Herder, Ûber Ossian, loc. cit., p
Lessing, et plus tard chez Goethe, Humboldt et les frères Schlegel. Pour une conception historique, d'après laquelle le genre humain forme une série ininterrompue de vivants dont la nature, les qualités et les défauts, le génie et les défaillances s'expliquent par le climat, l'influence du milieu et le moment historique, il eût été illogique de donner à la civilisation grecque la place dominatrice qu'elle occupe dans l'esprit des hommes que nous venons de citer. Dans la route infinie et imprévisible où chemine l'humanité depuis ses origines, la Grèce, Herder ne le conteste pas, a été comme une station merveilleusement privilégiée, comme une oasis miraculeusement fraîche et lumineuse. Mais il serait injuste de se laisser éblouir par les chefs-d'œuvre de l'art grec jusqu'au point d'oublier les productions d'autres époques qui n'ont pas atteint le même point de perfection, et qui valent par d'autres qualités plus rudes, plus frustes, mais plus énergiques et plus puissantes. Admirons l'adolescence de l'humanité, mais n'oublions pas à cause d'elle sa virilité, ni surtout son enfance*. Lorsque Herder étudie, en 1778, l'influence que la poésie a exercée sur les mœurs des peuples dans les temps anciens et modernes, il commence par affirmer l'origine divine de la poésie juive et en vient ensuite à la poésie grecque. Celle-ci a été, elle aussi, divine à l'origine et formatrice des mœurs des hommes et des peuples. Mais il n'en fut pas longtemps ainsi, et il paraît incontestable à Herder que tout n'y doit pas être également admiré ni imité. « Il y a dans cette poésie trop d'ostentation. Tout y devient trop souple et trop facile : la religion devint mythologie, l'histoire un tissu de contes, la politique de la rhétorique, et la philosophie de la sophistique. La véritable valeur s'évanouit detoutes les œuvres, et il ne reste plus que des jeux agréables, qu'une superficie bigarrée... Les Grecs
1. Herder, Werke, édition B. Suphan, t. III, p. 28 et suiv., cité par R. Haym, Herder nach seinem Leben und seinen Wcrken, Berlin, 1880, t. 1, p. 235.
ont toujours été des enfants avides de nouveautés et faisant servir toute nouveauté à leur plaisir et à leur volupté. La poésie devint un métier. Il naquit des genres, c'est-à-dire des provinces qu'on se partageait et qui n'avaient pour juges que l'oreille du peuple et pour fin que son plaisir. On ne dirigeait plus, on suivait. La mission véritable de la poésie fut, comme le proclament hautement les critiques, la fiction destinée à récréer la foule *. »
Il est vrai que le jugement de Herder sur l'art et la poésie grecs a varié. A l'époque, notamment, où il rédige ses Idées sur VHistoire de V Humanité , et où, pour la dernière fois, il se trouve en communion d'idées avec Gœthe, il élève l'art grec jusqu'aux nues. La civilisation grecque est comme l'aube de l'humanité vers laquelle l'historien est heureux de faire voile. Sa religion est la plus riche et la plus belle, sa langue la plus polie, sa poésie la plus merveilleuse qui jamais eût paru. A ce moment, Herder envisage tout sous le concept de l'humanité et nulle nation ne devait lui paraître supérieure à la nation grecque, où pour la première fois l'humanité a pris conscience d'elle-même, où l'humanité imprègne également toutes les relations sociales et toutes les manifestations artistiques^. Tout de même, il affirme dans sa Némésis que c'est la « Muse elle-même qui a donné aux Grecs cette faculté de rendre toutes les formes dans leur originelle pureté, ce sentiment de toutes les incarnations du beau sans aucune exagération, sentiment qui se manifeste aussi dans la philosophie et qui donne à leurs apophthegmes les plus brefs, à leurs symboles les plus légers, des contours si précis et une grâce si significative. Sans doute, leur horizon n'est pas large, il dépasse peu cette vie qui était pour eux le centre de leur existence.
1. Herder, Veber die Wirkung der Dichtkanst auf die Sitten der Vôlker in alten und neuen Zeiten, Gotta, t. XXIV, p. 358, 362, 363, 365.
