Schiller à Kôrner, 20 août
pôle opposé de la pratique artistique de Gœthe, les résultats esthétiques au contraire, auxquels Tavait amené l'étude de la Critique du Jugement, étaient ceux-là mêmes que l'expérience avait fait acquérir à Gœthe. Gœthe et les Grecs lui donnaient les prototypes de la poésie naïve : lui-même se sent le représentant de l'art que le monde moderne, que la philosophie devait nécessairement enfanter, art très différent du premier, mais non inférieur à lui. C'est ainsi que la ligure de Gœthe est au premier plan du Traité de la poésie naïve et sentimentale. C'est d'après Gœthe qu'il a dessiné le portrait du poète naïf, et c'est Gœthe encore qui lui fournit, de par les œuvres de sa jeunesse, quelques-uns des traits les plus saillants qui caractérisent la poésie sentimentale des modernes. Nous avons un témoignage éclatant de la pénétrante étude que Schiller avait consacrée au développement de Gœthe et de l'influence qu'a eue cette étude sur notre traité, dans la lettre du 23 août 1794, à laquelle j'ai déjà fait allusion dans Y Introduction, mais sur laquelle je voudrais maintenant attirer plus longuement l'attention du lecteur. Schiller commence par constater que l'œuvre de Gœthe lui a servi comme d'illustration et d'incarnation vivante pour des idées que la spéculation lui avait fournies, mais qui étaient restées flottantes et comme privées de corps. Lui, que la spéculation et la fantaisie ont si souvent égaré, a trouvé un guide sûr dans cet « œil » de Gœthe, qui se pose sur les choses avec une force si tranquille et en même temps si pénétrante qu'il en perçoit non seulement toute l'apparence extérieure, mais qu'il en pressent encore les énergies secrètes et intimes. Ce que l'analyse
^cherche laborieusement, sans toujours le trouver, l'intuition géniale de Gœthe le découvre comme dun seul bond,
Fsans se rendre compte lui-même de l'importance de sa
^découverte. Gœthe cherche ce qui, dans la nature, est lécessaire — qu'on se rappelle « les bleibenden Verhàlt-
fnisse » dont Gœthe parle lui-même dans le Voyage en
Italie. — Seulement pour y parvenir, il choisit la voie la plus longue et la plus difficile. 11 ne commence pas par étudier, un à un, tous les phénomènes particuliers, tous les êtres individuels, pour dessiner peu à peu, après les avoir classés et ordonnés, l'image de l'ensemble de la nature. Il part au contraire de cet ensemble pour se rendre compte de l'individu et du particulier. « Vous remontez, pas à pas, de l'organisme simple à l'organisme plus complexe, pour en arriver enfin au plus complexe de tous, à Thomme, que vous tirez génétiquement des matériaux réunis de l'édifice de la nature. » Goethe, en repensant, en recréant l'homme, suit le chemin même qu'a dû suivre la nature. Certes, c'est là une tâche qu'il n'est donné à nul homme de réaliser : mais l'avoir seulement entreprise est plus noble que d'en mener à bonne fin n'importe quelle autre. Si Goethe était né en Grèce ou en Italie, s'il avait trouvé, dès son berceau, une nature choisie et un art qui idéalise, son chemin eût été infiniment plus court et peut-être même fût devenu inutile. Mais il est né Allemand, son esprit grec a été jeté au milieu d'une nature septentrionale. Il ne lui restait que le choix de devenir un artiste du Nord, ou bien de suppléer par l'intelligence à ce dont la réalité a frustré son imagination et de se créer ainsi une Grèce, par une énergie immanente. « A l'âge où la nature extérieure enfante dans notre âme la nature intérieure, vous aviez déjà perçu une nature sauvage et septentrionale. Puis votre génie victorieux, supérieur aux éléments fournis par la nature, a découvert par lui-même cette lacune, et en a eu la preuve extérieure par la connaissance de la nature grecque. Il en résulta pour vous la nécessité de corriger la vieille nature inférieure imposée à votre imagination d'après le modèle plus élevé que votre esprit créateur avait su découvrir, et cela ne pouvait avoir lieu que d'après des concepts directeurs. Mais cette voie logique imposée à l'esprit dans la réflexion, jure avec la voie esthétique, qui, seule, sait créer. Vous
V de
avez donc une peine de plus : car à mesure que vous alliez de Tintuition à l'abstraction, il fallait que vous retransformiez les concepts en intuitions et les idées en sentiments, qui conviennent seuls au génie. » Ce que Gœthe ignore sans doute, c'est le bel accord de son instinct philosophique avec les résultats de la raison spéculative. A première vue, rien ne semble plus opposé à l'esprit spéculatif qui part de l'unité, que l'esprit d'intuition qui part de la multiplicité. Mais si l'esprit spéculatif s'attache fidèlement et comme chastement à l'expérience, et si l'esprit intuitif cherche la loi avec une raison libre et spontanée, il ne peut manquer qu'ils ne se rencontrent à mi-chemin. Sans doute, l'esprit intuitif n'a affaire qu'à des individus et l'esprit spéculatif qu'à des genres. Mais si l'esprit intuitif est génial et s'il cherche dans le domaine empirique le caractère de la nécessité, il produira toujours, il est vrai, des individus, mais doués des caractères du genre, et si c'est l'esprit spéculatif qui est génial, et si, tout en s'élevant au-dessus d'elle, il ne perd jamais de vue l'expérience, il produira toujours, il est vrai, des genres, mais avec la possibilité de la vie, et entretenant des rapports réels avec les objets véritables ^ Voilà les passages essentiels de cette lettre justement célèbre. La pénétrante analyse qu'y fait Schiller du tempérament poétique de Gœthe est la meilleure introduction au traité qui fait l'objet de notre étude. L'antagonisme qui y est établi entre l'esprit intuitif et l'esprit spéculatif correspond point à point à l'antinomie entre le naïf et le sentimental et à leur synthèse dans « l'idéal de la belle nature humaine ».
Les théories du naïf de Mendelssohn et de Kant, la doctrine de la Nalur-und Kunstpoesie de Herder, la pratique