : dans tout objet naïf et dans toute âme naïve il y a toujours un désaccord, le désaccord entre une appa-
1. Ûber das Erhabene und Naïve in den schônen Wissenschaften. Mendelssohn' s Sàmmtliche Werke. Vienne, 1838, p. 604 et 8uiv.
rence simple et insignifiante et un fond moralement ou intellectuellement supérieur.
Nous retrouvons cette même opposition dans la théorie kantienne du naïf, que Schiller s'est contenté, malgré ses dénégations, de reproduire, et quil n'a fait qu'appliquer à la poésie. Pour Kant, le naïf résulte du mélange d'une sensation corporelle et du sentiment intellectuel et moral du respect. D'une part, en eflfet, la naïveté provoque toujours en nous le rire, et en cela Kant s'écarte de Mendelssohn qui estime que, seules, les âmes froides peuvent rire du naïf*. La naïveté n'est rien d'autre que la sincérité native de l'humanité l'emportant sur la dissimulation qui est devenue comme la seconde nature de la plupart des hommes. Nous rions de la simplicité qui ignore encore l'art de farder ses véritables sentiments, mais en même temps nous nous réjouissons de voir la nature triompher de l'artifice. Sans que nous nous y attendions et sans que surtout l'être naïi s'en doute, nous voyons éclater tout à coup la nature dans sa primitive pureté. De là, lorsque nous nous trouvons en face du naïf, deux ou plutôt trois mouvements de l'âme très différents. Tout d'abord jaillit le rire, comme toutes les fois lorsque notre attente est réduite au néant. Puis, en prenant conscience que, malgré tous les mensonges de la civilisation, la sincérité n'a pas entièrement disparu de la nature humaine, nous sentons s'associer au jeu de notre jugement un élément sérieux, et naître en nous le sublime sentiment du respect. Enfin, en nous rappelant combien transitoire est ce phénomène et combien vite l'être naïf apprend à dissimuler ses véritables sentiments, il naît en nous un sentiment de regret. Pour Kant, par conséquent, comme pour Mendelssohn, la naïveté est un sentiment mélangé qui naît d'un contraste. Seulement, il essaie de déterminer avec plus d'exactitude la nature de ce contraste. Il n'y a plus simple-