2. Herder, Ideen zur Geschichte der Menschheit, 3* partie. Gotta, t. XXIX, p. 93 à 157.
Mais, de ce centre, de quel pur regard ils savaient dominer le spectacle humain, avec quelle humanité sentir toutes les formes, avec quel art accompli incarner ces formes dans leur langue d'images et de mots. En cela, nulle nation ne jes a atteints, bien moins encore surpassés. Et ce serait une véritable perte pour l'humanité si leur philosophie et leurs symboles, leur poésie et leur langue, disparaissaient de la terre et surtout des yeux de la jeunesse. Je ne sais ce qui pourrait les remplacera » Mais, néanmoins, il faut se souvenir que ce n'est nullement aux dépens ni de la poésie orientale ni de la poésie moderne que Herder a exalté la poésie grecque. Personne, avant Schiller, n'a jugé avec autant de clairvoyance et d'impartialité des mérites particuliers de la poésie des anciens et de la poésie des modernes, n'a si finement discerné en quoi résident les différences qui • les séparent. Nulle part, nous ne trouvons une caractéristique plus juste de la poésie sentimentale que dans cette même Némésis où Herder, après avoir célébré les Grecs, en vient aux modernes. Les poètes modernes, dit-il, ont perdu le sentiment des délicats contours d'une existence humaine que les Grecs avaient à un si haut degré. Pour eux, au lieu de s'en tenir aux limites de l existence humaine, ils visent à rinfini, — ce sont les termes mêmes qu'emploiera Schiller — ils croient que la Providence ne s'occupe de nous que pour reculer infiniment nos barrières, et pour faire goûter l'éternité dans le teups, c'est-à-dire l'Océan dans une coquille de noix -.
1, Herder, Némésis, Cotta, t. XXV, p. 147.
2. Herder, Ibid., p. 148. On remarquera que nous ne nous occupons ici que des écrits de Herder qui ont pu influer sur la théorie de Schiller. Nous parlerons plus loin, lorsque nous essaierons d'esquisser la poétique générale de Herder, du passage très important des Briefe zur Befôrderung der Humanitàt où il parle du Traité de la poésie naïve et sentimentale de Schiller et le critique.
Si nous en arrivons maintenant au plus illustre des disciples de Herder, à Gœthe, et que nous examinions ce qu'il a pensé de la poésie grecque et de la poésie moderne, ce sont des vues analogues que nous rencontrons. Sans doute, il était impossible que, durant une vie si longue, si riche en œuvres, en pensées et en évolutions, les jugements de Gœthe relatifs à la poésie n'eussent pas grandement varié. On a pu, on le sait, l'affubler des qualificatifs les plus contradictoires, et qui tous néanmoins s'appliquent justement, dans une certaine mesure et sous de certaines réserves, à quelque manifestation de son inspiration multiforme. On l'a appelé et il a été, tour à tour et même simultanément, réaliste et idéaliste, classique et romantique, hellène et germain, antique et moderne, et l'un d'entre ceux qui l'ont étudié le plus profondément, Wilhelm Scherer, s'est cru obhgé, pour le caractériser, de réunir deux caractères contradictoires et d'appeler son art un « réalisme typique ». Néanmoins pour ce qui regarde la question particulière que nous traitons, à savoir les rapports de Gœthe avec la poésie antique, nous pouvons constater une absolue concordance entre les assertions des différentes époques de sa vie. Depuis le moment où, à Wetzlar, il lit pour la première fois les Odes de Pindare et apprend du poète grec comment il faut devenir maître de la poésie, jusqu'aux suprêmes confidences de sa vieillesse à Eckermann, il a toujours soutenu que la littérature et l'art grecs étaient la forme suprême où pût s'élever le génie humain, créateur de formes et de rythmes. On nous opposera peut-être les prédilections artistiques de sa jeunesse, ses préférences, sous l'inspiration de Herder, pour l'art du moyen-âge, pour l'architecture gothique, pour la poésie populaire, pour la peinture réaliste des Flamands, toutes formes d'art qui, vraisemblablement, auraient paru
