Gœthe à Schiller, 12 mai
différence de nature. Seulement, il ne discernait pas encore exactement en quoi résidait cette divergence. Cependant il soupçonne que ce qui avait le plus manqué à son éducation, et ce qui, au contraire, avait permis à celle de Gœthe de se développer si harmonieusement, et de parvenir, comme par un progrès naturel, à la souveraine maîtrise artistique, c'était la connaissance intime de la littérature classique. Aussi décide-t-il, en 1788, de réparer cette lacune. Il éprouve le besoin de purifier son goût, que « la tendance à la subtilité, à l'affectation, au maniéré, avaient éloigné de la simplicité véritable », et pour cela il lit l'Odyssée et l'Iliade, et se propose de ne plus lire, deux ans durant, un seul auteur moderne *. Incontestablement, c'est par l'intermédiaire de Gœthe qu'il est allé aux anciens, et ce sont les anciens qui l'ont ramené à Gœthe. Sans doute, il ne va pas tenir sa promesse. Il a été entraîné, au contraire, à se plonger dans l'océan de la spéculation et à se donner tout entier à cette philosophie de Kant dont l'inspiration maîtresse était si antipathique à Gœthe et était si éloignée du génie de la philosophie antique. Mais cette dérogation à son programme d'études eut, sur la formation des théories de Schiller relatives à la poésie, l'influence la plus heureuse. A aller d'Homère à Kant, des Grecs à la philosophie allemande, du spectacle vivant d'un génie spontané, naïf, synthétique, à l'étude du grand analyste dont la profonde réflexion a révolutionné la théorie de la connaissance, il n'en a été amené qu'à mieux comprendre les différences qui séparent la synthèse de l'analyse, l'inspiration naïve de la création réfléchie et discursive, le génie antique du génie moderne. De plus il s'aperçoit — et c'est cette découverte qui explique le rapprochement si inattendu entre Gœthe et Schiller, à la faveur de la fameuse conversation d'Iéna — que si la spéculation kantienne est, quant à la méthode, au