Ibid., p
la poésie. Les peuples anciens et incultes étaient capables de créer une poésie d'une vivante énergie, parce que la langue dont ils se servaient disait ce qu'ils voulaient exprimer de la façon la plus sensible, la plus claire et la plus vivace, parce que, entre les objets et leur esprit, ne s'étaient pas encore glissées ces ombres nuageuses, ces demi-idées, ces symboles qui s'appellent des concepts abstraits, parce que, ou bien ils se taisent ou bien ils parlent, au moment critique, avec une force, une sûreté et une beauté spontanée à laquelle ne sauraient jamais atteindre « les maîtres d'école, les sacristains, les demi-savants et les apothicaires » dont toute la science apprise n'atteint pas la naturelle éloquence des enfants, des femmes et des sauvages bien doués ^
Cependant cette jeunesse delà langue et de la poésie a été fugitive comme toute jeunesse. Herder se représente le genre humain comme un immense vivant, qui s'achemine de l'enfance, à travers l'adolescence et la virilité, à la décrépitude de la vieillesse. Dans ses Mémoires sur VOrigine du langage et surtout sur la Philosophie de l'histoire en vue de V éducation du genre humain, il montre comment l'homme naît dans l'Orient, arrive à l'âge de l'adolescence en Grèce, à la maturité virile à Rome, et comment enfin il se met à vieillir dans l'Europe moderne ^ Dans cet état de décadence, les hommes deviennent incapables de créer de ces mots tout saturés de réalité physique et d'énergie métaphorique, adaptés exactement aux choses particulières, définies, soumises aux sens que, jeunes, ils avaient trouvés tout naturellement, et ils sont obligés de se résigner à des vocables qui n'ont plus avec les objets désignés qu'un rapport très lointain et tout artificiel, et qui, impuissants à rendre des objets individuels, ne peuvent plus exprimer que des abstractions. Il en est exactement de même des poètes. « La poésie, la tille la plus
1. Herder, tjher Ossian und die Lieder der alten Vôlker. Gotta, t. XVI, p. 22.
2. Herder, Auch eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Menschheit, Cotta, t. XXVII, passim.
sûre et la plus véhémente de l'âme humaine, en devint la plus incertaine, la plus informe, la plus vacillante, les poèmes, des exercices d'école corrigés avec soin ^ » En un mot, la poésie, de spontanée devint artificielle, d'immédiate, discursive, de sensible, réfléchie : elle n'est plus l'émanation rythmée, sonore et anonyme de l'âme des peuples, fille des grands cataclysmes historiques et des crises passionnelles; elle est l'œuvre d'art, fruit délicat et savamment mûri des heures de loisir d'une individualité bien douée, mais dépourvue de toute verdeur, de toute puissance, de toute force nationale et universelle. Voilà, d'après Herder lui-même, la caractéristique de la poésie de la nature et de la poésie de l'art qui, on en conviendra plus tard, sont les véritables ancêtres de la poésie naïve et de la poésie sentimentale. Notons que Herder, comme plus tard Schiller, prend soin d'affirmer que cette division poétique n'est en aucune façon une division chronologique. Sans doute, en général, il est évident que c'est chez les anciens qu'il faut chercher la poésie naïve. Mais, d'autre part, rien n'empêche un poète moderne d'embrasser la nature avec autant de ferveur et autant d'ingénuité que les poètes d'une civilisation rudimentaire : il s'agit simplement pour ces poètes d'oublier, au moment où ils écrivent, toute leur science livresque et de s'abandonner à l'énergie de leur inspiration. De plus — et cela est important à noter parce que Schiller est d'un avis contraire — Herder n'identifie en aucune façon la poésie grecque et la poésie de la nature. On trouve celle-ci bien plutôt chez les peuples barbares de l'Extrême Nord et de l'Orient, chez les Calédoniens, les Celtes, les Perses et les Hébreux.
Il faut observer, en eff'et, que Herder, surtout, dans ses premiers ouvrages, ne parle pas des Grecs avec la fervente dévotion que nous trouvons chez Winckelmann, chez