on ne peut plus barbares aux hommes habitués à contempler le Parthénon et les Propylées, et à scander les vers de Sophocle et de Callimaque. L'objection serait juste, si le terme d'art grec avait une signification uniforme, si le xviii* siècle et Goethe, avec lui, n'avaient pas entendu sous l'art grec des choses absolument différentes. Gœthe a pu se dire grec, et dans la période réaliste de sa jeunesse et dans la période symboliste et allégorique de sa vieillesse, tout simplement parce que sa conception de l'hellénisme a varié avec les modifications de son propre idéal artistique. Grec a été pour lui tout ce qu'il admirait à tel moment de son évolution artistique, tout ce qu'il aspirait à réaliser dans ses propres œuvres. D'une part, en effet, Gœthe conçoit l'art grec comme un art réaliste et un art caractéristique, et il appelle grec, l'artiste vivant intimement uni à la nature et n'ayant que la seule préoccupation d'imiter la nature extérieure le plus exactement et de rendre la nature intérieure le plus sincèrement possible. L'œuvre d'art devait être une imitation stricte, une imitation ingénue, et c'est bien dans cette acception que Schiller prendra la poésie grecque ou la poésie naïve qui pour lui ne font qu'un. A ce compte, à quel moment de sa longue carrière artistique Gœthe fut-il plus grec que lorsqu'à Strasbourg il s'est entièrement abandonné à la passion que lui inspire Frédérique de Sesenheim, et qu'il ne vise qu'à traduire de la façon la plus sincère et la plus passionnée, dans ses petites chansons qui vivront éternellement sur les lèvres des hommes, les émotions si simples, si naïves, mais pour cela même si profondément humaines, d'un premier amour, d'un amour jeune et heureux? Puis, nous savons que son idéal artistique s'est modifié. Sous l'influence de ses charges de cour et surtout d'une femme d'élite, les énergies troubles et tumultueuses de son âme se sont apaisées et rassérénées : il aspire à la pureté et veut que toute sa poésie en soit pénétrée. Il n'espère plus embrasser d'une seule étreinte le Cosmos et en reproduire toute la
beauté et toute la laideur, tout le sublime et tout le difforme, il ne veut plus d'un seul bond démesuré escalader les cieux. Il apprend que tout ici-bas, dans le monde physique comme dans le monde moral, ne se modifie que par transformations lentes et insensibles; il ne s'intéresse plus seulement aux traits particuliers d'un individu, mais bien aux traits généraux de l'espèce. Il ne veut plus rendre toutes les faces d'un événement, toutes les lignes d'un caractère. Il apprend à élaguer et à choisir. 11 s'achemine vers l'idéalisme. Ses héros ne sont plus Prométhée, César et Faust. Dorénavant c'est la femme qui est au premier plan de son œuvre, et c'est Iphigénie, la vierge immaculée dont la sainteté apaise la fureur des hommes et désarme jusqu'à l'implacable destin, c'est Iphigénie qui est le fruit le plus parfait de cette conception nouvelle de la vie et de l'art. Avec l'idéal artistique de Gœthe se modifie sa conception du génie et de l'art grecs. Lui qui, dans sa bouffonnerie. Dieux, Héros et Wîeland, s'était plaint si brutalement de l'émasculation que les auteurs modernes faisaient subir aux gigantesque héros de la tragédie grecque, lui qui, à ce moment, ne semble frappé que par l'exubérance de vie, par la puissance et l'énergie démesurées de la littérature et de l'art grecs, il en vient maintenant à sentir avant tout la mesure gardée dans la description des crises les plus véhémentes par les artistes grecs, et la divine harmonie qui est la marque essentielle de leurs œuvres. Son voyage en Italie ne fait qu'affermir cette impression. Au milieu de cette nature délicieuse, devant ces œuvres dont la caractéristique lui semble, avec Winckelmann, le calme dans la grandeur, il a honte de ses juvéniles enthousiasmes pour l'architecture gothique, qui ne lui paraît désormais qu'un fouillis de colonnes en forme de tuya,ux de pipes*. En ciselant les vers d'Iphigénie ce n'est pas à Van Eyck ni à