‹ La poétique de Schiller; essai desthétique littéraireChapitre 2 sur 97 · INTRODUCTION VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION VII

artistique, bien plus de la nature même de ce beau, qui est la fin dernière et le but toujours visé et jamais atteint de tout artiste. Il se rendait compte, surtout en se comparant à Gœthe, de tout ce qui avait manqué à son éducation et à son évolution intellectuelle. Se trouvant sur le même terrain que celui qu'il considérait déjà alors comme son rival unique dans la poursuite de la première place parmi les poètes allemands contemporains, il tente fiévreusement de rattraper le temps perdu et de se munir de toutes les ressources pour soutenir dignement la lutte. Il estimait qu'il lui fallait avant tout approfondir les conditions de l'art et du beau en général, pour que, muni désormais de règles certaines, il pût atteindre, lui aussi, à la maîtrise à laquelle il aspirait.

Il nous est donné de constater dans les lettres adressées tout d'abord à Ktirner, puis à Gœtlie et à Guillaume de Humboldt, avec quelle scrupuleuse conscience le poète aborde et poursuit sa tâche de théoricien. 11 est piquant d'observer comment, peu à peu, Schiller se laisse gagner, pour ne pas dire envahir, par l'esthétique. Sans doute, dans ses premiers travaux théoriques, dans son Traité sur la raison du plaisir que nous prenons aux objets tragiques et dans celui Sur V art tragique, où il tente de faire concorder les vues d'Aristote avec la théorie du sublime de Kant, l'on perçoit la voix du poète tragique qui se souvient de son expérience personnelle, et qui en nourrit ses déductions théoriques. Mais ce facteur personnel ne tarde pas à disparaître. Dès qu'il eut sérieusement abordé cette Critique du Jugement devant laquelle il avait si longtemps reculé, l'intérêt philosophique général l'emporte sur tout intérêt personnel. A peine a-t-il compris la théorie kantienne qu'il croit en avoir aperçu l'essentielle lacune et

vm LA POETIQUE DE SCHILLER

qu'il s'efforce de la combler : le beau ne peut pas être seulement une attitude subjective de l'esprit humain, résultant de l'action concordante des deux maîtresses facultés de son intelligence, l'imagination et l'entendement, mais ce doit être, ce ne peut pas ne pas être quelque chose d'objectif, ayant un fondement solide dans la réalité. Tant qu'il s'attache à résoudre ce difficile problème, tant qu'il essaie ou bien de fixer la place que doit occuper l'art dans l'éducation générale de l'humanité, ou bien d'étudier des questions spéciales, comme la grâce et la dignité ou le sublime, il semble oublier complètement sa qualité de poète. Il paraît ne plus se souvenir des motifs qui l'avaient amené à la philosophie : son seul but semble être d'éclaircir les vues de Kant qui lui paraissent obscures, et d'amender celles qui lui paraissaient erronées.

C'est dans les premiers jours de mars 1791 que, sur les instances de Kôrner, Schiller consent à lire la Critique du Jugement. La clarté de l'exposition et la profondeur des vues de Kant lui inspirent le désir de pénétrer peu à peu sa philosophie. Ayant lui-même beaucoup réfléchi sur l'esthétique, et s'en étant occupé en homme de métier, il espère que Kant ne sera pas pour lui « une montagne insurmontable » et il compte s'en occuper d'autant plus activement qu'il a l'intention de consacrer l'hiver suivant un cours à l'esthétique*. Pour cela, il s'entoure d'hommes versés 4ans la philosophie kantienne comme Reinhold, Ehrhard, Herbert, Niethammer, Fischenisch et Paulus; bien plus, il convient de dîner régulièrement avec des étudiants, auditeurs de Reinhold, pour se familiariser, par des causeries fréquentes, avec les théo-

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